Vendredi 24 novembre 2017; 21h 22min. 03sec   
 

Accueil
Recherche
zzzzzzzzzzzzzzzzzzzz
ETHNO-INFO
zzzzzzzzzzzzzzzzzzzz
PUBLICATIONS
DE DOMINIQUE BLANC
zzzzzzzzzzzzzzzzzzzz
En Anthropologie
Traductions Anthropo
Traduct. Littéraire
RITES SCOLAIRES
Children agency
Sur le Bizutage
Bizutages Normaliens
Mémoire du rite
RITE ET ECRITURE
Rites d'écriture
Le temps des cahiers
Etnografia escritura
RITE HISTOIRE MEMOIR
Fiesta y historia
Fête-Ecrit-Histoire
Rite et Histoire
SAVOIRS
Quelle ethnographie?
IDENTITES
Régionalismes
Regional Nationalism
Frontières-Langues
Ecriture du local
Poète d'oc
ANTHROPO ET CALCUL
Numérations primiti
Ethnomathematics
Calcul Illettrés
Calculateur prodige
ENFANCES
Enfants sauvages...
... enfants savants
Enfants ouvriers
PETITES ECOLES
Ma√ģtres d'√©coles
Conflits scolaires
1ers Apprentissages
Jeux traditionnels
LITTERATURE
Delibes en Francia
Delibes Universal
ENSEIGNEMENT
Ethno de l' Europe
Sťlection de sites
Contact
Statistiques
Infos lťgales

 

 

 


Dominique Blanc - RITES SCOLAIRES - BIZUTAGES 
__________________________________________________________________




NUMEROS D'HOMMES
Rituels d'entrée à l'Ecole Normale d'Instituteurs


par Dominique BLANC

Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
LISST - Centre d'Anthropologie Sociale - Toulouse


__________________________________________________________________

[ Cet article est paru dans le n¬į8 de la revue TERRAIN (1987 : p.52-62) aujourd'hui √©puis√©. Il est disponible en ligne et en version imprimable sur le site de la revue mais sans les illustrations reproduites ici.
Pour y accéder
: (lien) ]
__________________________________________________________________




"C'est la premi√®re chose dont je me souviens : les r√©sultats de l'oral du concours d'entr√©e. L'annonce en est faite par le directeur encadr√© par l'intendant et les deux surveillants. Il lit la liste des re√ßus et aussit√īt apr√®s : les autres, √† d√©gager ! Les heureux √©lus sont invit√©s √† entrer dans le saint des saints. L√†, il nous a tenu un discours nous annon√ßant que nous √©tions l'√©lite de la Nation... enfin... que nous allions devenir l'√©lite de la Nation" (Carcassonne, 1959).


En se refermant sur lui, l'imposante grille d'entr√©e s√©pare l'heureux √©lu de la rue, de la ville, de sa famille et du premier coll√©. Le microcosme ainsi cr√©√© √† l'int√©rieur des murs a surtout int√©ress√© les observateurs des coll√®ges, des universit√©s et des grandes √©coles, ces institutions de formation de l'√©lite sociale, au d√©triment de celles qui ont pour but avou√© la formation des formateurs de la grande masse des citoyens. Depuis plus d'un si√®cle cependant, l'√©cole normale primaire remplit ce r√īle sans qu'historiens et sociologues aient tent√© d'aller au-del√† d'un √©ternel d√©bat sur les splendeurs et les mis√®res de la formation des ma√ģtres, si ce n'est par l'illustration r√©p√©titive d'un lieu commun : "le s√©minaire la√Įque". [1] Quant aux ethnographes, ils se sont paradoxalement peu int√©ress√©s aux traditions en usage parmi les √©l√®ves les plus proches des groupes qu'ils √©tudient. C'est dire combien ce terrain reste inexplor√©. Il faut sans doute voir l√† la ran√ßon d'une vision st√©r√©otyp√©e des rapports liant l'√©cole √† son environnement. L'ethnographie de l'√©cole normale primaire est √† faire. Le regard ethnologique port√© ici sur un ensemble de rituels marquant la longue "entr√©e" des nouveaux dans l'institution n'a d'autre but que d'en souligner la richesse et la diversit√©.

LA FAMILLE DES NUMEROS

La future élite de la Nation est d'abord l'élite du primaire. Les normaliens portent la redingote et le chapeau, ensuite le costume et la casquette puis le seul costume. Un maintien impeccable les distingue des lycéens, ces "bourgeois du secondaire" que l'on dit débraillés et si souvent avachis dans les cafés. Dans la bouche du directeur, le "patron" omniprésent, "tenir son rang" est le précepte suprême. Il vaut aussi à l'intérieur de l'école et au sein de chaque promotion.

L'ordre du concours

Derniers venus dans une institution o√Ļ les Feupeu ("Formation professionnelle", derni√®re ann√©e) font d√©j√† figure d'adultes, les jeunes nouveaux sont class√©s suivant leur place au concours. Ils √©prouvent l'in√©galit√© de leur condition, de leur "valeur", au moment de la distribution des fonctions et des corv√©es que les √©l√®ves sont tenus d'accomplir. Les anciens s'en d√©chargent sur les nouveaux et l'administration distingue ceux qui se sont eux-m√™mes distingu√©s. Au major, les t√Ęches nobles telles que la tenue du cahier de textes et le r√īle d'interlocuteur privil√©gi√© de l'intendant et du directeur. Aux "mauvais num√©ros", la charge des ordures m√©nag√®res. D√®s la rentr√©e, avant m√™me que la formation ne commence, il est de bons et de mauvais √©l√®ves mis √† leur place par le concours. Le dernier peut √©prouver la rigueur de sa condition : ¬ęJe faisais partie de l'√©quipe poubelles. Je passais √† la fin des services avec un autre coll√®gue... On arrivait n√©cessairement en retard au moment de l'appel et de la revue du matin (Carcassonne, 1956). Invit√© par sa fonction √† "faire le dernier" il s'oppose au major, invit√©, lui, √† "rester le premier" : "Le patron insistait sur l'importance de maintenir son standing. Il n'√©tait pas question de chuter dans l'ann√©e. Il fallait maintenir son rang. Quand on √©tait major, on avait la responsabilit√© de d√©fendre son image" (Carcassonne, 1959).

Du r√©fectoire au dortoir l'espace est travers√© par une hi√©rarchie qu'ordonnent l'anciennet√© et l'ordre d'entr√©e. La mise en sc√®ne rituelle de ces divisions prend place dans la salle de spectacle o√Ļ a lieu tous les vendredis soir la remise solennelle des notes. Les nouveaux sont au dernier rang, devant eux, leurs a√ģn√©s dispos√©s par ordre d'anciennet√©. Seuls les Feupeu ont le privil√®ge de faire face au directeur entour√© de l'administration : "Les Feupeu ne risquaient rien, ils n'avaient pas de notes. Le patron prenait nos carnets et crac... Une coince ! Il fallait se lever en public, affronter tous les regards. Le patron faisait alors un mot d'esprit. Il prenait √† t√©moin les Feupeu qui ricanaient. Chacun √©tait jug√© aux yeux de tous. Il faisait une remarque et "les autres" √©taient complices. On avait peur tous les vendredis soir !" (Carcassonne, 1959)

Le n√©ophyte va devoir s'affranchir de cette peur, apprendre √† acc√©der √† la libert√© relative affich√©e par les Feupeu, apprendre √† "en faire assez" pour √©chapper √† l'humiliation de l'accusation publique hebdomadaire. Mais quoi qu'il fasse, il le fera d'abord de sa place, celle que le concours lui a attribu√©e. Cette soumission √† l'ordre du concours n'est que la ponctuation finale d'un long processus de s√©lection des plus "dou√©s" rep√©r√©s d√®s l'√©cole primaire. Les instituteurs ont d√©cel√© les dispositions "naturelles" des meilleurs de la classe. Le concours auquel ils ont √©t√© pr√©sent√©s n'a fait que prolonger ce geste en r√©v√©lant la diff√©rence des dispositions au sein m√™me de la classe des re√ßus. Chacun peut certes se distinguer et doit travailler d'autant plus qu'il est moins "dou√©". Mais cette "√©galit√© des chances" redit l'in√©luctabilit√© des diff√©rences. Elles se trouvent d'ailleurs aussit√īt inscrites dans un temps social car dans la grande famille des √©lus il y a autant de familles que d'√©lus. C'est ce que dit une coutume bien √©tablie.

D'étranges héritiers

D√®s les premiers jours, les nouveaux qu'ils soient bizuts, canards, cruchons, ou fistots [2], font connaissance avec leur nouvelle famille. Leur "p√®re", leur "grand-p√®re", voire leur "arri√®re-grand-p√®re" sont pr√©sents dans l'√©cole, sans compter les anc√™tres qui y ont laiss√© quelque souvenir. Cette ascendance doit son existence et son identit√© √† un m√™me num√©ro d'entr√©e √† l'√©cole normale. Ainsi les majors sont-ils fils de majors et les num√©ros deux fils de num√©ros deux des ann√©es pr√©c√©dentes... Dans les √©coles o√Ļ ce syst√®me est strictement codifi√©, en h√©ritant d'une ascendance chacun "h√©rite" des fonctions qui "depuis toujours" lui sont li√©es et d'un nom de famille qui suffit √† d√©signer collectivement sa parent√©. A Foix, par exemple, on parle de la famille Deux ou de la famille Sept comme on parlerait de la famille Delpech ou de la famille Labadie...

Comme les Delpech et les Labadie, ces √©tranges h√©ritiers que sont les Deux et les Sept ont une histoire, un "m√©tier", mais aussi un air de famille : "Il n'√©tait pas rare que dans les familles les gens aient des traits sp√©cifiques. On disait : ‚Äď Oh ! √áa ne m'√©tonne pas de lui, dans cette famille... Ou bien, au contraire : ‚Äď Celui-ci ne m√©rite pas d'√™tre de la famille Sept !" (Foix, 1937).

Loin d'être un simple redoublement parodique du classement par numéro d'entrée, cette parenté d'école contribue en fait à fixer le nouveau dans son être. Elle lui confère une autre nature en explorant jusqu'au bout les implications de l'ordre symbolique qu'elle institue.
A l'int√©rieur de l'E.N. de filles o√Ļ les "familles" sont constitu√©es sur le m√™me mod√®le, elles se substituent souvent explicitement √† la parent√© naturelle. Les "m√®res" s'y montrent soucieuses de la scolarit√© de leurs "filles". Elles examinent soigneusement leurs carnets de notes et ne manquent pas de les r√©primander quand elles enfreignent la discipline de l'√©cole. Une fille dont l'arri√®re-grand-m√®re pr√©pare l'√©cole normale sup√©rieure de Fontenay est tr√®s fi√®re de son a√Įeule et ne se prive pas de le faire savoir en toute occasion. Elle re√ßoit en retour de sa prestigieuse a√ģn√©e maints conseils propres √† orienter ses lectures.

Rien de tout cela chez les gar√ßons o√Ļ l'on se doit, du moins publiquement, d'affirmer un souverain m√©pris pour le travail scolaire et la vie intellectuelle. Les a√ģn√©s n'initient jamais les jeunes aux fonctions qu'ils sont cens√©s leur transmettre. Tel l'apprenti dans l'atelier du ma√ģtre, le nouveau doit d√©rober le secret des fa√ßons de faire malgr√© les pi√®ges tendus par des condisciples depuis longtemps affranchis. Tout n√©ophyte est √† rude √©cole : dans un premier temps, il ne doit s'attendre de la part de ses a√ģn√©s √† rien d'autre qu'une longue suite de corv√©es et de brimades.

Profondément différentes, les deux écoles sont cependant proches comme les deux moitiés d'un même tout. Chaque fils a une mère et une grand-mère dans "l'autre école". Elles portent le même numéro que lui. Il peut échanger avec elles cartes de promotions et menus cadeaux. Mais ces relations "familiales" ne sont permises qu'à distance respectueuse. L'écriture prend en charge l'essentiel de la communication. En elle s'investit l'attente, l'espoir d'une relation directe que renforce le veto solennel sans cesse réitéré par la direction de l'ENF opposée aux contacts avec l'ENG. Cette correspondance est pourtant l'objet d'une codification qui atteint son apogée quand il s'agit de s'adresser à une "fille" : "La normalienne qui était entrée avec le même numéro que nous était notre "femme pédagogique". Il nous fallait lui écrire une lettre. Elle passait dans les mains du père qui la corrigeait et la passait au grand-père qui l'annotait à son tour. Envoyée par lui à la grand-mère, elle "redescendait" vers la mère qui, après l'avoir relue et corrigée elle aussi la donnait enfin à la fille. Abracadabrante en soi, la lettre était surchargée de jeux de mots singeant les corrigés des devoirs scolaires. La fille répondait sur le même ton par une missive qui subissait le même sort et suivait le même circuit, en sens inverse cette fois. A ce moment-là, on considérait que le mariage était fait" (Foix, 1937).

Etrange mariage que ces √©pousailles √©pistolaires ! Deux inconnus n'y √©changent rien, sinon un ensemble de variations en parodie de l'√©criture scolaire. Une telle union marque pourtant le temps fort de la premi√®re ann√©e d'√©cole dans la plupart des traditions o√Ļ elle ordonne le rituel le plus spectaculaire..

Les jeux du mariage

"Ça se passait au jardin des Plantes, au Kiosque d'amour. Des escaliers y conduisent au sommet d'un petit monticule qui surplombe la rivière artificielle.



Il y avait l√† les deux promotions √† marier avec leurs p√®res et leurs m√®res. On se donnait rendez-vous un dimanche matin √† la porte du Museum d'o√Ļ nous partions en groupe jusqu'au lieu de la c√©r√©monie. Elle √©tait ordonn√©e par le major des p√®res. Elle commen√ßait par un discours du major de la promotion √† marier. Nos p√®res nous demandaient de nous mettre √† genoux √† diff√©rentes reprises. C'√©tait une sorte de simulacre de messe. Le discours √©tait absolument hurluberlu : le canular estudiantin. Cependant, il y √©tait fait allusion √† la mythologie normalienne selon laquelle le dieu Astaroth √©tait apparu au premier normalien sur les coteaux de Pech-David o√Ļ il avait r√©v√©l√© tout ce qu'il fallait faire. Cela nous √©tait r√©v√©l√© √† notre tour √† l'int√©rieur du discours. Le ton √©tait tr√®s grandiloquent... mais on ne riait pas, sauf int√©rieurement. Car tout avait l'apparence du s√©rieux... Ensuite, on √©tait appel√© par couple dans l'ordre des num√©ros. Nous croisions nos petits doigts, on nous les liait avec un ruban de couleur. Il fallait alors jurer... promettre fid√©lit√© sans doute... Nos parents nous assistaient. Puis le ruban √©tait sectionn√© et chacun des √©poux se retrouvait avec une alliance autour du petit doigt. La c√©r√©monie se poursuivait jusqu'aux derniers num√©ros. Nous devions ensuite r√©p√©ter collectivement diverses proclamations : le mariage √©tait fait. Nous partions en cort√®ge √† travers la ville vers l'arri√®re-salle d'un caf√© o√Ļ l'ap√©ritif nous √©tait offert par les gar√ßons. On tombait alors dans un autre "genre" : les normaliens chantaient des chansons grivoises qu'ils avaient fabriqu√©es eux-m√™mes √† partir des traditionnelles paillardes... Pendant ce temps, nous pouvions √©changer nos adresses personnelles... "
(Toulouse, E.N.F., 1944).

Ce moment crucial de la rencontre hors les murs est aussi celui o√Ļ se dit, √† travers le discours burlesque, l'origine mythique de la tradition. Les coteaux o√Ļ a lieu la r√©v√©lation sont √† √©gale distance des deux √©coles. De ce promontoire, on peut les apercevoir, les saisir dans un m√™me regard comme les deux promotions du haut du Kiosque d'amour. Qui unit-on au cours de ces noces symboliques ? Des hommes et des femmes - plut√īt des gar√ßons et des filles -, de futurs instituteurs et de futures institutrices. L'expression "mariage p√©dagogique" d√©signe √† la fois le rituel qu'impose la coutume et cette union endogame qui constitue l'avenir probable d'un bon tiers des normaliens, quand ce n'est pas bon plus de la moiti√© d'entre eux. L'ambigu√Įt√© est soulign√©e par le rite lui-m√™me. Il a lieu dans ce kiosque o√Ļ se nouent les amours r√©elles, il se termine par des agapes o√Ļ les gar√ßons retrouvent leur statut de c√©libataires courtisant les filles de la noce tout en jouant avec ostentation leur r√īle de jeunes m√Ęles, et dans ces marges des contacts s'initient. Le jeu est √† double sens comme l'est par ailleurs la hantise des rapports avec les gar√ßons exprim√©e par les directrices. Ne trahit-elle pas un secret espoir : "La directrice r√©p√©tait toujours √† ses filles : ‚Äď Quand on est en premi√®re ann√©e, entre les deux promotions des amiti√©s peuvent na√ģtre. En deuxi√®me ann√©e, on peut passer √† une sorte d'attachement, la troisi√®me ann√©e √©tant favorable aux flirts. A la sortie, le mariage est tout naturel." (Foix, 1937.) On ne s'√©tonnera donc pas du laxisme soudain de certaines d'entre elles, comme √† Limoges dans les ann√©es 1950 o√Ļ la r√®gle d'or de la stricte s√©paration √©tait rompue un jour donn√© o√Ļ les filles pouvaient aller seules manger et boire avec les gar√ßons, √† l'abri des regards, afin que les deux promotions fassent connaissance ! L'intendance fournissait m√™me la nourriture...

Rituel scolaire et destin personnel

L'alliance symbolique est le point de rencontre du rite scolaire et du destin personnel. Alors que la filiation instaure une fatalit√© de type "biologique", le mariage est le moment du jeu avec l'in√©luctable. L'inversion, la perversion, la d√©n√©gation maintiennent une distance**. En elle s'enracine l'√©ventail des possibles explor√©s par les diverses traditions des diff√©rentes √©coles. A Carcassonne, "√† l'occasion de la veill√©e de No√ęl, les deux √©coles √©taient r√©unies chez les gar√ßons. Il y avait les directeurs, des instituteurs invit√©s et, au premier rang, l'inspecteur d'Acad√©mie lui-m√™me ! Les Feupeu, qui connaissaient bien les deux promotions d'entrants de par leurs petites amies normaliennes, avaient concoct√© des couples tr√®s mal assortis : une grande avec un petit, une sportive avec un gros, etc. Les couples √©taient appel√©s un √† un. Il leur fallait traverser cette docte assembl√©e d'o√Ļ fusaient les remarques d√©sobligeantes et les ricanements. Je me souviens aussi de parfums capiteux... Une Feupeu, blouse √† l'envers, croix sur la poitrine, nous attendait pour nous b√©nir : ‚Äď Vous √™tes mari et femme, t√Ęchez d'avoir des enfants p√©dagogiques de bonne qualit√©... Un buffet √©tait √† la disposition des invit√©s alors que le bal √©tait ouvert par les nouveaux mari√©s parmi les rires de l'assembl√©e. Puis la directrice r√©cup√©rait ses filles, de peur qu'on les viole dans les coins, sans doute ! Mais, quelques idylles se nouaient d√©j√†... Mieux assortis, cette fois !" (Carcassonne, 1959).

Sous l'aspect burlesque du rite qui s'affranchit du syst√®me des familles, nous retrouvons le principe contraignant de ce dernier : l'espace des relations l√©gitimes recouvre l'espace des deux √©coles et la parent√© symbolique exprime, quelle que soit sa forme, l'endogamie souhaitable. Les acteurs font cependant une nette diff√©rence entre ce qu'ils appellent le "syst√®me des p√®res et des m√®res" et "le syst√®me des maris et des femmes". Dans l'interstice vient se loger le commentaire permanent des relations qui glose √† l'infini le jeu entre alliances r√©elles et alliances rituelles : "Lorsque dans la r√©alit√© une fille fr√©quentait l'un de ses p√®res, et tout particuli√®rement le mari de sa m√®re, elle ne le disait pas √† cette derni√®re. Moi-m√™me je l'ai fait et j'ai eu la d√©licatesse de ne pas le lui dire... Ma m√®re l'ayant appris, elle m'a fait une r√©flexion : ‚Äď On se permet de d√©tourner mon √©poux ! Ce n'est pas bien cela, ma fille !... C'√©tait un inceste, mais elle n'y a pas fait allusion, plut√īt au fait que je m'int√©ressais √† son √©poux" (Toulouse, E.N.F., 1944).

Les gar√ßons n'ont pas de telles "d√©licatesses". Le monde f√©minin √©tant circonscrit au cercle de leurs "parentes" normaliennes, transgresser par une relation r√©elle la relation symbolique est pour eux un signe majeur de virilit√© : "Il y en avait qui se r√©galaient de pousser l'attaque √† leur m√®re et √† leur grand-m√®re pour faire des incestes. Ils se vantaient d'y √™tre parvenus." (Carcassonne, 1959). Les filles pensent ces relations sur le mode du courtisement alors que les gar√ßons insistent sur la transgression et pratiquent "l'inceste" comme exploration des limites. Le mariage des deux promos est aussi le mariage de deux √©ducations, de deux sortes de destins individuels, celui des filles et celui des gar√ßons qui ont chacun leurs propres rites et leurs propres rythmes de passage [3]. Pendant leur temps de formation √©l√®ves-ma√ģtres et √©l√®ves-ma√ģtresses poursuivent certes leurs √©tudes et apprennent les rudiments d'un m√©tier, mais ils deviennent des hommes et des femmes et cela est aussi fondamental pour comprendre ce qu'il advient √† l'int√©rieur des murs de l'√©cole normale.

A l'école des hommes

Ne pouvant nous attacher longuement aux deux univers √† la fois, nous suivrons ici les seuls gar√ßons dans leurs premiers pas √† l'√©cole. Pour eux, "l'autre √©cole" est ce lieu myst√©rieux o√Ļ r√®gne une virago tyrannique, r√©solument archa√Įque, soucieuse avant tout d'√©viter les contacts. Quant aux filles, elles sont appel√©es "les oies" (Limoges), ou "les pouffi√ęs" (Carcassonne). Solidarit√© de sexe oblige, bien des directeurs s'illustrent par leurs bons mots sur la direction "adverse". Foin de s√©minaire la√Įque : la tradition est ancienne. A Foix, pendant la Grande Guerre, la directrice s'appelant malencontreusement Mlle Dard a suscit√© cette remarque du directeur : "Ne voyez-vous pas que tout darde en elle ?" (Foix, E.N.F. 1917). A Carcassonne vers 1920, le directeur se vantait, apr√®s l'incendie de l'√©cole des filles, d'avoir "√©teint le feu qui ravageait les normaliennes et br√Ľlait entre les deux √©coles" (Carcassonne, 1919). On ne s'√©tonnera donc pas de l'aspect burlesque pris par les "mariages p√©dagogiques" quand ils sont accapar√©s dans un monde d'hommes par les Feupeu avec la complicit√© de l'administration masculine. Sous pr√©texte de se moquer des jeunes entrants, on y rit aussi des filles dont les caract√®res physiques saillants sont mis en valeur par contraste. Quant aux premiers, on leur fait jouer le r√īle d'innocents grotesques incapables de s'accoupler "normalement" avec les filles qui leur sont promises. Ils ne prendront que plus tard le parti d'en rire...

La d√©rision, comme la fr√©n√©sie "incestueuse", marque aussi la n√©cessit√© pour le jeune √©l√®ve du refus d'une relation unique qui √©quivaudrait √† s'√©tablir avant que le temps n'en soit venu : "Le pouffiard, le terme est p√©joratif, c'√©tait celui qui s'√©tait mis sous la d√©pendance d'une seule normalienne, une pouffi√ę. On consid√©rait qu'il trahissait les copains, c'√©tait mal vu. Alors celui qui √©tait avec une femme d√©termin√©e se vantait d'avoir plusieurs femmes et de passer de l'une √† l'autre. Il sortait toujours de l'√©cole avec une couverture pour honorer, disait-il, ses nombreuses conqu√™tes... L'id√©e, c'√©tait que finalement on finirait tous par devenir des pouffiards, mais que ce devrait √™tre le plus tard possible. Il valait mieux rester entre gar√ßons, ou alors, carr√©ment faire les coups en douce" (Carcassonne, 1959).

En attendant que, plus tard, le possible advienne, il faut "faire la jeunesse" pour devenir des hommes. C'est manquer l'essentiel que retenir seulement de cet imp√©ratif fondamental la n√©cessaire accession √† la maturit√© telle que la con√ßoit l'institution : ce que font et ce que disent les gar√ßons entre eux est alors ramen√© au "folklore" des √©l√®ves-ma√ģtres, forme att√©nu√©e de r√©sistance √† un ordre contraignant ou soupape de s√Ľret√© dans un monde sans loisirs.

Etre √† l'√©cole des hommes, c'est d'abord se retrouver dans un monde masculin ; c'est aussi √™tre tributaire de l'image de l'homme que les anciens pr√©sentent au n√©ophyte. Celui-ci devra "faire l'homme" √† la fois en se lib√©rant de la contrainte impos√©e par les a√ģn√©s et en participant √† leurs jeux, si possible en bonne place. Il ne s'agit pas de deux phases successives de l'int√©gration ‚Äď il y a d'abord bizutage puis complicit√©‚Äď, mais plut√īt un jeu subtil o√Ļ chaque individu doit saisir sa chance d'√™tre acteur dans un drame dont la trame lui est le plus souvent impos√©e. Chacun doit savoir o√Ļ, quand et comment "faire son num√©ro" ou simplement tenir un r√īle. L'essentiel √©tant de toujours saisir de quoi il s'agit.

Le temps des épreuves

Les familles imposent leurs contraintes. Elles prennent ici la forme du fagging √† l'anglaise : serviteur de son p√®re, le nouveau doit veiller √† ce que celui-ci dispose toujours d'un linge impeccable4. Ailleurs, les p√®res l√®vent un imp√īt sur leurs fils, payable en cigarettes. Le nouveau doit veiller au confort des siens, leur retenir, en se battant au besoin avec ses camarades, un si√®ge en salle de t√©l√©vision. Faire des pompes ou baiser les pieds sont les sanctions punissant tout manquement. Le caract√®re commun √† toutes ces brimades, c'est qu'elles doivent cesser au bout de quelques semaines. Mais il faut pour cela que le fils sache un jour dire non ou que le p√®re ne puisse plus les lui imposer. Les rapports entre l'ensemble des nouveaux et la grande famille des anciens sont plus complexes et se perp√©tuent pendant toute la dur√©e de la premi√®re ann√©e.

La douche collective est l'une des premi√®res √©preuves o√Ļ le jeune gar√ßon voit son intimit√© offerte aux commentaires et √† une classification suivant les "attributs". Une longue s√©rie de num√©ros spectaculaires rythment ensuite la vie des gar√ßons. Ils investissent l'espace de l'√©cole et ses lieux marqu√©s par le travail et le loisir. A Foix, en 1937, les plus pris√©s semblent √™tre l'exhibition de sa nudit√© dans la salle de classe avec la n√©cessit√© d'√™tre enti√®rement rhabill√© √† la minute m√™me o√Ļ le professeur va franchir la porte, et la d√©f√©cation publique depuis le sommet d'un arbre de la cour. Ces d√©monstrations sont le plus souvent le r√©sultat d'un pari. Elles rejoignent en cela les fa√ßons de faire des jeunes en Carnaval ou pendant les temps forts qui les rassemblent : "Les quelques gar√ßons qui acceptent de vivre compl√®tement ce que les autres regardent, ce qu'ils entendent raconter avec tant d'int√©r√™t mais toujours √† bonne distance, sont conduits et comme forc√©s √† le faire. Ils ont en effet dans le groupe des jeunes, une position √† tenir dont, tr√®s souvent, le pari est l√† pour prendre acte. Les d√©fis a priori les plus extravagants (...) s'imposent par la coh√©rence symbolique de leur contenu et les champions peuvent d'autant mieux aller jusqu'au bout que, tr√®s exactement, ils ne s'appartiennent plus" [5].

Les temps forts sont ici, non plus ceux du calendrier traditionnel, mais ceux que la vie scolaire r√©glemente. D'o√Ļ l'importance que prennent l'entr√©e et la sortie de la classe au moment o√Ļ la surveillance se rel√Ęche et ce long temps quotidien de la vie commune dans l'espace du dortoir dont les murs enregistrent de bien √©tranges "pri√®res du soir" : "Physiquement, il √©tait assez maigre mais il √©tait afflig√©, ou en tout cas muni, de choses bene pendentes comme on dit pour le pape... Comme c'√©tait tr√®s d√©coratif, on le for√ßait √† une exhibition particuli√®re au dortoir. Entre les deux rang√©es de lits qui r√©unissaient toute l'E.N., il y avait des armoires basses. On le faisait monter sur ces armoires et dans l'obscurit√©, avec une lampe √©lectrique, un ancien faisait des projections au plafond... et √ßa a dur√© un an, tout son temps de fistot ! On ne s'endormait que lorsque les projections √©taient termin√©es" (Foix, 1937).

Aux champions volontaires du pari scatologique est opposée la victime du bizutage. Dans les murs de l'école, la mise en scène de son phallus carnavalesque prend la forme de la projection donnée en spectacle aux potaches dont les autres facéties sont puisées dans un répertoire scolaire commun : d'abord sommé de s'enquérir auprès du directeur du disque des douches nécessaire à l'ambiance musicale des lieux, le fistot est nommé responsable de l'huile de coude indispensable au fonctionnement de la girouette de l'école... A la différence de la tête de turc, le commun des bizuts sait devenir acteur dans ces jeux ou du moins spectateur affranchi comme le sont les camarades de dortoir de l'exhibitionniste involontaire de Foix.

--------------------------------------------------------------------------------



[Passé le cap de la première année, la promo forme une équipe qui se présente "en mêlée" à l'objectif du photographe... ]



[... mais les plus forts se raidissent, bras croisés, autour du "canard" qui va subir une séance de bizutage (Carcassonna, 1960). Au dos de la photo : "T. au supplice".]

--------------------------------------------------------------------------------

La langue des merdeux

Le nouveau n'a cependant pas encore le droit de parler comme les vrais hommes. Il reste, √† la lettre, un merdeux, ainsi que le lui rappelle le mythe d'origine des fistots ou protos : "Quand un nouveau voulait protester ou simplement "l'ouvrir", les anciens le remettaient √† sa place : ‚Äď Toi, ferme-la, tu n'as aucun droit, retourne √† la Toskane d'o√Ļ tu viens !... En effet, il y avait derri√®re l'√©cole une sorte d'affaissement o√Ļ on jetait les d√©tritus ; cet endroit √©tait baptis√© la Toskane... Les protos sortaient tous de l√†. La premi√®re ann√©e nous √©tions les sous-hommes sortis de l√†, √ßa nous retirait tout droit de donner notre point de vue. En passant en seconde ann√©e, nous √©tions enfin lav√©s de la Toskane. Il nous tardait d'y arriver pour √™tre d√©charg√©s de toutes ces blagues sur notre origine" (Foix, 1937).

Le nouveau doit faire un autre type d'exp√©rience. La virilit√© ne s'√©prouve pas seulement √† travers l'exhibition ambigu√ę de postures du corps mais aussi dans de subtils jeux de langue o√Ļ doit s'exprimer la ma√ģtrise du double sens. Le d√©fi relev√© est alors, sous la forme de la d√©clamation ou de la dissertation, celui de la capacit√© √† prof√©rer la plus grande obsc√©nit√© possible √† travers la plus scrupuleuse des rh√©toriques scolaires. Ce num√©ro-l√† a aussi ses sp√©cialistes souvent sollicit√©s.

Mais l'acquisition d'une langue ne fait pas partie de l'h√©ritage traditionnel. Elle doit √™tre rejou√©e √† chaque g√©n√©ration. Le code minimal de reconnaissance face aux surveillants et aux anciens trop exigeants y joue un r√īle : "On aboyait √† l'approche du pion que nous appelions le chien entre nous. Contre les anciens, j'avais invent√© un cri de guerre des canards : "Hi bou√©...poux !" parce qu'un certain Bou√© nous appelait toujours pour qu'on lui baise les pieds... Il n'aimait pas du tout ce cri-l√† !" (Carcassonne, 1959).

Mais l'essentiel est l'invention d'un stock d'expressions qui assurent la transition entre le langage du milieu d'origine, le fran√ßais r√©gional m√™l√© d'occitan, et un langage d'√©cole en perp√©tuelle re-cr√©ation : "On avait mis au point avec P. un certain nombre d'expressions qui n'√©taient qu'√† nous. Pour dire espant√© (fr. r√©g. : √©tonn√©) on disait espants. Pour toute action on employait le verbe gester : - Je me suis gest√© une bi√®re, je me suis gest√© une femme... On appelait √ßa le langage cenno-vinassanais √† tendance pro-limouxine, du nom de nos villages et du lyc√©e de Limoux o√Ļ P. avait entendu certains termes elliptiques" (id.).

La production publique de ce langage est une source de prestige. La pression des premières semaines s'étant allégée, il deviendra la langue de la chronique, mémoire de la promotion soigneusement consignée dans un cahier d'écolier. Mais il servira aussi à composer discours et chansons burlesques qui tiendront leur partie dans le langage de l'école des hommes.

L'innocence jugée

Les diff√©rents aspects de ce langage du corps et des mots peuvent √™tre mis en sc√®ne au cours d'un rituel pr√©cis qui marque dans quelques √©coles le point d'orgue du "bizutage". Un "Jugement" y est en effet organis√© sous l'autorit√© des anciens. Epreuve indispensable pour "l'accus√©" qui doit s'y pr√©senter seul au jour et √† l'heure choisis par les membres du tribunal, il est brandi comme une menace de repr√©sailles d√®s les premiers jours d'√©cole. Il a lieu dans la "salle de torture", la salle de gymnastique o√Ļ ont pris place quelques Feupeu et la plupart des deuxi√®mes ann√©es autour d'un pr√©sident, de ses assesseurs et de quelques cognes charg√©s de maintenir l'ordre. L'interrogatoire m√™le inextricablement les questions fond√©es sur un jeu de mots et celles qui demandent cr√Ľment des comptes sur la vie sexuelle du nouveau. Celui-ci donne en spectacle son inexp√©rience dans les deux domaines. Maladroit dans ses affirmations √† propos de la masturbation, il est condamn√© √† en pr√©senter de savantes d√©monstrations. Ce travail de composition, orale ou √©crite, est partie int√©grante de tous les rituels en usage √† l'E.N. Le futur instituteur est sans cesse invit√© √† s'y exercer que ce soit par l'institution ou par ses pairs, et jusque dans les moments o√Ļ cet exercice est le plus inattendu. Les poses ridicules impos√©es par des p√®res √† qui il faut r√©guli√®rement faire all√©geance en leur baisant les pieds s'accompagnent de sc√®nes o√Ļ le "mariage p√©dagogique" est r√©duit √† son expression la moins euph√©mis√©e : "J'avais r√©pondu que j'√©tais puceau ; j'ai √©t√© condamn√© √† coucher avec X. Heureusement, je le connaissais bien. Il m'a dit : ‚Äď Ne t'en fais pas, ce n'est qu'un mauvais moment √† passer. De toute fa√ßon, on va faire semblant !" (Carcassonne, 1959). L'acte sera sanctionn√© par la remise d'un sujet de dissertation : "Racontez les souvenirs d'un d√© √† coudre au doigt d'une pucelle."

Parmi ces "puceaux" invit√©s un instant √† jouer des r√īles f√©minins, il y a, oppos√©s, ceux sur qui on s'acharne parce qu'ils pr√©tendent, d√©j√†, se conduire comme les anciens √† qui ils tiennent t√™te, et ceux sur qui on s'acharne parce qu'ils incarnent trop loin la f√©minit√© du r√īle. Pour eux le jugement ne fait que souligner ce qui √©tait "soup√ßonn√©" depuis longtemps d√©j√†. Certains s'en d√©fendent.

D'autres assument leur r√īle au point de rench√©rir publiquement sur la rumeur : "Parmi ceux que l'on "soup√ßonnait de tendances", certains n'en finissaient pas de glapir √† tout moment comme des femmes !" (Carcassonne, 1959). Jeu ambigu, cette d√©fense, assur√©e en faisant du r√īle impos√© un num√©ro permanent, est parfois sanctionn√©e par un rituel. Au bout de quelques semaines, la promotion est invit√©e √† √©lire un Conseil fictif qui ne durera que le temps d'un suffrage universel. C'est l√† l'occasion d'assigner unanimement une place aux personnages les plus "visibles" parmi les condisciples. Celui qui va √† la messe dans ce milieu farouchement anticl√©rical est √©lu cur√©, un camarade obs√©quieux est √©lu bedeau, et l'eff√©min√© se retrouve "boniche"... Quant au "plus sage" il est √©lu maire. L'instituteur, absent de ce qui √©tait au d√©but du si√®cle une municipalit√© parodique (Carcassonne, 1920) y occupe, en creux, la place de celui qui doit se situer du c√īt√© des sages mais que ses mains blanches rapprochent dangereusement de la "boniche", d'o√Ļ la n√©cessit√© de produire √† l'E.N. un mod√®le d'instituteur qui soit pleinement un homme, quitte √† produire aussi, en temps de bizutage, son exact oppos√© : "Il avait, d√®s le d√©but, refus√© d'aller aux douches et de se mettre nu, il s'enfermait dans les W.C. Plus tard, il s'est mis dans la t√™te de nous faire des conf√©rences. Il a annonc√© officiellement qu'il allait parler de l'atome et de la bombe atomique. Inutile de pr√©ciser dans quelle ambiance s'est d√©roul√©e la conf√©rence !" (Carcassonne, 1959). Ferm√© au double sens, pouss√© malgr√© lui √† la parodie permanente du discours burlesque sur le mode du discours trop s√©rieux prof√©r√© par un sous-homme, l'horizon du "paum√©" sombre dans la folie : "Tr√®s ingrat, tr√®s maigre, tr√®s jeune, vraiment adolescent... Des jambes qui n'en finissaient pas qu'il balan√ßait dans tous les sens, des bras dont il ne savait que faire, un cr√Ęne en pain de sucre... Il a pris l'habitude d'arpenter les grands couloirs de l'E.N. Quand on lui demandait pourquoi, il nous expliquait s√©rieusement qu'il prenait des mesures afin de r√©aliser un plan de l'√©cole" (id.).

Malade du contresens, il est per√ßu, intellectuellement et physiquement, comme un pantin d√©sarticul√©. Ce corps sans gr√Ęce et sans force est d'abord celui de tout nouveau. Il est montr√© au cours du jugement o√Ļ les anciens l'"habillent" d'un v√™tement plein de sens : "Quand la sc√®ne d'amour avec X. a √©t√© termin√©e, l'un d'eux m'a regard√© et a dit aux autres en parlant de moi : "Vous ne trouvez pas que ce canard ressemble √† Mias ? ... C'√©tait la grande √©poque de Mias, l'international de rugby sorti de l'E.N. de Carcassonne... Ils ont ouvert l'armoire dans laquelle l'√©quipement de Mias √©tait pieusement conserv√©. J'ai d√Ľ le rev√™tir : bien entendu, je flottais dedans d'une mani√®re ridicule !" (id.). L'√©vocation de cette figure, encore si proche et d√©j√† l√©gendaire, du rugbyman le plus prestigieux, est le point d'orgue d'une r√©f√©rence constante aux vrais hommes : ceux qui "savent y faire" sur un terrain. X. aussi est un bon joueur qui deviendra international. Quant √† ceux qui devront pour leur punition, "baiser avec une pani√®re", ils apprendront par la suite qu'il s'agissait de la corbeille servant √† transporter les maillots des joueurs de l'"√©quipe premi√®re", encore tremp√©s de la sueur d'apr√®s-match... L'√©cole des hommes et l'√©cole des instituteurs ne font qu'une √† l'√©cole du rugby.



ETRE LES PLUS FORTS



Un parcours viril


[L'équipe opposée au NEC lors des quarts de finale de 1961 était en fait dirigée par "le grand Mias" qui avait quitté l'enseignement pour poursuivre des études de médecine. Le hérosde tous les normaliens carcassonnais n'a pas hésité à poser au milieu de ses adversaires d'un jour et admirateurs de toujours (photo du bas). Il scelle ici d'une poignée de main jugée "historique" avec le capitaine du NEC la continuité d'une épopée légendaire]


"En g√©n√©ral, le premier jour, les secondes ann√©es regardaient rentrer les nouveaux. Ils les examinaient attentivement avant de se prononcer : ‚Äď`√áa, on pourra en faire un seconde ligne, √ßa, on pourra en faire un trois-quarts !' Je me souviens de l'avoir fait moi-m√™me l'ann√©e d'apr√®s. On a regard√© les canards, puis : ‚Äď`Putain ! Ils sont petits cette ann√©e !... Tiens, un bal√®ze ! √áa fera un pilier !" (Carcassonne, 1959).

Dès la rentrée, la sélection par le numéro d'ordre se double d'une autre sélection : celle des "plus forts" par les rugbymen des années précédentes. Le fort en thème comprend vite qu'il ne sera jamais rien s'il ne manifeste aussi cette autre force que l'on attend de lui. On assiste alors à l'étrange spectacle d'un major de promotion s'employant à faire de la "tête de classe" une "tête de dur" : "Dans une salle de cours, on poussait les tables et on fonçait les uns sur les autres, boule contre boule. Il y avait des espèces de matchs, c'était celui qui tenait le plus longtemps qui gagnait. J'ai pu ainsi être catalogué comme une très bonne tête de dur. J'ai même modifié le jeu : j'ai embouti un tuyau, une conduite d'eau, à coups de tronche !... C'était pour montrer qu'on était rude et capable de jouer pilier." (id.).

Trop bon √©l√®ve, trop "b√Ľcheur" pour √™tre accept√© sans preuve, il a d√Ľ faire la d√©monstration de la violence dont il √©tait capable. On peut mesurer l'importance d'une int√©gration √† l'univers des joueurs par la vari√©t√© et l'intensit√© des efforts d√©ploy√©s par les n√©ophytes. Ce m√™me X. entrevu lors du jugement est l'exemple id√©al de cette t√©nacit√©. Exclu du match initiatique entre la deuxi√®me ann√©e et les canards s√©lectionn√©s, il n'a pas support√©, au dire de ses condisciples, les railleries des anciens qui r√©pondaient √† chacune de ses r√©criminations par un : "Tu t'es pas vu, tu vas tomber !" l√Ęch√© d'un ton m√©prisant : "Alors il s'y est mis comme un fou. Malgr√© ses soixante kilos, il a voulu √† tout prix faire partie de l'√©quipe. Il s'est mis √† faire de la musculation. Il se levait le matin √† 6 h 30 et, tout seul, il allait "droper" dans la cour. Il donnait des coups de pied dans le ballon, faisait des tractions √† la barre fixe. Il a fini par devenir un athl√®te ! Il a √©t√© admis √† jouer dans l'√©quipe de l'√©cole apr√®s s'√™tre entra√ģn√© comme un fou. Et puis il est devenu 3e ligne aile en √©quipe de France √† XV ! La gloire !" (id.).

Ce parcours est exemplaire parce que situé à la limite : parti de rien, son héros a atteint les sommets. L'expérience commune est plus complexe et moins spectaculaire, elle est vécue à travers l'ensemble des pratiques viriles aperçues jusqu'ici qui qualifient aussi les plus forts au rugby. Pas plus que la virilité en général, les qualités des bons joueurs ne sont faites uniquement de force physique et d'aptitude à la violence. On loue surtout chez X. le courage de son entreprise et "le grand Mias" est grand malgré sa taille : "C'était une sacrée personnalité, une grande gueule intelligente ! 1,90 m, 105 kilos et pourtant il n'avait pas à proprement parler une grande valeur physique... mais il courait plus vite avec un ballon que sans ballon... Il avait le génie du rugby. C'était un type d'une valeur intellectuelle remarquable !" (Carcassonne, 1947).

Le r√©cit est r√©p√©t√© de g√©n√©ration en g√©n√©ration de ses exploits rugbystiques, des exemples illustrent son statut de "grand copain sympathique rest√© simple malgr√© sa gloire", de son intelligence des choses de la vie, de sa conception de l'abn√©gation dans l'entra√ģnement et le jeu collectif produisant de surcro√ģt l'√©tincelle de la prouesse individuelle. Quasi mythique, il instaure √† travers l'infini de ses variantes, un code des bonnes mani√®res d'√™tre un homme [6].

Un univers partagé

Ce code implicite, le jeu l'√©prouve au pr√©sent √† travers une exp√©rience o√Ļ l'on pourrait trouver rassembl√©es toutes les valeurs que partagent, et qui partagent, le groupe des jeunes √©l√®ves. Ceux qui en sont les acteurs accomplis, les bons joueurs, les incarnent si bien que cette seule qualit√© les dispense d'apporter une quelconque preuve de leur virilit√© : "Il se trouve que je n'ai pas eu √† souffrir du "bizutage". J'ai √©t√© tr√®s vite exempt√© car je suis arriv√© √† l'E.N. pr√©c√©d√© par ma r√©putation de rugbyman : on savait que je jouais chez les Juniors de Limoux XIII. C'√©taient des types tr√®s forts, champions de France en 1959. Personnellement, je n'√©tais pas mauvais, mais en fait je n'avais pas ma place de titulaire... Ma r√©putation √©tait surfaite mais je me suis bien gard√© de la d√©mentir" (Carcassonne, 1959). Signe majeur de ce statut privil√©gi√© d'homme accompli, le bon joueur peut courtiser une normalienne : "En entrant √† l'√©cole j'√©tais d√©j√† plus ou moins avec ma future femme, plut√īt plus que moins ! Mais personne ne m'a trait√© de pouffiard ! C'√©tait l'un des privil√®ges des joueurs" (id.).

Les rugbymen participent intensément aux jeux virils qui marquent la vie à l'école, mais ils prennent toujours leurs distances avec les jeux sexuels qu'ils trouvent "puérils".

L'importance du rugby tient aussi au fait que chacun peut y trouver sa place, plus ou moins √©loign√©e des acteurs principaux. Tout le monde ne peut √™tre sur le terrain le jour des grands matchs : les √©quipes de promotion s'entra√ģnent aussi toute l'ann√©e, et il reste un r√īle √† jouer pour tous les autres dans "l'√©quipe" des supporters. Ces derniers peuvent transmettre et embellir les l√©gendes du sport roi comme s'illustrent les plus timor√©s en r√©citant les exploits des autres, de ceux qui ont su relever les d√©fis lanc√©s lors des jeux virils. En ce sens les matchs de rugby peuvent √™tre analys√©s comme de v√©ritables rituels o√Ļ s'expriment l'intensit√© et la diversit√© des √©preuves v√©cues aussi ailleurs. Quant aux fanions, aux chants, aux couleurs, aux insignes qui retiennent en g√©n√©ral l'attention des observateurs parce qu'ils marquent une identit√© collective, ils ont ici aussi leur importance. En premier lieu, parce qu'ils sont le bien commun non seulement de tous les √©l√®ves mais de l'ensemble de l'institution. Si "√™tre les plus forts" est une ambition collective o√Ļ trouve √† se r√©aliser l'identit√© individuelle, "√™tre les plus forts" concerne aussi l'√©cole normale de gar√ßons comme entit√© en concurrence avec les autres √©coles. Face au lyc√©e, face √† l'universit√©, face aux autres √©coles normales, l'E.N. trouve avec le rugby le moyen le plus spectaculaire de "tenir son rang", selon le pr√©cepte supr√™me exprim√© d√®s l'entr√©e par le "patron". Avoir une √©quipe qui gagne, c'est avoir la possibilit√© de porter toujours plus haut et toujours plus loin les couleurs de l'√©cole qui de fait sont identifi√©es aux couleurs des maillots. Rien n'est trop beau pour y parvenir. En pays de rugby, les sanctions sont lev√©es avant un match, des "espions" sont d√©l√©gu√©s par le patron, m√™me en p√©riode d'examen, √† l'observation des futurs adversaires. Cette affinit√© ne s'arr√™te pas √† ses aspects ext√©rieurs - physiques et intellectuels -, le jeu et sa tactique entretiennent avec les qualit√©s requises par l'institution des instituteurs des rapports complexes dont ne rendent pas compte deux images extr√™mes. Dans une salle de classe, des joueurs crott√©s et fourbus "√©tudient" le match comme un probl√®me d'arithm√©tique ; dans le car qui les ram√®ne apr√®s une rencontre, les √©l√®ves voient leur digne professeur se lever soudain et hurler par la vitre baiss√©e √† l'approche de l'E.N. de filles : "Elle a du poil au cul, Mumu !" Les champions de l'E.N., affranchis de l'ordre scolaire de la famille, font leur num√©ro au nom de tous face aux champions des autres √©coles. Du num√©ro d'entr√©e au num√©ro du maillot de l'√©quipe premi√®re, ils ont parcouru la voie royale d'une formation que reconnaissent ensemble l'institution et les √©l√®ves-ma√ģtres. Devenus les h√©ros de tous, ils peuvent dire, parce qu'eux-m√™mes se situent au-del√†, l'horizon id√©al d'un destin commun.

La lettre de la tradition

Ces rites d'initiation, de distinction, d'institution..., nous les avons qualifi√©s improprement de "rituels d'entr√©e" faute de pouvoir engager ici un d√©bat latent sur les rites de passage dans notre soci√©t√© scolaris√©e. L'ensemble des traditions dont ils constituent les moments forts, r√©v√®lent par leur diversit√© la richesse cr√©ative d'une institution et de groupes dont on nous r√©p√®te √† sati√©t√© √† quel point ils seraient rigides, pr√©visibles et polic√©s. La coutume normalienne n'est inscrite nulle part. Tradition vivante, elle est mise en Ňďuvre au fil des promotions par des groupes qui se font en la faisant. La lettre de la tradition n'est autre que ce que chaque nouvelle g√©n√©ration s'engage ou se refuse √† faire quand vient son tour d'"agir" la coutume. La tradition de la lettre vient toujours √† point dans ce monde de l'√©criture pour fournir une alternative √† cette part de violence trop brute qui fait toujours probl√®me au sein de la violence symbolique de l'institution des instituteurs. Ainsi nombre d'informateurs pr√©cisent-ils √† l'observateur, √† propos des aspects les plus crus ou les plus "brimants" des rituels, qu'"on ne l'a plus fait √† partir de (leur) promotion", ou du moins qu'"on a d√©cid√© d'en faire des sortes de num√©ros de th√©√Ętre" (Carcassonne, 1959), en pr√©cisant toutefois qu'un traitement "sp√©cial" restait r√©serv√© √† ceux qui ne jouaient pas le jeu. Mais n'est-ce pas l√† justement le mode d'√™tre traditionnel de la tradition ? [7]

Bibliographie

Augustin, Jean-Pierre et Garrigou, Alain. Le rugby démêlé, Le mascaret, Bordeaux, 1985.

Bateman, G.-C. Les coutumes scolaires dans l'ancienne Angleterre, Evreux, 1920.

Blanc, Dominique. "L'√©cole, les rituels et la lettre", Ethnologie fran√ßaise, n¬į 4, 1986.

Bourdieu, Pierre, "Epreuve scolaire et cons√©cration sociale. Les classes pr√©paratoires aux grandes √©coles", Actes de la recherche en sciences sociales, n¬į 39 : 3-70, 1981.

Cuche, Denys. "Traditions populaires ou traditions √©litistes ? Rites d'initiations et rites de distinction dans les Ecoles d'Arts et M√©tiers", Actes de la recherche en sciences sociales, n¬į 60 : 57-67, 1985.

Delsaut, Yvette. "Le double mariage de Jean C√©lisse", Actes de la recherche en sciences sociales, n¬į 4 : 3-20, 1976.

Fabre, Daniel. "Passeuses aux gu√©s du destin", Critique, n¬į 402 : 1075-1099, 1980 (a).

"Les dessous de la m√™l√©e : urnes et mascottes", Autrement, n¬į 25, "Occitanie" : 121-126, 1980 (b).

"Le gar√ßon enceint", Cahiers de litt√©rature orale, n¬į 20, (pp. 15-38), 1986.

Goffman, Erving. Asiles. Etudes sur la condition sociale des malades mentaux, Minuit, Paris, 1968.

Gontard, Maurice. La question des écoles normales primaires de la Révolution à nos jours, Toulouse, CDDP, s.d. (1963).

Laprevote, Gilles. Les √©coles normales primaires en France, 1879-1979. Splendeurs et mis√®res de la formation des ma√ģtres, PUL, Lyon, 1984.

Laurans, Guy. "Rugby, football et identité occitane", Amiras-Repères occitans, "L'identité" : 84-103, 1985.

Leemon, Thomas A. The rites of passage in a student culture ; a study of the dynamics of transition, Teachers college Press, New York et Londres, 1972.

Muel-Dreyfus, Francine. Le métier d'éducateur, Minuit, Paris, 1983.

Ozouf, Jacques. Nous, les ma√ģtres d'√©cole. Autobiographies d'instituteurs de la Belle √Čpoque, Julliard, Paris, 1967.

Pech, Rémy et Thomas, Jack. "La naissance du rugby populaire à Toulouse (1893-1914)", La naissance du mouvement sportif et associatif en France. Sociabilité et formes de pratiques sportives, textes réunis par P. ARNAUD et J. CAMY : 97-126, PUL, Lyon, 1986.

Pociello, Christian. Le rugby ou la guerre des styles, A-M. Métailié, Paris, 1983.

Suaud, Charles. "Splendeur et mis√®re d'un petit s√©minaire",Actes de la recherche en sciences sociales, n¬į 4 : 66-90, 1976.

Thieblemont, Andr√©. "Contribution √† l'√©tude de la tradition militaire. Les traditions de contestation √† Saint-Cyr", Ethnologie fran√ßaise, n¬į 1 : 7-14, 1979.

Verdier, Yvonne. Façons de dire, façons de faire. La laveuse, la couturière, la cuisinière , Gallimard, Paris, 1979.

Notes

1 - Pour une br√®ve histoire des √©coles normales primaires, voir M. Gontard (1963). Le r√©cent ouvrage de G. Laprevote (1984) est repr√©sentatif du d√©bat sur les "splendeurs et mis√®res de la formation des ma√ģtres". Le "vrai" s√©minaire a, quant √† lui, inspir√© une approche ethnologique √† Ch. Suaud (1976). Sur les rites de passage dans les universit√©s et les grandes √©coles, voir P. Bourdieu (1981) et Th. A. Leemon (1972). Sur l'internat comme cas particulier de l'institution "totale", voir I. Goffman (1968).

2 - On est bizut à Limoges, canard à Carcassonne, cruchon à Lescar (Pau), fistot à Toulouse et à Foix.

3 - Sur les "passages" qui marquent différemment la formation des filles et celle des garçons, voir l'ouvrage d'Y. Verdier (1979) et son commentaire par D. Fabre (1980, a).

4 - On trouvera exemples et bibliographie de ces coutumes de l'ancienne Angleterre dans G.C. Baterman (1920).

5 - D. Fabre (1986). Cet article développe une précieuse analyse des engagements individuels possibles au sein du rite collectif.

6 - Le r√īle des institutions scolaires dans la diffusion du rugby a √©t√© r√©cemment soulign√© par J.-P. Augustin et A. Garrigou (1985) et par R. Pech et J. Thomas (1986). Comme eux, D. Fabre (1980, b) et G. Laurans (1985) s'interrogent sur les modalit√©s sociales et g√©ographiques de l'implantation des clubs. L'attribution h√Ętive par Ch. Pociello (1983) aux seules "conditions de classes" des "styles corporels et culturels" mis en Ňďuvre dans le jeu est par trop r√©ductrice.

7 - L'étude monographique d'une seule école peut créer l'illusion d'une évolution linéaire et d'une "mort" de la tradition en retenant des indices qui ne sont ailleurs qu'une des manières de la réaliser. Ce reproche peut être adressé aux études, par ailleurs remarquables, de D. Cuche (1985) sur "les" Ecoles d'Arts et Métiers et de A. Thiéblemont (1979) sur Saint-Cyr. Quant aux écoles normales, le seul fait d'induire chez l'informateur sollicité un récit autobiographique en conformité avec une image sociale stéréotypée de l'Ecole a suffi à priver les meilleurs enquêteurs de la moindre allusion aux faits qui sont analysés ici. Voir, par exemple, la grande enquête de J. Ozouf (1967) et sa reprise par F. Muel-Dreyfus (1983).









 


  - Mentions lťgales | contact -