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Dominique Blanc - PETITES ECOLES - ANCIEN REGIME - LANGUEDOC 
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LES SAISONNIERS DE L'ECRITURE
Régents des petites écoles en Languedoc
au XVIIIe siècle


par Dominique BLANC

Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
LISST - Centre d'Anthropologie Sociale - Toulouse


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Cet article est paru dans la revue Annales E.S.C., 1988, n¬į4, pp. 867-895.
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ABSTRACT - This study of the emergence and multiplication of small schools at the end of the Ancient Regime permits us to define one of the historical figures of academic institutions. Created through contracts drawn up between schoolmasters and communities schools established model of teaching which is well known today. The research presented in this article highlights the multifarious competences required of the person called upon to work as schoolmaster. Far from responding to the necessities of literacy alone his duties came to include various uses of writing which became indispensable because of the evolution of 18th century communities relations -with their environ ment. Thus the figure of schoolmaster-clerk takes center stage in this analysis which tries to isolate his many faces. Surveyor, clothes tailor or master surgeon he already held an intermediate position in society. Thanks to him schools did not have to conquer virgin territory they were inserted into already constituted sets of relationships.

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"L'√©cole paroissiale, au 18e si√®cle, est l'une des manifestations les plus vivantes des communaut√©s d'habitants". Ainsi d√©butait dans les Annales ESC, il y a quinze ans d√©j√†, un article pionnier sur ¬ę Les petites √©coles en Languedoc au 18e si√®cle" [1]. Tranchant avec les innombrables monographies suscit√©es par la querelle scolaire des premi√®res ann√©es de la Troisi√®me R√©publique et rompant pour le Languedoc un silence bris√© depuis peu ailleurs, son auteur participait √† l'√©closion d'une s√©rie de travaux dont la bibliographie ne cesse de s'enrichir. L'utilisation simultan√©e de documents fiscaux, de visites pastorales, de correspondances et de d√©lib√©rations lui a permis de dresser une carte de l'implantation scolaire et d'en analyser les conditions de mani√®re suggestive pour l'ensemble de la province. Est ainsi soulign√©e l'importance du lien entre l'√©cole et l'orthodoxie dans le Languedoc protestant o√Ļ les √©coles sont les plus nombreuses. Mais la demande d'√©cole va bien au-del√† des seules exigences de la Contre-r√©forme. Sa pr√©sence semble t√©moigner partout d'un m√™me "humanisme" villageois.

Ce n'est pas une seule √©lite qui ressent la n√©cessit√© de former les g√©n√©rations nouvelles et qui con√ßoit que l'acquisition d'une habilet√© manuelle ne suffit pas. C'est jusqu'aux campagnes que se r√©pand le sentiment de la dignit√© et de la lib√©ration par le savoir, malgr√© la crainte fr√©quente de voir se r√©duire le nombre des manouvriers [2]. Ne faut-il pas voir l√† une illustration de ce que Fran√ßois Furet et Jacques Ozouf appelleront un peu plus tard la "descente" dans la soci√©t√© rurale d'un mod√®le urbain h√©rit√© des fondations pieuses et son int√©riorisation par les communaut√©s de paroisse?[3] Si la triade √Čglise-√Čtat-communaut√©s est faite d'√©l√©ments compl√©mentaires, on se doit de mettre l'accent sur le troisi√®me terme si l'on veut saisir au plus pr√®s ce qui se met en place au dernier si√®cle de l'Ancien R√©gime. Mireille Laget a propos√© de sonder cette "volont√© commune des habitants" qui fait na√ģtre l'√©cole. Les pages qui suivent voudraient contribuer √† nous √©clairer sur un point particulier qui pourrait s'av√©rer essentiel.

Quelle que soit en effet la diversit√© des situations d'enseignement de cette "√©cole en miettes" qui comprend "une mosa√Įque d'institutions et de pratiques superpos√©es, rivales, compl√©mentaires" [4], il reste que l'√©cole contractuelle, celle qui engage une communaut√© et un r√©gent pour la dur√©e d'une ann√©e d'enseignement, pr√©sente l'image d'un pouvoir municipal mettant en Ňďuvre le savoir d'un homme, aussi modeste soit-il, au service d'un apprentissage et d'un usage de l'√©criture dans la langue de l'administration partag√©e par une faible minorit√© dans les villages. Suffit-il alors de d√©crire la "sous-cl√©ricature des magisters de campagne"? [5] Une incursion dans l'ouest languedocien nous permettra de pr√©senter du r√©gent une image plus complexe et, √† travers les p√©rip√©ties de son recrutement, une autre dimension de l'enjeu repr√©sent√© par la pr√©sence d'une petite √©cole au sein de la communaut√©.

Régences et régents en pays d'écoles

Les dioc√®ses concern√©s appartiennent aux pays qui formeront l'actuel d√©partement de l'Aude (figures 1 et 2). Ils partagent avec l'ensemble de la province un m√™me sch√©ma d'implantation scolaire tout en √©chappant √† la variable religieuse, le protestantisme en √©tant totalement absent. Les √©coles y forment un r√©seau serr√© le long de l'axe routier principal entre Narbonne et Castelnaudary. Elles s'√©tendent dans les plaines vers Limoux, en Lauragais et jusqu'aux confins du Bas-Raz√®s. En revanche, les hauteurs orientales des Pyr√©n√©es audoises, les monts des Corbi√®res et les collines du Raz√®s apparaissent en blanc sur la carte. Communaut√©s peu peupl√©es, habitat relativement dispers√©, √©troitesse des terres labourables et rigueurs du climat vont de pair avec un relief accident√© qui d√©fie l'√©tablissement de voies de communication permettant une ouverture de ces r√©gions vers l'ext√©rieur. Nul myst√®re, donc, dans l'in√©gale r√©partition des impositions scolaires : la pauvret√© ou la relative aisance des communaut√©s jouent un r√īle d√©terminant. Pour v√©rifier une corr√©lation presque parfaite il suffit de comparer la carte des d√©penses ordinaires des communaut√©s √† celle des sommes allou√©es aux √©coles de gar√ßons (figure 3).

Dans le dioc√®se de Narbonne, l'√©cole est une institution ancienne dans les plus gros villages. A l'exception des Corbi√®res, montagnes pauvres, elle s'implante rapidement dans les communaut√©s moins importantes, apr√®s 1720. Gr√Ęce √† la copie de la liste des r√©gents en poste dans une soixantaine de paroisses, laiss√©e par un archiviste m√©ticuleux, nous connaissons le nom des ma√ģtres successifs et la dur√©e de leurs fonctions entre 1729 et la R√©volution. Pr√©cieuses indications qui rendent possible l'approche statistique d'une situation scolaire [6].

Si l'on d√©signe ainsi chaque p√©riode pendant laquelle un m√™me r√©gent a exerc√© l'enseignement √©l√©mentaire dans une m√™me communaut√©, la r√©gence devient l'objet d'observation privil√©gi√©, ou plut√īt la succession des r√©gences telle qu'elle peut √™tre reconstitu√©e.

Il appara√ģt tout d'abord que les p√©riodes courtes, moins de cinq ann√©es, et m√™me tr√®s courtes, une ann√©e seulement, dominent, quelles que soient les communaut√©s consid√©r√©es. Certes les plus riches, qui sont aussi les plus peupl√©es, se distinguent des moins favoris√©es. Elles sont les seules ou presque √† accueillir des ma√ģtres pour des p√©riodes de tr√®s longue dur√©e, plusieurs dizaines d'ann√©es dans certains cas. Mais cette stabilit√©, si elle ne concerne pas les plus pauvres, n'est pas induite absolument par une relative richesse comme le montre l'alternance des r√©gences dans douze communaut√©s du dioc√®se (figure 4). Des trois plus riches, Bize est la seule √† pr√©senter une grande stabilit√© scolaire, alors qu'Ouveillan et Ginestas connaissent un renouvellement rapide de leur personnel. Argelliers et Saint-Nazaire, villages moyens, offrent eux aussi un contraste saisissant.

Bien que nous soyons en pays "scolaris√©", de courtes interruptions restent assez fr√©quentes, comme pour nous rappeler que l'institution est bien ancr√©e mais fragile et ne r√©siste que difficilement √† un √©v√©nement impr√©vu ou dramatique, tel que la perte de la r√©colte ou un conflit violent. R√©cup√©rer pour une ann√©e ou deux l'imposition normalement destin√©e √† financer l'√©cole est une tentation √† laquelle il est difficile de r√©sister en p√©riode de crise. L'enseignement ne dispara√ģt pas dans tous les cas : le presbyt√®re ou une √©cole voisine peuvent offrir une solution provisoire. L'autre fait remarquable est le retour p√©riodique d'un m√™me r√©gent dans des communaut√©s o√Ļ il semble avoir ses habitudes :

"Quelques communes, en petit nombre, gardaient longtemps leur r√©gent. Mais le plus grand nombre changeaient tr√®s souvent de ma√ģtre d'√©cole. Quelquefois une commune employait jusqu'√† trois ou quatre r√©gents en une ann√©e ; dans ces circonstances, le cur√© se chargeait de la r√©gence jusqu'√† la prochaine f√™te de l√† Saint-Jean. Faut-il pour cela tirer cette cons√©quence que le personnel des r√©gents √©tait tr√®s nombreux ? Nous ne le pensons pas. Les mille titulaires qui ont rempli les postes de r√©gent dans les diverses communes du dioc√®se pendant le XVe si√®cle se r√©duisent √† moins de cinq cents, si on consid√®re que la m√™me personne dans sa vie souvent longue de ma√ģtre d'√©cole a rempli ses fonctions dans plusieurs communes. En parcourant cette longue liste de r√©gents, on verra souvent figurer les m√™mes noms semblables au Juif errant de la l√©gende (ils) vont de village en village porter √† de nouveaux √©coliers les √©l√©ments de leur science p√©dagogique. Pendant trois quarts de si√®cle, environ quarante r√©gents ont occup√© 261 postes, plus du quart du total g√©n√©ral" [7]
.
L'observation est juste, bien que les chiffres soient approximatifs. Quant à l'assimilation du régent au Juif errant allant de village en village, c'est un lieu commun dans l'histoire de l'école telle qu'on l'écrivait à la fin du 19e siècle. Il néglige deux faits majeurs dans notre exemple : le grand nombre de régents occasionnels qui exercent quelque temps puis disparaissent à jamais et l'incertitude quant au profil de ces "errants" que l'on crédite ou débite sans preuve d'une "science pédagogique".

La logique d'une approche statistique doit toutefois être poussée jusqu'à son terme. Si la "spécialisation" est retenue comme principe pertinent de classification des personnels observés, nos sources nous permettent de la déterminer suivant deux critères. Le premier est lié à la durée de la régence, en admettant que plus elle est longue, plus celui qui l'exerce se spécialise. Le second critère est constitué par le nombre de communautés visitées, en admettant que la mobilité qualifie aussi le spécialiste. La patiente reconstitution des carrières de cinq cent trente-sept individus ayant exercé dans soixante-neuf communautés différentes entre 1729 et 1789 nous autorise à tenter un classement significatif [8].

Dans les rangs des "spécialistes" prennent place des régents stables ayant exercé pendant plus de cinq années en un même lieu. Les régents très mobiles les y rejoignent selon nos critères ; ils ont exercé dans au moins trois villages différents. Des régents mobiles alliant durée et mobilité sont aussi qualifiés ; ils ont exercé pendant plus de cinq années, en deux ou trois fois, en un même lieu ou en des lieux différents.

Les "occasionnels" sont d√©finis par l'absence de ces conditions, qu'ils soient des ma√ģtres provisoires, disparaissant des archives apr√®s quelques mois, au bout de deux ann√©es tout au plus, ou bien des r√©gents temporaires, ayant exerc√© pendant cinq ann√©es au maximum en un ou deux lieux. Le tableau ainsi obtenu bouscule l'image traditionnelle du ma√ģtre d'√©cole itin√©rant.

Toutes cat√©gories confondues, les r√©gents "sp√©cialis√©s" repr√©sentent √† peine un peu plus du quart des individus, les "errants" correspondant √† quinze r√©gents sur cent seulement. Prenons garde toutefois √† l'illusion statistique : si les sp√©cialistes ne repr√©sentent que le quart des effectifs, ils ont exerc√© pendant les trois quarts des ann√©es scolaires. Un enfant du Narbonnais avait donc, th√©oriquement, sept chances sur dix d'apprendre √† lire et √† √©crire sous la f√©rule d'un ma√ģtre d'√©cole "professionnel" m√™me s'il avait aussi de fortes chances d'en conna√ģtre plusieurs, et parmi eux, nombre d'occasionnels.

Les spécialistes, par définition, sont les seuls à accomplir de longues carrières, les régents très mobiles s'attribuant la majorité d'entre elles (59 % de l'ensemble des 41 carrières de 2 à 20 ans et des 29 carrières de plus de 20 ans, contre 18 % pour les régents mobiles et 23 % pour les régents stables). Mais ils prennent aussi leur part des périodes très brèves qui ne sont nullement réservées aux régents provisoires : sur 438 régences de 1 an ou moins, 42 % sont exercées par des régents provisoires, 14 % par des régents temporaires, 5 % par des régents mobiles et 39 % par des régents très mobiles. Le recrutement provisoire ou de courte durée fait donc partie intégrante de ce système scolaire, tout comme la rotation des régents et l'alternance des "spécialistes" et des "occasionnels".

Ce rapide coup d'Ňďil ext√©rieur ne peut plus suffire pour saisir un fonctionnement que seule une incursion dans la vie communautaire permettra de comprendre [9]

Une saison d'école

Avec ses soixante feux et ses trois cents livres de dépenses ordinaires, Ferrals est l'une de ces communautés finançant une école pour la première fois au 15e siècle. Le 29 mars 1716, les consuls proposent :

"qu'il seroit nécessaire d'avoir un régent pour l'éducation des enfans et que pour cela il faut faire présenter une requête à Mgr l'Intendant pour le supplier de per¬mettre l'imposition de la somme de cinquante livres tous les ans pour la subsis¬tance et entretient du régent."

L'autorisation est rapidement accordée et le 5 juillet de la même année,

"ledit sieur Carol est reçu pour régir les écoles du dudit lieu et attendu que ledit sieur Carol ne peut pas subsister jusques à la St Jean-Baptiste prochaine avec lesdits 50 livres qui sont dispozées en faveur dudit régent est délibéré que ceux qui auront des garçons et qui les envoyèrent à l'escolle gajeront audit Carol la somme de 50 livres entre eux à départir également lesquelles 50 livres avec les 50 livres imposées seront gajées audit sieur Carol en qualité de régent ; outre et par dessus les 100 livres la communauté sera tenue de fournir audit sieur Carol une maison pour pouvoir loger et recevoir les garçons qui iront à lescolle."

Cas de figure tr√®s r√©pandu dans le dioc√®se : une modeste imposition com¬¨munautaire est compens√©e par la r√©partition d'un compl√©ment entre les parents et la fourniture d'un logement. La contribution des familles peut √™tre √©gale, proportionnelle au nombre d'enfants ou √©tablie suivant le niveau d'enseignement. Ce dernier cas est le plus fr√©quent dans les archives. Mais en r√©alit√© le paiement se fait en nature : bl√©, vin, repas pris chez l'habitant √† tour de r√īle, ce mode de r√©tribution √©tant aussi discriminant socialement que les taux progressifs de l'√©colage. Le "sieur Carol" court peu de risques en acceptant ces modestes conditions : il habite le bourg voisin o√Ļ il est propri√©taire.

La prudence n'était pas inutile. L'imposition est bien renouvelée le 2 mai 1717, mais, dès le 7 juin, après avoir supprimé les 100 livres de rétribution du garde-terre, malade,

"on proposé lesdits consuls que on trouveroit à propos cette année de supprimer les 50 livres qu'on a permission d'impozer en faveur du régent des petites escolles et sur ladite proposition a été délibéré qu'on n'impozera point."

Ce que voyant, le sieur Carol se retire. Il refera une brève apparition en 1719 pour abandonner ensuite une fonction aussi aléatoire.

A peine nées, les "petites escolles" s'interrompent. Le débat sur l'opportunité de leur maintien est toujours vif quand il oppose, en divers lieux, forains et parents riches ou sans enfants à ceux pour qui l'école au village est le seul moyen d'instruire leurs enfants. Quelles que soient les stratégies qu'elles masquent, et qu'il faudra mettre à jour, les déclarations solennelles faites à l'occasion de tels débats fournissent l'opportunité d'entendre le discours "municipal" en faveur de l'école tel qu'il est livré à des archives que peuvent consulter l'évêque ou l'intendant. A Canet, village proche de Ferrals, l'initiative antiscolaire du "maire", en 1737, provoque la colère du premier consul :

"L'assembl√©e n'ignore pas l'extr√™me besoin que la Communaut√© a d'avoir un R√©geant des Escolles pour instruire et √©lever la jeunesse dudit lieu quy est tr√®s mal morig√©n√©e et lui apprendre tant les lettres que les principes de la religion, qu'√† l'occasion de cette n√©cessit√© la Communaut√© na√ģt d√Ľ demander permission et obtenu (imposition de 100 livres que) le pr√©tendu maire, sans pr√©venir auroit supprim√©e au grand pr√©judice de ladite jeunesse et m√©contentement de toute la communaut√© et a fait faire le r√īle desd. impositions √† son gr√© en abusant de l'ignorance et incapacit√© de Guilhaume Boucard et Paul Habram second et troi¬¨si√®me consuls, il auroit surpris de leurs facillit√©s de marquer ne sachant pas Escrire. N'√©tant que trop constant que la Jeunesse du pr√©san lieu et toute √† fait d√©prav√©e, et qu'elle a un extr√™me besoin d'√™tre corrig√©e et √©lev√©e, que c'est une n√©cessit√© absolue, tr√®s utile au public, au moyen d'avoir alavenir des t√©moins pour pouvoir signer soit les testaments que autres actes publics, sans quoy on auroit beaucoup de la peine, comme on la d√©j√†, d'avoir personnes litair√©es quy puissent signer lesdits actes non plus qu'a faire la lev√©e de la taille et deniers du Roy, ce quy estant des inconv√©nients essanciels et pr√©judiciables tant au public qu'au particuler et m√™me aux int√©r√™ts du Roy."

Habile et path√©tique profession de foi ! Habile car elle multiplie les appels discrets aux autorit√©s, path√©tique car c'est bien l'alliance d'un lettr√© et des √©lus illettr√©s qui a rendu possible la suppression de l'imposition scolaire. Elle associe intelligemment la manŇďuvre pour la suppression de l'√©cole et la manipulation du livre de la taille pour insister enfin sur le vaste domaine, public et priv√©, o√Ļ trouve √† s'exercer la ma√ģtrise de l'√©criture. Tout cela, et non seulement la "rudiction de la Jeunesse", est en jeu dans le d√©bat sur le maintien de l'√©cole au village.

C'est d'ailleurs un greffier, Jacques Lacaze, que Ferrals, lui aussi momentan√©ment priv√© de ma√ģtre d'√©cole, emploie comme r√©gent √©pisodique jusqu'en 1735. Homme du lieu, il est remplac√© √† l'occasion par un r√©gent ou "lettr√©" de passage. En 1724, les parents fourniront "72 livres et la D√©pance outre la r√©tribution" au ma√ģtre "atendu la pr√©sence du sieur Pierre Go√Ľt de la ville de Carcassonne". Le village profite aussi de la proximit√© de Fabrezan, localit√© plus importante qui attire des r√©gents sp√©cialis√©s. Il partage Jean Graulou, qui en revient, avec la communaut√© voisine de Fontcouverte en 1735. Son succes¬¨seur choisit Ferrals en attendant la place de Fabrezan. Des hommes du lieu, le greffier Lacaze et un propri√©taire, assurent l'int√©rim apr√®s le d√©part des "passants". Malgr√© cette rotation, l'√©cole est bien implant√©e dans les ann√©es 1740. Il arrive m√™me que les parents se chargent du recrutement d'un sp√©cialiste qu'ils imposent aux consuls :

"Comme les habitants ont déjà convenu avec le sieur Just Delrieu pour la Régence des Escolles pour l'année courante 1745, c'est pourquoi ladite assem¬blée d'une unique voix ont approuvé."

L'anciennet√© de l'institution n'engendre pas la stabilit√© : en l'espace de huit ann√©es, huit r√©gents se succ√®dent apr√®s 1760. Jusqu'√† la R√©volution personne ne s'installera vraiment dans les petites √©coles de Ferrals. Elles ont vu passer dix-huit r√©gents en un demi-si√®cle (1735-1785). Leurs carri√®res individuelles reconstitu√©es nous r√©v√®lent que onze d'entre eux √©taient ce que nous avons appel√© des r√©gents "sp√©cialis√©s", et sept autres des "occasionnels". Mais la personnalit√© de ces derniers rend plus complexe cette distinction. Un premier groupe est certes constitu√© par des hommes du lieu ou d'un village voisin recrut√©s provisoirement et retourn√©s √† l'oubli au bout de quelques mois. Mais un deuxi√®me groupe d'occasionnels appara√ģt plus √©troitement li√© √† un ensemble de comp√©tences qu'ils utilisent, eux aussi provisoirement, dans le cadre d'un enseignement √©l√©mentaire. A Ferrals nous apprenons seulement que ce sont des citadins de passage, originaires d'Auterive (1761), de Limoux (1762) ou de Toulouse (1765). Une incursion √† Canet permet de pr√©ciser qu'il s'agit bien souvent d'√©tudiants ou de futurs eccl√©siastiques que signale leur titre d'"abb√©". Ces clercs de passage, ces fils de marchands en rupture d'√©cole trouvent √† employer au village une formation toute nouvelle encore qui a l'avantage, ainsi reconnue, de leur assurer pour un temps une maigre subsistance. Les occasionnels sont donc de deux esp√®ces oppos√©es ; ce que la seule d√©finition par la dur√©e nous emp√™chait de voir : d'un c√īt√© les possesseurs d'un savoir minimal qu'ils sont invit√©s √† transmettre sur place, de l'autre les b√©n√©ficiaires d'une formation "sup√©rieure" qui s'attardent quelque temps √† enseigner les rudiments. Qui sont alors les r√©gents sp√©cialis√©s ?

Au premier abord, rien ne les distingue, hormis la dur√©e et la mobilit√©, des occasionnels du premier type. Hors les bourgs, leur qualit√© durable de r√©gent ne saurait faire oublier qu'il s'agit d'artisans, de bourgeois et de petits propri√©taires. Le fait, allant de soi, n'est jamais signal√© dans les documents financiers qui ont servi de base √† l'approche quantitative. Mais tout document "qualitatif", d√©lib√©ration, p√©tition, correspondance, le mentionne. Contrairement √† la formule habituelle, il ne s'agit pas d'un "second m√©tier" qui permettrait au pauvre r√©gent de survivre. La qualit√© de r√©gent vient en sus de son exercice habituel. Le d√©nombrement exact de ces "premiers m√©tiers" est impossible. Mais le nombre respectable de mentions recueillies permet d'affirmer que, hormis les "bourgeois" ‚ÄĒ tous ceux √† qui l'administration d'un bien laisse quelques loisirs ‚ÄĒ on y trouve en majorit√© des tailleurs d'habits, des arpenteurs et des ma√ģtres chirurgiens. Ils sont "faits r√©gents" sur la demande de la communaut√©. Ce sont l√† de v√©ritables saisonniers de l'enseignement √©l√©mentaire. Non pas au sens exclusif que prend cette expression appliqu√©e aux ma√ģtres d'√©cole du Brian√ßonnais trop souvent cit√©s : eux quittent effectivement montagne et m√©tier pour aller exercer dans la plaine proven√ßale. Nos hommes exercent d'une Saint-Jean √† l'autre, mais dans un espace proche et restreint, tout en continuant √† vivre aussi de leur profession "ant√©rieure". La r√©gence appara√ģt donc, du point de vue des communaut√©s, comme une "saison" d'enseignement pour laquelle doit √™tre recrut√© l'individu le mieux adapt√© aux fonctions qui seront exig√©es de lui. La nature de ces fonctions d√©termine le choix.

La figure du régent-greffier

II est demand√© aux candidats √† la r√©gence de savoir eux-m√™mes lire et √©crire, cela va de soi. Nombre d'artisans r√©pondent √† cette exigence minimale et peuvent occasionnellement faire l'affaire. Mais la figure du r√©gent ne saurait √™tre d√©finie par ses incarnations les moins prestigieuses souvent accept√©es comme un pis-aller. Un village du Lauragais, Lab√©c√®de, nous permet d'observer la concurrence entre deux "sp√©cialistes" plus qualifi√©s [10]. Elle oppose depuis 1730 deux bourgeois du lieu, Jean-Jacques Borrel et Pierre Sen√®gre. La communaut√© doit faire appel √† l'√©v√™que √† plusieurs reprises pour d√©partager deux candidats qui lui paraissent identiques. Borrel sait "lire, √©crire et m√™me le latin s'il est besoin" ; Sen√®gre "peut montrer √† la jeunesse √† lire, √©crire, l'arithm√©tique et autres instructions chr√©tiennes". Ils sont tous les deux conseillers politiques et leurs √©pouses peuvent √©ventuellement "montrer aux filles", "lesquelles Monsieur le Cur√© baillera les livres". Les deux bourgeois n'enseignent qu'√† quel¬¨ques enfants. L'√©cole est ici √©litaire : Lab√©c√®de a le taux d'alphab√©tisation le plus bas du Lauragais. Chacun des protagonistes a ses partisans dans le village mais aussi dans les communaut√©s voisines o√Ļ exerce le malchanceux. L'heureux √©lu est aussi greffier. A ce jeu Sen√®gre est gagnant au bout de vingt ans d'alternance. Il lui reste trente ann√©es de r√©gence et de greffe dont le b√©n√©fice appara√ģt √† sa mort. Il est remplac√© par son propre fils qui sera, pendant la p√©riode r√©volutionnaire, r√©gent, "fonctionnaire public et notable", secr√©taire de la justice de paix un peu plus tard. Ce destin particulier permet de s'interroger, non tant sur une √©ventuelle "promotion sociale" due √† la r√©gence, Sen√®gre √©tait d√©j√† un petit notable, mais sur l'ensemble des activit√©s li√©es √† son exercice.

Les r√©gents ont l'obligation, le plus souvent, de se charger aussi du greffe de la communaut√©, t√Ęche qui peut √™tre importante et fort diverse. En y pr√™tant attention, on d√©couvre que les r√©gents aux carri√®res les plus longues, aux postes nombreux, ont √©t√© aussi sollicit√©s pour des comp√©tences qu'une simple "histoire de l'√©cole" risque de laisser dans l'ombre. Suivons Esprit Surb√©zy que les archives d√©signent toujours par sa qualit√© de r√©gent en divers lieux du dioc√®se de Narbonne. A la faveur d'une plainte adress√©e aux consuls de Tourouzelle, nous apprenons qu'il est avant tout arpenteur. Il conteste la faible r√©mun√©ration, non de son enseignement, mais de ses travaux d'arpentage et de r√©fection du compoix. Par la m√™me occasion son extr√™me mobilit√©, ainsi que celle de ses semblables, se trouve expliqu√©e par le fait que les "commandes" d'arpentage lui viennent de mani√®re impr√©visible de communaut√©s o√Ļ il doit se rendre rapidement. Il donne sa d√©mission de son poste de r√©gent √† des consuls qui ne peuvent que constater son forfait. Ce sp√©cialiste de la mesure et de l'√©criture tente alors de se faire engager dans sa r√©sidence provisoire ou tout au moins dans un village proche.

R√©gent, greffier et arpenteur-g√©om√®tre, telles sont les qualit√©s de Surb√©zy, de la famille Surb√©zy devrait-on dire puisque ses deux fils Esprit et Jean poursuivent une carri√®re identique. Ils sont appr√©ci√©s pour l'ensemble de ces comp√©tences qui les qualifient d'autant plus pour exercer la r√©gence. A un concurrent occasionnel qui veut tirer argument de l'√Ęge et de la multiplicit√© des t√Ęches r√©mun√©r√©es d'Esprit Surb√©zy p√®re, pour obtenir sa place, les consuls de Canet r√©pondent fermement :

"C'est un fait parfaitement indiff√©rend d√®s qu'il est encore plein de vigueur, en √©tat de se faire ob√©ir par les enfans, que son √©criture est faite d'une main bien s√Ľre, qu'il peind bien, qu'il a fait de tr√®s bons √©l√®ves et qu'enfin il est d√©sir√© par la plus grande partie de la communaut√©".

Le concurrent propose alors de renoncer à la rétribution, pensant avancer ainsi un atout imparable. Il ne réussit qu'à provoquer l'indignation des consuls, soucieux de l'instruction des enfants et de la bonne tenue du greffe :

"II paroit fort extraordinaire que quelqu'un veuille exercer deux emplois pour presque rien. Ce sont des emplois de confiance pour lesquels ce n'est pas le meilleur marché qui doit déterminer mais bien les qualités personnelles de celui qui est choisi (d'ailleurs se sont des) sommes qui réparties sur le général devien¬nent trop insensibles pour le particulier pour entrer en considération dans un choix aussi important qu'essentiel."

La figure du r√©gent-greffier, sp√©cialiste de l'√©criture, apte √† manipuler l'√©crit et √† transmettre un savoir √©l√©mentaire, est la figure id√©ale du ma√ģtre d'√©cole qui prend alors une tout autre dimension. Elle est difficile √† r√©aliser et l'incarner suppose que l'on respecte habilement un √©quilibre pr√©caire entre les multiples fonctions qui la composent. L'exemple malheureux d'un r√©gent renvoy√© du gros village de Fleury en 1774 en est l'illustration parfaite.

"Chargé des greffes consulaires du présent lieu, de ceux d'Armissan et de Vinassan, encore par intervalles de celuy de la justice dudit lieu, il employoit la plus grande partie du tems de la classe à extraire des actes ou à des bagatelles, partie de la semaine à voyager dans lesdits lieux. Il se chargea encore de faire le livre de la taille du lieu de Sales, il remit celuy du présent lieu à fin juillet devant l'être au commencement de juin."

Accabl√© par l'importance et le nombre des t√Ęches qu'il ne peut ma√ģtriser, Rous conduit √† l'√©chec une tentative d'implantation trop ambitieuse. Elle √©claire d'un nouveau jour les p√©r√©grinations des sp√©cialistes et leurs allers et retours dans une m√™me zone. Rous voulait faire de Fleury son point d'attache central, et du r√©seau de communaut√©s voisines un champ d'action o√Ļ utiliser ses comp√©tences. Il est √† noter, toutefois, que l'exercice des divers greffes ne lui est jamais reproch√©. On lui demande simplement de respecter l'√©quilibre entre ces activit√©s et l'instruction des enfants "ainsy qu'il promit" mais "il s'en occupa encore moins". Coupable de "mauvaiset√©s" dans les comptes √† cause de sa pr√©cipitation et de n√©gligences envers ses √©coliers, il est fort logiquement remplac√© au greffe de Fleury par un sieur Torte qui devient r√©gent √† son d√©part. Le probl√®me scolaire pr√©cipite la rupture mais c'est le conflit concernant le greffe qui l'a rendue in√©vitable. Rous accuse en effet le premier consul d'avoir cons¬¨titu√© "un party contre luy" au sujet de la propri√©t√© et de la garde des archives communales. Le conseil, prudent, prive le lecteur de d√©tails sur tout ce qui touche au contr√īle de l'√©crit public. Le premier consul nie jusqu'√† l'existence d'une affaire et assure avoir agi contre Rous uniquement pour le bien de l'√©ducation dans la communaut√©. Souvenons-nous cependant du "maire" de Canet abusant les consuls illettr√©s en 1737 avec l'aide du greffier. De m√™me √† Tourouzelle en 1787:

"Le sieur Garric (r√©gent-greffier) r√©pondit devant les personnes qui composoient ladite assembl√©e que le sieur Gauss√Ęt, premier consul, lui avoit d√©fendu de bailler le thome de d√©lib√©ration, ny d'√©crire luy-m√™me aucune d√©lib√©ration dict√©e par le second consul."

Il sera renvoy√© mais reviendra quelques ann√©es plus tard. Ce sont l√† quelques-uns des nombreux cas o√Ļ des r√©gents greffiers sont contraints d'inscrire des textes, emp√™ch√©s d'en noter d'autres quand ils ne prennent pas l'initiative de les r√©diger eux-m√™mes ou bien, √† l'inverse, de "jeter la plume" √† la t√™te des conseillers. La plupart des affaires concernant des r√©gents m√™lent inextricablement l'√©criture publique et le soin des √©coliers. L'accusation d'incapacit√© adress√©e √† un r√©gent renvoy√© ou simplement contest√© s'applique toujours en quelque fa√ßon aussi bien √† la pratique d'une √©criture publique qu'√† l'enseignement √©l√©mentaire, associant ainsi n√©cessairement la r√©gence et le greffe. Cette situation n'est-elle pas sp√©cifique d'une zone scolaris√©e ? La nature et l'anciennet√© de ce lien privil√©gi√© appara√ģtront √† l'examen d'un contexte moins favorable √† l'√©cole.

Une politique de l'écrit

Le dioc√®se civil de Limoux est √† l'oppos√©, g√©ographique et culturel, de celui de Narbonne. Pays de collines √† l'habitat relativement dispers√©, aux terres plus ingrates, il incarne un archa√Įsme contrastant avec l'√©volution rapide des pays "ouverts" au 18e si√®cle. Parmi les soixante-cinq communaut√©s dont nous avons pu d√©pouiller les comptes concernant la p√©riode situ√©e entre 1730 et la R√©volution, seize seulement ont eu un r√©gent avant 1780 n. Ces ma√ģtres peu nombreux sont, soit insaisissables lorsqu'ils apparaissent pour une courte p√©riode seulement, soit omnipr√©sents. Car les villages scolaris√©s gardent longtemps un m√™me r√©gent. Trois d'entre eux en emploient deux chacun en l'espace d'un demi-si√®cle. Les autres se contentent de quatre ou cinq individus. Le personnel des r√©gents atteint les soixante-dix ma√ģtres identifi√©s, y compris la cinquantaine d'occasionnels ayant exerc√© une r√©gence courte en un seul endroit. Parmi la vingtaine de sp√©cialistes restants, huit seulement ont exerc√© dans plusieurs communaut√©s, les douze autres ayant r√©serv√© leurs soins √† un m√™me village pendant une p√©riode le plus souvent tr√®s longue.

Cette situation pr√©sente l'int√©r√™t de ramener le greffe au premier plan. Historiquement tout d'abord, les r√©gents ayant √©t√© choisis parmi les greffiers. Ainsi √† Cambieure, vers 1715, Bernard Maurel fait "la fa√ßon du livre de la taille", Marc Lebraud assure diverses t√Ęches d'√©criture tout en secondant un sieur Dayd√© dans l'audition des comptes de la communaut√©. Quand celle-ci sollicite et obtient le droit d'imposer cent livres en faveur d'un r√©gent, en 1721, nous retrouvons sur la liste des premiers ma√ģtres : Lebraud en 1723, Dayd√© en 1725, Maurel en 1726. Ce dernier aura, pour longtemps, la pr√©f√©rence sur place. Dayd√© r√©gira la communaut√© voisine de Cailhau. Mais nos trois greffiers exercent l'√©criture publique dans les villages sans √©cole de la r√©gion o√Ļ ils sont nomm√©s collecteurs, auditeurs, greffiers, d√©put√©s pour une affaire urgente, etc.

Une quinzaine d'individus se partagent ainsi le greffe des communautés du diocèse, qu'ils exercent ou non une régence. Ici plus qu'ailleurs, ils appartiennent aux rares maisons qui fournissent des lettrés à un pays d'analphabètes. Ce privilège peut atteindre au monopole. Ainsi à Alaigne : une maison Cazes et une maison Barrau se partagent l'exercice de l'écriture publique mais aussi de la régence dans la communauté et dans les villages voisins. Parallèlement, Cazes et Barrau alternent au consulat, s'attribuant ainsi le pouvoir politique à Alaigne pendant près d'un demi-siècle. Il en est de même à Pieusse avec la maison Garrigue [12].

Dans les communaut√©s plus petites, il arrive fr√©quemment que les consuls eux-m√™mes ne sachent pas signer, pas plus d'ailleurs que les collecteurs. Or, l'administration provinciale ne tol√®re plus, dans les ann√©es 1740, un laxisme devenu presque coutumier. Les consuls se maintiennent ind√©finiment sans nouvelles √©lections, les reliquats des comptes ne sont jamais r√©gl√©s, les archives consistent en notes h√Ętivement r√©dig√©es et vite envol√©es. L'intendant ordonne donc de

"procéder à la nomination de nouveaux consuls avec deffence de continuer les anciens ni de prendre les Délibérations en cède volante (enjoint) aux consuls de tenir un registre pour y transcrire toutes les délibérations dont les expéditions seront délivrées par le greffier consulaire."

On comprendra que la communaut√© de Donazac, √† qui cette injonction s'adresse, ait recours aux ressources locales. Elle fait tout naturellement appel √† "Mr Gazes, bourgeois d'Alaigne" et r√©gent de son village. M√™me situation √† Montgradail en 1740 o√Ļ les conseillers doivent pr√©ciser: "Nous sommes marqu√©s, ne sachant √©crire et notre greffier d'office s'est sign√© √† notre pri√®re." En l'absence d'autre recours, le desservant est le seul √©crivant de village √† pouvoir assumer des fonctions indispensables. La formule habituelle est alors: "Ce sont sign√©s ou marqu√©s avec moy, cur√©, qui ayt √©crit la pr√©sente d√©lib√©ration faute de greffier"

Les notaires ont jou√©, et jouent encore au milieu du si√®cle en ces pays pauvres, un r√īle important. Eux-m√™mes issus de ces maisons monopolisant l'√©criture ils partagent avec les "bourgeois du lieu" rencontr√©s jusqu'ici bien des activit√©s au service des communaut√©s. Ils ont parfois fourni, eux aussi, les quelques r√©gents recrut√©s dans le dioc√®se. Ainsi √† Cailhau, entre 1704 et 1711, est-ce un notaire royal de Montr√©al qui cumule le notariat, la r√©gence et le greffe. Devant les exigences croissantes de l'administration, les membres de la corporation se pr√©sentent en sp√©cialistes de l'√©crit public, proposant leurs services comme ce Jean Gallaup, notaire royal du lieu d'Escueillens, auditeur et greffier dans plusieurs communaut√©s vers 1740.

"Il faut convenir que les auditeurs du compte ne s√ßavoit ce qu'il fasoit puis que la Recepte monte v√©ritablement √†... Toutes ces erreurs ne laissent pas que de donner de la confusion, faites moy la gr√Ęce de m'employer en tout ce que vous me jugerez vous √™tre bon,"

√©crit-il au syndic du dioc√®se. Notaires, praticiens, bourgeois, cur√©s, les "√©crivains" sont tous des m√©diateurs potentiels entre une administration qui exige de plus en plus de traces √©crites et des communaut√©s o√Ļ les illettr√©s sont l'√©crasante majorit√©.

Ces derni√®res ne sont cependant pas d√©munies de moyens de contr√īle. Nous sommes en un temps o√Ļ la vie municipale s'anime. Les luttes pour le pouvoir communautaire s'exacerbent dans la deuxi√®me moiti√© du si√®cle. Affirmations municipales face √† des pr√©tentions seigneuriales d√©j√† fort √©mouss√©es, mont√©e d'un groupe, au contour diffus, de propri√©taires villageois qui trouve √† s'exprimer dans le cadre des conseils politiques: le monde rural languedocien est le th√©√Ętre d'une mutation profonde comme l'a montr√© Georges Fournier [13]. Dans ce contexte, les proc√®s interminables jouent un r√īle d√©cisif. Ils mobilisent les communaut√©s et surtout leur imposent un mode de relation avec l'ext√©rieur exigeant un contr√īle plus strict de l'√©criture publique. Les villages peu lettr√©s entretiennent un procureur √† Montpellier qui leur rend compte de leurs affaires. Ils d√©putent des individus d√Ľment contr√īl√©s charg√©s de soutenir leurs querelles. Le monopole de l'√©crit est entam√© par une r√©gulation en grande partie orale des fonctions de m√©diation. Les lettr√©s d√©peints plus haut craignent avec raison cette √©mergence politique: "Les paysans Monsieur sont beaucoup plus fins que nous parce qu'ils n'ont pas tant de bonne foy, il n'est donc pas juste que nous soyons leur dupe", √©crit le cur√© de Donazac au syndic du dioc√®se, lui demandant le secret sur ses affirmations "afin de (lui) √©pargner un proc√®s avec des gens qui sont des habiles r√©thoriciens quand il faut prendre mais qui ne sont pas humanistes quand il faut payer."

Il faut donc prendre au sérieux ces suppliques d'habitants, propriétaires et artisans, observant que

"La plupart des habitants des communaut√©s sont fort embarrass√©s de r√©gir les charges publiques lorsqu'ils sont illit√©r√©s ce qui les fait tomber bien souvent dans des inconv√©nients f√Ęcheux aujourd'hui m√™me que les r√®glements s'ex√©cutent √† la lettre il est essentiel que la plupart des habitants sachent lire et √©crire les uns pour √™tre employ√©s au consulat, les autres aux greffes, les autres √† la collecte" [14].

La pr√©sence d'un r√©gent-greffier, r√©clam√©e par les p√©titionnaires, est la solution efficace √† leur manque. En demandant l'√©cole, ils savent pour l'avoir exp√©riment√©e qu'il peuvent obtenir √† la fois celui qui assurera l'alphab√©tisation individuelle et l'√©criture collective. Le d√©sir d'acculturation √† long terme est aussi, √† court terme, assurance que le greffe, dans ses multiples aspects, sera assur√© localement. On comprend du m√™me coup pourquoi la volont√© d'√©ducation d'un groupe √† l'√©vidence restreint ne peut s'exprimer qu'√† travers la revendication d'un pouvoir municipal o√Ļ chacun trouverait √† exercer ses nouveaux talents : consulat, greffe, collecte. Cette utopie d√©mocratique est l'id√©ologie d'une politique de l'√©crit qui passera d√©sormais n√©cessairement par l'√©cole.

Une exigence la√Įque

Dans quelle mesure cet "usage" de l'√©cole, que nous avions d√©j√† bien √©tabli dans un dioc√®se plus "avanc√©", s'accommode-t-il du monopole de l'√Čglise sur le contr√īle de l'enseignement ? Deux d√©finitions vont se heurter et le choix du r√©gent est le moment privil√©gi√© o√Ļ se manifeste leur concurrence. Absences fr√©quentes, mixit√© des √©l√®ves, manquements aux devoirs du chr√©tien sont les arguments invoqu√©s contre un r√©gent quand on veut le faire interdire par l'√©v√™que. Mais l'opposition du cur√© est le plus souvent la raison principale. Le peu d'assiduit√© √† enseigner le cat√©chisme est l'argument avanc√© par les consuls d'Argelliers par exemple, en 1759. Mais on apprend tr√®s vite qu'

"Il n'est pas au gré de la population et Mr Bonneau, curé, a surpris depuis long¬temps de même que pour la nommée Bisse, sa parente, des approbations de M. le vicaire général, sans qu'elle ait fait ni fasse actuellement aucune fonction de régente et exige l'imposition de 30 livres chaque année" [15].

Curieuses affaires o√Ļ l'on affirme tout d'abord que le r√©gent ne remplit pas ses devoirs d'auxiliaire du cur√© pour accuser aussit√īt celui-ci de l'imposer √† la population. De tels affrontements sont fr√©quents au cours du 18e si√®cle. Ils aboutissent parfois √† la constitution de syndicats d'habitants soutenant chacun leur candidat √† la r√©gence. Il n'est pas rare que les "partis" en viennent aux mains. Les √©coles sont alors supprim√©es par l'intendant jusqu'√† ce que les esprits se calment, ou bien les syndiqu√©s les plus actifs sont condamn√©s √† de fortes amendes. Une telle violence, qui reste verbale dans la majorit√© des cas, n'est pas absolument nouvelle. R√©parations au presbyt√®re, paiement du desservant et du vicaire, nombre de messes et de processions, les occasions ne manquaient pas qui voyaient les communaut√©s s'enfoncer dans d'interminables conflits. Mais le ton et les arguments changent et il n'est pas indiff√©rent que l'√©cole cristallise autour d'elle des oppositions latentes et que le choix du r√©gent soit le moment privil√©gi√© o√Ļ la soci√©t√© s'analyse dans le conflit.

Dans la lutte engag√©e pour la d√©finition de la r√©gence quand les petites √©coles se r√©pandent dans les campagnes, le cur√© est plac√© au premier rang, ce qui lui vaut d'√™tre la cible des tenants d'une conception "municipale" plus la√Įque. Le pr√™tre propose sa propre d√©finition du r√©gent que r√©sume parfaitement le cur√© de Fendeilhe en 1764:

"J'esp√®re qu'il s'acquittera au plus grand bien des enfans assidu comme il est aux divers offices, il aura les yeux sur eux et les contiendra dans la modestie et le respect du √† la maison de Dieu, je ne serai plus oblig√© de me tourner pour les faire taire. De bonnes vies et mŇďurs lui et toute sa famille, fr√©quentants les sacremens, s√ßachant sa religion, son exemple fortifiera les instructions qu'il leur donnera sur ce sujet qui est le principal. On n'a jamais contest√© qu'il ne lut bien le fran√ßais et le latin, on l'entend lire et chanter √† l'√©glise depuis longtemps et tous les √©trangers sont satisfaits de son chant, il est pas de village o√Ļ l'on chante mieux, son p√®re principalement, qui professe le plein chant et les rubri¬¨ques, quand √† l'√©criture son caract√®re est passable et il se perfectionnera par l'exercice, sa main n'est pas √©branl√©e par la rudesse du travail, il est tailleur de son m√©tier ; il y a longtemps que je le d√©sirois pour ma√ģtre d'√©cole" [16].

Les consuls, ou les "principaux habitants" qui s'engagent dans la querelle ne nient pas la n√©cessit√© de seconder le desservant, mais il s'agit pour eux d'une contrainte coutumi√®re qui va de soi. La d√©finition de l'√©cole et le choix du r√©gent mettent en jeu cette notion d'int√©r√™t g√©n√©ral de la communaut√© que nous avons vu d√©fendre √† maintes reprises. Le cur√© entend lui aussi agir en ce sens, mais √† partir de sa propre d√©finition. A ceux qui lui reprochent de poursuivre son int√©r√™t de desservant, per√ßu d√©sormais comme un int√©r√™t particulier parmi d'autres, il retourne l'argument en fustigeant "ces quelques conseillers qui jaloux de son bien √™tre (celui que la r√©gence procurera au tailleur) vouloient le changer afin d'enrichir un autre habitant qui les a touch√© de compassion. Ces conseillers charitables pour le particulier sans faire attention au bien public des enfans." M√™me disqualification des "la√Įques" √† Laurabuc, en 1764 :

"Si trois particuliers se sont opposés à sa nomination ce n'est qu'une cabale qu'on a formée contre le curé. Tous auroient signé s'ils n'étoient très proches parents du sieur Miquel. Le sieur Bosc veut donner cent livres pour un autre régent et le sieur Pradines sa table."

De part et d'autre on situe parent√© et client√®le du c√īt√© de l'adversaire, d√©sint√©ressement et souci du bien public dans son propre camp. Dans le r√®glement des affaires publiques, le cur√©, qui si√®ge de droit dans les assembl√©es, est de plus en plus souvent renvoy√© aux affaires de son √©glise. Il lui est fait reproche de n√©gliger sa mission propre "au pr√©judice de toute la communaut√©".

La sacralit√© de la fonction sacerdotale est elle-m√™me maltrait√©e au cours de ces conflits incessants. Celui qui agite Fitou, village du littoral, en 1784, acquiert une-dimension symbolique remarquable. Un nomm√© Fabre "que les consuls et une partie des habitants voudroient pour ma√ģtre d'√©cole" a sollicit√© du cur√© un certificat de bonnes vie et mŇďurs, formalit√© indispensable. Le cur√©, qui le consid√®re comme un tr√®s mauvais sujet li√© aux jeunes hommes les plus turbulents de la paroisse, le lui refuse. Les vicaires g√©n√©raux ne peuvent donc l'approuver. Press√© par le candidat mena√ßant, le desservant commet alors l'erreur qui va d√©clencher une suite de "d√©sordres graves". Il r√©dige un certificat, mais dans la langue de l'√Čglise, ce latin que nul n'entend √† Fitou hormis le cur√©. La supercherie est d√©couverte quand les vicaires g√©n√©raux opposent un nouveau refus √† celui qui croyait apporter un avis favorable. Le r√©gent en r√©f√®re aux consuls. Vex√©s de cette manŇďuvre qui bafoue leur autorit√©, ils entreprennent de se venger. Plus de chanteurs √† l'√©glise, coups de pistolets devant la porte pendant les offices. Aux plaintes r√©p√©t√©es du cur√© les consuls r√©torquent qu'ils ne peuvent agir contre les organisateurs du chahut. De fait, leurs enfants et leurs domestiques se montrent les plus acharn√©s d'entre eux. La contestation entre enfin dans l'√©glise et les opposants y manifestent √† visage d√©couvert :

"Le jour de Saint-Pierre, Mr le Cur√© allant faire la procession qu'il est d'usage de faire avant la messe, et √©tant au pied de l'autel, entonna l'himne des ap√ītres, personne ne r√©pondit, il se fit un murmure dans l'√©glise, le cur√© se tourna et vit le second consul et ledit Fabre qui rioient de son embarras. Mr le Cur√© fut oblig√© de dire une messe basse, ceux qui ont fait le complot de ne point chanter, emp√™choient de chanter ceux qui en avoient envie en leur disant, il faut laisser √©goziller Mr le Cur√©, puisqu'il a donn√© au ma√ģtre d'√©cole un certificat en latin contre lui" [17].

Les consuls, le r√©gent et leurs partisans vont "remercier" le pr√™tre dans sa maison pour son certificat. Ils l'insultent devant son refus d'en r√©diger un nouveau. Attitude nouvelle, le cur√© est accus√© de trahir le secret de la confession en faisant √©tat des mŇďurs du candidat, ce qui est pourtant la raison d'√™tre de ce document. Des "paroles sales" sont prononc√©es pour condamner cette indiscr√©tion. La petite troupe traverse ensuite le village en proclamant :

"Nous venons de ranger Monsieur le Cur√©. On a cru jusqu'ici que les gens de Fitou n'avoient que de langue, nous prouverons √† l'avenir qu'ils ont des faits!" La r√©action la plus surprenante √† l'annonce de ces d√©sordres est peut-√™tre celle de l'intendant. Il ordonne √† son subd√©l√©gu√© de "v√©rifier seulement les faits relatifs au port d'armes, au scandale caus√© dans l'√©glise pendant l'office divin et aux insultes faites publiquement √† ce cur√©". En aucun cas il ne doit se m√™ler de l'affaire scolaire elle-m√™me. Elle est du ressort exclusif de l'archev√™que de Narbonne. Dans un conflit semblable, √† Escouloubre en 1743, m√™me attitude: "C'est une entreprise sur la juridiction de leur √©v√™que qui a seul inspection dans son dioc√®ze sur les r√©gens" [18]. L'intendant refuse syst√©matiquement d'intervenir sauf pour autoriser une imposition scolaire ou sanctionner le trouble de l'ordre public. Encore ordonne-t-il, dans le premier cas, que l'autorit√© √©piscopale soit la seule reconnue. L'administration provinciale ne se d√©sint√©resse pas du probl√®me de l'√©cole, du moins pas toujours, mais elle entend exercer une tutelle et non administrer directement en ce domaine. Les procureurs des communaut√©s le savent bien et conseillent sans cesse √† leurs mandants, depuis Montpellier, d'agir aupr√®s des vicaires g√©n√©raux en premier lieu quand il s'agit des r√©gents. L'√©v√™que de Saint-Papoul, par exemple, suit personnellement la situation dans son dioc√®se [19]. En devenant l'interlocuteur privil√©gi√© des communaut√©s il accentue parfois l'effet la√Įcisant du d√©bat scolaire. Les opposants au cur√© tournent en effet la situation √† leur profit en n√©gociant directement avec l'administration √©piscopale qui fait ainsi figure d'administration scolaire. Ils marginalisent par la m√™me occasion le r√īle des desservants. Ces derniers, d√©pass√©s par l'habilet√© politique de nouveaux notables villageois qui obtiennent souvent gain de cause contre eux, se prennent √† regretter un temps o√Ļ les consuls ne leur disputaient pas le pouvoir ni sur les mŇďurs ni sur l'√©ducation: "Je me flatte qu'√† l'avenir Votre Grandeur ne me condamnera pas sur le rapport de quelques paisans asservis √† la volont√© de mon antagoniste" s'exclame avec amertume un cur√© r√©primand√© par son √©v√™que √† la suite de la visite d'une d√©l√©gation d'habitants.

Faire un régent

Ainsi l'√©cole s'installe au village. Elle n'est pas une annexe du presbyt√®re o√Ļ exercerait un simple auxiliaire du cur√©. Elle n'est pas non plus ce corps √©tranger que d√©crit une vision simpliste du "choc des cultures". Elle va certes imposer son temps, ses lieux, puis sa langue et un nouveau partage des savoirs. Mais cette sp√©cificit√© qui deviendra essentielle s'articule sur un dispositif qui est produit par une demande autochtone. Dans un premier temps, la communaut√© met en Ňďuvre collectivement des savoirs individuels que cette demande d√©termine. La n√©cessit√© de l'√©crit, de la comptabilit√© publique exige le recours √† des √©crivains. Il est, on l'a vu, des situations o√Ļ des bourgeois et des notaires se chargent de ces t√Ęches. Elles peuvent d'ailleurs coexister avec une alphab√©tisation qui n'a rien √† voir avec l'√©cole. Une √©lite tr√®s restreinte a toujours eu recours √† une formation √† l'√©criture dans les pays sans √©cole. Pr√™tres et bourgeois-propri√©taires ont su de tout temps initier leurs "neveux" aux rudiments.

Plus g√©n√©ralement il est fait appel √† des comp√©tences strictement d√©finies et non √† des membres d'un corps constitu√© ou en voie de constitution. Si des √©tudiants, eccl√©siastiques ou non, interviennent, c'est en vertu d'une comp√©tence dans les "lettres" plus √©lev√©e que les ressources locales. Mais on notera qu'ils ne font que passer dans leur poste. Leurs qualit√©s potentielles d'enseignants ne suffisent pas et l'on attend d'eux autre chose. A cette autre exigence, des autochtones r√©pondent plus s√Ľrement. Leur personnalit√© et leur statut social m√©ritent l'attention.

Nous avons d√©j√† not√© l'appartenance de certains d'entre eux aux "bonnes maisons" des communaut√©s petites et moyennes. Le t√©moignage tardif d'un pr√™tre du Lauragais apporte de pr√©cieuses indications sur ces ma√ģtres

"…appartenant à ces familles des plus notables du lieu mais cadets de famille ce qui annonce la modicité de leur patrimoine, et c'est ce qui les a fait recourir à la faible ressource d'instituteur, soit à raison de leur tempérament délicat qui ne leur permet pas de vaquer au travail de l'agriculture. Ils s'acquittent de cette fonction avec exactitude, zèle et émulation à qui mieux, ce qui fait que leurs dicibles (sic) font des progrès admirables tant pour la lecture que pour la plume" [20].

Dot√©s de l'instruction que leur garantit leur origine mais priv√©s des ressources r√©serv√©es √† leurs a√ģn√©s, la g√©n√©ralisation de l'√©cole leur fournit sur place un revenu compl√©mentaire et le moyen de valoriser leur savoir. Les implications d'une telle opportunit√© seront tr√®s importantes au 19e si√®cle.

Les "premiers m√©tiers" de la plupart des autres r√©gents ne sont pas non plus indiff√©rents. Est-ce un hasard si les arpenteurs, par exemple, sont si fort appr√©ci√©s ? En ce pays o√Ļ les imp√īts sont assis sur les biens r√©els, leur comp√©tence est pr√©cieuse. D'elle d√©pend tout d'abord la qualit√© et la justesse des compoix :

"(Ils) pr√™taient serment devant le s√©n√©chal de Carcassonne ou du Lauragais; ils pr√™taient aussi serment devant les cours royales ou les ch√Ętellenies dans la juridiction desquelles ils avaient fix√© leur r√©sidence. On leur confiait le soin de d√©terminer et d'√©tablir les compoix terriers ou cadastres qui permettaient d'√©tablir √©quitablement les impositions r√©elles. On leur confiait aussi le soin de d√©terminer les dimensions des parcelles que tenaient les agriculteurs d'une communaut√©" [21].

Il est ais√© de concevoir l'importance du contr√īle de ces sp√©cialistes, convoqu√©s √† l'initiative des magistrats consulaires, mais op√©rant en pr√©sence des repr√©sentants des seigneurs fonciers, r√©mun√©r√©s par les communaut√©s, mais soumis √† l'autorisation de la Cour des Aides de Montpellier. Avant m√™me qu'ils n'exercent le greffe et la r√©gence, leur activit√© principale se trouvait au centre de la mise en Ňďuvre collective d'un savoir individuel sp√©cialis√©. Quand la critique de l'imposition et la contestation des bases sur lesquelles elle est √©tablie sont √† l'ordre du jour, les arpenteurs sont au cŇďur des conflits occasionn√©s par la r√©vision du compoix. Praticiens mais aussi "arithm√©ticiens", bons √©crivains engag√©s dans la pr√©paration et l'ex√©cution de la comptabilit√© et des √©critures publiques, les arpenteurs semblent tout d√©sign√©s pour tenir le r√īle de r√©gents-greffiers efficaces.

En va-t-il de m√™me pour les tailleurs souvent appel√©s √† r√©gir les √©coles dans les petites communaut√©s ? Rien ne les destine plus particuli√®rement √† un tel emploi car rien ne semble les distinguer des autres artisans alphab√©tis√©s. Un ensemble de traits les rapproche pourtant de la r√©gence. Tout d'abord un engagement remarqu√© dans certaines manifestations publiques de la religion. Des familles de tailleurs sont aussi familles de chantres. Le cur√© de Fendeilhe, cit√© plus haut, appr√©ciait d'abord chez son propre candidat √† la r√©gence l'appartenance √† l'une de ces familles. La fr√©quentation assidue du pr√™tre et de son vicaire lui ont en outre permis d'acqu√©rir une bonne connaissance du fran√ßais et m√™me du latin. Ces savoirs sont propos√©s avec √©clat √† l'admiration du voisinage lors des offices dominicaux. Le pr√™tre garantit aussi sa capacit√© √† contenir les enfants dans l'√©glise. Ce n'est pas l√† un exemple isol√©. Hors de notre domaine, le r√īle des tailleurs est signal√© dans certaines r√©gions de Bretagne o√Ļ ils enseignent le cat√©chisme. Une estampe nous montre l'un d'eux dans l'attitude du r√©gent de campagne, baguette lev√©e face √† un groupe d'enfants [22].

Ailleurs, en Béarn, les tailleurs d'habits entretiennent un rapport particulier à l'écriture comme en témoignent les belles pages que l'écrivain Simin Palay (né en 1874) consacre à ses ancêtres tailleurs, poètes et chansonniers. Le destin du grand-père est scellé par un événement fortuit :

"Maman m'avait racont√© qu'une fois o√Ļ il jouait √† sauter avec des camarades, il √©tait mal tomb√© et s'√©tait cass√© une √©paule. Pour s√Ľr, ce n'√©tait pas un chirurgien (suryen) qui la lui avait remise mais quelque rebouteux (pregandayre). Le travail avait √©t√© mal fait et le pauvret √©tait rest√© fort bossu. Ainsi fait, il ne pouvait √™tre ni ma√ßon, ni charpentier et ses parents lui avaient fait apprendre le m√©tier de tailleur et de couturier, car en ce temps-l√† c'√©taient les hommes qui cousaient les v√™tements et les trousseaux des femmes, travaillant √† la journ√©e chez ceux qui en avaient besoin" [23].

Une lign√©e d'hommes forts, des travailleurs du b√Ętiment, laisse d√©sormais la place √† une lign√©e de tailleurs aux t√Ęches moins viriles. L'a√Įeul diminu√© a pris sa revanche par le travail et l'√©pargne qui lui permettent bient√īt de devenir un "ma√ģtre" respect√© et ind√©pendant, mais aussi par l'exercice d'une passion acquise d√®s le jeune √Ęge en compensation des exploits physiques devenus impossibles :

"Grand-p√®re, intelligent et plein d'esprit, avait su profiter de ses ann√©es d'√©coles, il pronon√ßait le fran√ßais comme un r√©gent (coum √Ľ reyent) et tirait une fort belle √©criture de sa plume d'oie. Plus encore : il s'√©tait d√©couvert po√®te et rimait aussi bien en b√©arnais qu'en fran√ßais. J'ai toujours gard√© √† la m√©moire le souvenir d'une pi√®ce de th√©√Ętre qui m'avait paru bien trouss√©e" [24].

On notera les attitudes que le futur tailleur emprunte au r√©gent comme Palay le fait lui-m√™me remarquer. Les signes d'une parent√© sont multiples : enseignement du cat√©chisme et autres fonctions dans l'√©glise, r√©ceptivit√© √† la culture scolaire, pratique individuelle du chant ou de l'√©criture. Est pr√©sente aussi symboliquement, dans l'exemple des Palay, cette infirmit√© qui sera bien souvent "la marque du r√©gent" au d√©but du 19e si√®cle quand, la demande augmentant, les cadets estropi√©s ou ch√©tifs seront encourag√©s √† exercer une fonction qui n'exige pas de force physique. Cette perte de virilit√© illustre l'ambigu√Įt√© du statut du tailleur. L'abb√© de Sauvages signale l'√©volution de la profession au 18e si√®cle :

"Sartre v.l. Tailleur; et aujourd'hui tailleur de campagne qui va travailler chez les particuliers. Courdurier ou Sartre. Tailleur d'habits ambulant, tailleur de campagne" [25].

Une double interrogation demeure cependant : l'ex√©cution de t√Ęches "f√©mi¬¨nines" fait suspecter le tailleur de f√©minit√©, alors que la proximit√© constante des femmes le fait suspecter d'impudicit√© masculine. Mais au-del√† de tout soup√ßon, au cŇďur de la dualit√© qui le nourrit, l'√©mergence du personnage est riche de significations. Le tailleur a un contact privil√©gi√© avec les femmes et les enfants dans les maisons o√Ļ il s'installe pour un temps. Ce mode d'exercice de sa profession lui permet de jouer le r√īle de colporteur de nouvelles. Il est tr√®s souvent un conteur s'adressant √† un auditoire o√Ļ les enfants tiennent une grande place. Parfois √©crivain, il est qualifi√© aussi par la transmission orale d'un savoir traditionnel. Tous ces traits composent un personnage complexe ma√ģtrisant √† la fois l'oralit√© et l'√©criture, p√©n√©trant les espaces domestiques et les lieux publics, entretenant des rapports multiples, religieux et profanes, avec les enfants.

Les arpenteurs se situent plut√īt du c√īt√© du greffe, les tailleurs plut√īt du c√īt√© de la r√©gence. Quant aux ma√ģtres chirurgiens, entre les artisans et les bourgeois de village, l'√©cole leur ouvre, comme aux autres positions sociales incertaines ou en ascension, un nouvel espace o√Ļ s'affirmer au plus pr√®s du pouvoir communautaire mais dans l'une de ses zones d'ouverture vers l'ext√©rieur. Ils entretiennent, eux aussi, de par leurs fonctions un ensemble de relations, √† la fois publiques et priv√©es, avec la population.

L'école, dont nous avons vu qu'elle ne répondait pas au seul besoin d'alphabétisation des individus, est donc confiée à des personnages qui sont déjà en situation d'intermédiaires dans les communautés. L'institution ne conquiert pas un terrain vierge, elle s'immisce dans un ensemble de rapports déjà constitués. Elle y conquerra sa spécificité mais sans se présenter comme une alternative radicalement étrangère.

Le paysage scolaire ne se r√©duit pas aux communaut√©s, les plus nombreuses il est vrai, qui accueillent un r√©gent pour la premi√®re fois au 18e si√®cle. Il existe une hi√©rarchie des √©coles qui est aussi hi√©rarchie des ma√ģtres. Au sommet les gros villages scolaris√©s depuis le 16e si√®cle ou le 17e si√®cle recrutent les r√©gents aux savoirs √©tendus qui devaient autrefois s'affronter lors de disputes publiques [26]. On peut emprunter √† une r√©gion languedocienne voisine le portrait de deux de ces ma√ģtres. En 1743, voici :

"Mr Tonnelle, homme quoique n√™tant qu'un Pigm√©e de la grosseur et gran¬¨deur d'un Nain d'Esclavonie. Il ne reste pas cependant d'√™tre dou√© d'une grande probit√© et reconnu d'un chacun pour tel. Voici les Progr√®s qu'il a fait avec toute la distinction possible. Il a occup√© le secr√©tariat du ch√Ęteau d'Aubais avec estime, secondement la ma√ģtrise et R√©gence des ab√©c√©daires au lieu d'Aubais, secondement Ludi Magister du lieu d'Ayguevives, troysi√®mement il a √©crit pour les Jeux Floraux de Toulouse un Po√®me Epique, tr√®s estim√© dans l'esprit des habitants de ces deux lieux, quatri√®mement moyennant la somme de 30 L et 3 voyages faits √† Montpellier il a achet√© le Bureau Topographique avec lequel il va rester incessamment √† Nismes pour l'y professer, cinqui√®mement, il a fait un ma√ģtresse audit Aubais."

Il est remplac√© par un sp√©cialiste tout aussi distingu√©: "Mr Touache est arriv√© ce m√™me jour avec son √©pouse et sa famille √† Aubais pour y r√©genter les √©coles publiques de ce lieu. La voix publique annonce par avance de toutes parts qu'il est tr√®s vers√© dans cette profession". On apprend vite, en effet, "qu'il √©tait tr√®s savant, poss√©dant pour le moins aussi bien le latin que Cic√©ron. Il avait encore tant d'autres riches talents. Son √©criture surpassait celle faite au burin. L'alg√®bre, l'arithm√©tique. C'√©tait, apr√®s, un chantre qui par sa voix fai¬¨sait tous les jours retentir nos √©glises. L'on peut dire homme de bonnes mŇďurs, bonne conversation, sobre, gracieux et bienfaisant" [27].

Nous apercevons des ma√ģtres de cette √©toffe √† Bize, Cuxac, Fleury ou Fabrezan. Nous avons vu les villages voisins profiter de leur passage vers une bonne place, car ils √©chappent rarement √† une mobilit√© qui reste le lot de presque tous.

Au niveau imm√©diatement inf√©rieur se situent ces villages o√Ļ une √©lite lettr√©e trop restreinte veut pr√©tendre √† un enseignement pr√©paratoire √† de plus longues √©tudes pour ses enfants alors que la majorit√© se contente de r√©gents du type de ceux que nous avons d√©crits. "R√©gent de grammaire", substitut des petites classes du coll√®ge urbain, ou r√©gent ordinaire pour un plus grand nombre, tel est le dilemme qui se pose √† la communaut√© de Labastide d'Anjou en Lauragais en 1770. Les consuls et le cur√© ont choisi d'un commun accord de pr√©senter un nouveau r√©gent √† l'approbation de l'√©v√™que de Saint-Papoul. Mais il n'est pas au gr√© d'un noble, de quelques bourgeois et gros tenanciers qui refusent

"‚Ķun sujet pour les √©coles de cette communaut√© impropre pour le besoin quelle en a tant pour la latinit√© que pour montrer √† lire, mais encore pour le cat√©chisme. Son talen propre est celuy de fournir √† son √©tat de tailleur de campagne." Or les signataires ont toujours recherch√© "des r√©gents capables de donner √† leurs √©coliers les premiers principes de la gram¬¨maire ce qui a produit un nombre de sujets tant du c√īt√© de l'√Čglise que pour autre √©tat des belles lettres qui sans ce secours auroient r√©ellement manqu√© par un deffaut (de z√®le?) dans leurs familles √† ne pouvoir pas fournir aux pensions co√Ľteuses o√Ļ l'on est expos√© vis √† vis de ses enfants quand il faut les tenir dans les villes" [28].

Nous retrouvons enfin les modestes communaut√©s, les plus nombreuses, o√Ļ, en dehors des clercs de passage, les hommes de m√©tier se transforment en r√©gents. La plupart doivent seulement d√©velopper les qualit√©s d'√©crivains exig√©es par leur premier m√©tier. Dans le cas contraire un vieux lettr√© ou un eccl√©siastique peut se charger de pr√©parer √† sa t√Ęche le futur candidat. Le cur√© de Fendeilhe ram√®ne la paix scolaire dans son village en s'attachant au jeune homme pr√©f√©r√© par ses opposants :

"II pourroit se rendre capable s'il continue comme il fait depuis peu de s'appliquer à apprendre à lire et à écrire, car il lisoit et peignoit très mal. Si d'ici à l'an prochain (il) se rend plus capable qu'il n'est actuellement je ne m'opposeray pas à sa nomination. Il faut qu'il prenne plus longtemps des leçons pour la lecture et pour l'écriture, Mr Canut (vicaire) a cette bonté pour lui et je lui ay promis de lui acheter un de ces beaux exemplaires au burin pour lui former un caractère car il n'en a point ni ne sçait ortografier."

Une fois form√© il trouvera une place dans une autre communaut√©, fort heureusement pour le cur√© qui pourra ainsi garder longtemps son propre ma√ģtre d'√©cole. Son m√©tier de tailleur ne doit pas l'emp√™cher de

"…montrer à lire, écrire et conter et ne pourra subrégir aucune autre personne à son lieu et place sinon en cas de maladie et ne pourra non plus socuper de son métier pendant le tems des écoles qui ne pourra être moindre que de deux heures par séance. Le Conseil lui a signifié l'heure des Ecoles sçavoir l'école du matin sera sonnée à 8 h en tems diver et quant nous aurons ataint a la paque a 6 h et toujours à une heure après midy" [29].

Au sein d'une telle diversit√©, et malgr√© la liaison profonde de la r√©gence et du greffe, le r√©gent peut-il pr√©senter au 18e si√®cle une image sociale unique? Les signes existent d'une autonomisation et d'une unit√© de la figure du ma√ģtre d'√©cole. Le titre de "r√©gent des √©coles" est de plus en plus fr√©quemment attach√© √† l'individu qui l'a port√©, m√™me quand il n'exerce plus. Cependant cette image est contradictoire. On dira de tel propri√©taire qu'il n'est pas aussi ais√© qu'il le pr√©tend, ayant √©t√© oblig√© pour survivre "de se faire r√©gent" ! Mais, inversement, un amant promettra √† la veuve d'un ma√ģtre d'√©cole d'embrasser lui aussi cette profession pour m√©riter sa consid√©ration. Des r√©gents voleurs, assassins ou assassin√©s, on mentionne la qualit√© sans qu'elle introduise dans les t√©moignages une quelconque √©motion. Plus √©tonnant : une plaidoirie imprim√©e contre un r√©gent s√©ducteur refusant de reconna√ģtre le fruit de ses Ňďuvres p√©rore √† l'envi sur la Virginit√©, la Puret√©, l'image de la M√®re, sans jamais se r√©f√©rer aux obligations morales sp√©cifiques d'un p√©dagogue [30].

Au terme de cette br√®ve enqu√™te, rien n'est apparu qui doive bouleverser notre connaissance, de mieux en mieux assur√©e, des petites √©coles de l'Ancien R√©gime. Mais elle permet sans doute de se garder d'un effet pervers du d√©placement d'une histoire de l'√©cole vers l'analyse du processus d'alphab√©tisation. A trop insister sur la diversit√© des situations d'enseignement on peut √™tre tent√©, par un juste refus du finalisme et de l'anachronisme, de n√©gliger ce qui, en plein 18e si√®cle, annonce un √©tat ult√©rieur des rapports entre l'√©cole, la soci√©t√© locale et l'environnement national. Comment ne pas voir en effet que l'√©mergence du local, la grande affaire du 19e si√®cle en contrepoint de l'int√©gration nationale des communaut√©s, s'appuie sur des usages de l'√©crit, publics et priv√©s, qui n√©cessitent la mise en place d'un dispositif dont l'√©cole va peu √† peu occuper le centre. Ces "paysans entre l'oral et l'√©crit" qui feront fl√®che de tout bois pour acc√©der √† l'alphab√©tisation quand la n√©cessit√© sociale s'en fera sentir, n'en recevront pas "de surcro√ģt" les valeurs v√©hicul√©es par l'√©cole r√©publicaine. S'ils s'approprient aussi ais√©ment ces valeurs, c'est que l'√©cole a tiss√© depuis longtemps avec son environnement un ensemble de liens solides et essentiels, en particulier √† travers le personnage du r√©gent, puis de l'instituteur.

Ce dernier ne sera d'ailleurs pas un "hussard" √† la pointe du combat d'un corps de fonctionnaires, ni seulement cet intellectuel de village √† la proximit√© distante, chassant tel jour le "patois" de son √©cole et publiant le lendemain des po√®mes "dans la langue du peuple". Certes l'√©cole primaire ne recrute plus son personnel parmi les tailleurs d'habits, les arpenteurs ou les ma√ģtres chirurgiens, figures aux connexions multiples avec leur communaut√©. Mais si l'on transpose l'analyse vers une √©tude minutieuse de la mani√®re dont l'√©cole primaire √©tablit son calendrier, dont elle s'approprie et transforme √† son usage bien des temps forts de la vie sociale, dont elle produit enfin son propre coutumier et le propose en retour √† la soci√©t√© et aux groupes scolaris√©s, si l'on s'int√©resse enfin √† l'omnipr√©sence du recours √† l'√©criture dans les pratiques quotidiennes et les rituels de la vie sociale, la possibilit√© d'une autre approche de l'institution dans la longue dur√©e se dessine" [31].


ANNEXE
Une alphabétisation sélective


Si notre objet s'est d√©plac√© de l'alphab√©tisation individuelle √† la ma√ģtrise sociale de l'√©criture, les deux domaines sont n√©cessairement li√©s, l√† o√Ļ doit √™tre interrog√© le r√īle de l'√©cole. Au terme d'une investigation qui s'est efforc√©e de rassembler les √©l√©ments d'un dispositif complexe, la mesure du premier terme, l'alphab√©tisation individuelle, confirme la coh√©rence de l'analyse. Quelle que soit l'impr√©cision de l'indicateur "signature au mariage", il suffit √† signaler un contact avec un enseignement √©l√©mentaire, quelle qu'en soit la forme, et des rudiments de lecture, sinon d'√©criture.

Mesur√©e quelques ann√©es avant la R√©volution, cette alphab√©tisation est nettement avanc√©e dans les pays aux √©coles nombreuses. Le Narbonnais, o√Ļ presque toutes les communaut√©s en sont pourvues, se situe largement en t√™te devant le Lauragais o√Ļ l'implantation est plus al√©atoire :

Rien ne distingue, en revanche, en ce qui concerne l'alphabétisation, le Razès (diocèse civil de Limoux), pays soumis au monopole de quelques régents issus des familles dominantes des Hautes Corbières, pays sans écoles. Dans l'un et l'autre cas l'enseignement est réservé à une frange très minoritaire de la société villageoise. La présence d'un régent officiellement reconnu semble ne rien changer à la situation d'enseignement: elle ne fait qu'entériner officiellement (Razès) ce qui ailleurs (Hautes Corbières) reste du domaine privé. La preuve en est que le village au score le plus élevé parmi les communautés du Razès est privé d'école, mais le vicaire y instruit traditionnellement les enfants des "plus notables habitants" et en fait profiter quelques autres. La minorité pour qui un minimum de culture lettrée est indispensable trouve toujours les moyens, il faut le répéter, de répondre à sa demande. Cette situation semble avoir peu varié en l'espace d'une génération alors qu'une progression sensible s'est manifestée en pays d'écoles. Il suffit pour s'en convaincre de produire les résultats d'un sondage antérieur :

La mauvaise tenue des registres a rendu impossible une évaluation pour les Hautes Corbières et difficile l'enquête sur le Razès. (Sources : registres paroissiaux.)

Qui est concern√© par l'√©cole dans les pays o√Ļ elle s'implante massivement ? Presque exclusivement les gar√ßons. En dehors des filles de nobles et de bourgeois qui fr√©quentent plut√īt un √©tablissement urbain, l'analphab√©tisme f√©minin est la r√®gle. Nouvelle preuve, s'il en √©tait besoin, qu'en cette r√©gion du Languedoc la ma√ģtrise de l'√©criture ne concerne encore que les personnes susceptibles de l'exercer dans la soci√©t√©: les hommes, et parmi eux les individus socialement ind√©pendants. En Lauragais comme en Narbonnais, artisans et m√©nagers sont les seuls √† disputer vraiment aux bourgeois de village un acc√®s √† la lecture-√©criture. Bergers et brassiers du Narbonnais en sont exclus comme les ma√ģtres-valets du Lauragais, en situation de totale d√©pendance. Si brassiers et tisserands ont quelques pr√©tentions dans ce dernier pays, c'est que le statut de certains d'entre eux les rapproche des petits propri√©taires et des artisans boutiquiers.

NOTES



[1].M. Laget, "Petites √©coles en Languedoc au 18e si√®cle", Annales ESC, 6, 1971, pp. 1398-1418. D. Julia avait √©tudi√© quelque temps auparavant "L'enseignement primaire dans le dioc√®se de Reims √† la fin de l'Ancien R√©gime", Annales historiques de la R√©volution fran√ßaise, avril-juin 1970. Le Languedoc sera √† nouveau √©tudi√© par M.-M. comp√®re, "√Čcole et alphab√©tisation en Languedoc aux 17e et 18e si√®cles", dans F. Furet et J. Ozouf, Lire et √©crire. L'alphab√©tisation des Fran√ßais de Calvin √† Jules Ferry , Paris, √Čditions de Minuit, "Le sens commun", 1977, t. II, pp. 43-99.
[2].M.Laget, "Petites écoles", art. cité, p. 1 404.
[3].F.Furet et J.Ozouf, Lire et écrire, op. cit., t. I, chap. 2.
[4].Idem, p. 81.
[5].R.Chartier, M.-M.Compère et D.Julia, L'éducation en France du XVIe au XVIIIe siècle, Paris, SEDES, 1976, p. 34.
[6].J.Tissier, "Notes pour servir à l'histoire de l'instruction primaire dans le diocèse de Narbonne avant 1789", Bulletin de la Commission archéologique de Narbonne, t. IV, 1896, pp. 285-345. Les liasses des comptes des communautés dépouillées par cet archiviste ont disparu à l'occasion d'un "nettoyage" des caves des archives de l'Aude. A partir du relevé des noms des régents et de leur temps d'exercice dans chaque communauté, nous avons établi par recoupements successifs une fiche par régent qui nous donne une image relativement fiable de sa "carrière" confrontée, quand cela a été possible, à d'autres sources, en particulier aux délibérations des conseils des communautés. Les rares régentes sont ici volontairement oubliées, l'enseignement des filles relevant d'une tout autre logique que nous analyserons ailleurs.
[7].J.Tissier, "Notes...", art. cité, pp. 290-291.
[8].En toute rigueur il faut tenir compte, non seulement des lacunes de la documentation, mais aussi des possibles sorties du dioc√®se. Les premi√®res sont contr√īlables en raison m√™me du choix d'une r√©gion o√Ļ, l'√©cole √©tant devenue famili√®re, l'absence d'un r√©gent est explicit√©e par les documents "qualitatifs". Les secondes semblent avoir √©t√© peu nombreuses en raison sans doute de ce que l'on pourrait appeler un "effet de r√©putation" payant seulement dans un domaine √©troitement d√©fini, plus s√Ľrement en fonction des √©l√©ments qui seront d√©velopp√©s ci-dessous.
[9].Sauf indications contraires, les exemples cités le sont d'après les registres des délibérations des communautés conservées aux archives de l'Aude.
[10].L. B.Marty-Seguy, L'école à Labécède-Lauragais à travers l'histoire locale. De 1630 à nos jours, manuscrit, 1931, A. D. Aude, 2 J 34.
[11].Nous utilisons ici les originaux des liasses des comptes des communautés du diocèse civil de Limoux conservés aux archives de l'Aude, série C.
[12].D'après les registres des délibérations des communautés concernées.
[13].G.Fournier, Des conseils politiques aux conseils municipaux dans le dioc√®se civil de Carcassonne, 1790-1791, Th√®se de 3e cycle, Universit√© de Toulouse-le-Mirail, 1974, 2 t. dactyl. Voir aussi, sur l'importance du r√īle des greffiers en pays occitanophone, G.Fournier, "La langue des assembl√©es locales en Languedoc pendant la R√©volution", La question linguistique au sud au moment de la R√©volution fran√ßaise, num√©ro sp√©cial de la revue Lengas, Montpellier, 1985,
pp. 157-177.
[14].Supplique des habitants de Laforce aux commissaires des √Čtats g√©n√©raux de Languedoc en 1745, A. D. Aude G 204.
[15].Cité par J.Tessier, "Notes", art. cité., p. 292.
[16].Correspondance des curés du diocèse de Saint-Papoul. A. D. Aude, Fendeilhe G 270, Laurabuc G 272.
[17].Les pièces de ce dossier sont conservées aux archives de l'intendance du Languedoc, A. D. Hérault C 6806, C 6807.
[18].A. D. Hérault C 6755.
[19].Comme en témoigne la correspondance suivie qu'il entretient avec les desservants, A. D. Aude série G.
[20].Lettre du curé de Laurabuc à son évêque en 1809. A. D. Aude 2 J 1.
[21].P.Cayla, Dictionnaire des institutions, des coutumes et de la langue en usage dans quelques pays de Languedoc de 1595 à 1648, Montpellier, 1974.
[22].P.Sebillot, Légendes et curiosités des métiers, Paris, Flammarion, 1894-1895, réimpression, Marseille, Jeanne Laffitte, 1981. p. 221 (gravure extraite du Breiz Izel de Perrin).
[23].S.Palay, Tros causits de prose e de po√©sie (morceaux choisis), Bill√®re, √Čditions de l'Escole Gastou Febus, 1974, p. 16.
[24].Idem, p. 17.
[25].Abb√© de Sauvages, Dictionnaire languedocien-fran√ßais, nouvelle √©dition, N√ģmes, 1785, t. I.
[26].Abbé Raynaud, "Rapports sur l'instruction primaire avant 1789 dans quelques communes rurales de l'Aude", Congrès provincial de la société bibliographique et des publications
populaires
, Montpellier, 1895, pp. 291-298.
[27].P.Prion, La Chronologiette, copie non foliotée du manuscrit, collection particulière. Sur le personnage de P. Prion, "copiste" lui-même, voir E. Le Roy ladurie et O.Ranum éds,
Pierre Prion, scribe, Paris, Gallimard-Julliard, "Archives", 1985.
[28].A. D. Aude G 271.
[29].A. D. Aude G 270.
[30].Nous avons "sond√©" cette image du r√©gent √† travers une trentaine d'affaires judiciaires o√Ļ ce personnage appara√ģt comme protagoniste ou comme t√©moin au cours du xvrae si√®cle. A. D. Aude s√©rie B.
[31].La présente enquête s'intègre dans une recherche plus vaste, soutenue par la Mission du Patrimoine ethnologique du ministère de la Culture. Voir D.Blanc, "L'école, les rituels et la
lettre", Ethnologie fran√ßaise, 1986-4, pp. 407-412, et "Num√©ros d'hommes. Rituels d'entr√©e √† l'Ecole Normale d'instituteurs", Terrain, carnets du patrimoine ethnologique, n¬į 8, 1987, pp. 52-62.









 


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