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Dominique Blanc - PETITES ECOLES - REVOLUTION - LANGUEDOC 
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LE LOCAL NATIONAL


Conflits scolaires
sous la RĂ©volution et
intégration nationale
du Sud occitan


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par Dominique BLANC

École des Hautes Études en Sciences Sociales
LISST – Centre d'Anthropologie Sociale


[Texte intégral de la version écrite de la communication présentée au Congrès national des sociétés historiques et scientifiques Terres et hommes du Sud - Thème 2 : structures politiques et évolution des sociétés. Cultures et pratiques politiques méridionales - Toulouse, 11 avril 2001]
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La fin du XIXe siècle, et plus précisément les deux décennies qui suivent les grandes lois scolaires de la République, s’est montrée féconde en études érudites sur les petites écoles de l’Ancien Régime et sur le rôle de la Révolution dans l’organisation, ou la désorganisation, d’une instruction populaire élémentaire. Sources incontournables pour les historiens contemporains, ces travaux n’en sont pas moins soumis à une constante réévaluation rendue nécessaire par leur caractère presque toujours polémique. Le département de l’Aude n’a pas échappé à ce regard rétrospectif motivé par des préoccupations d’une brûlante actualité tout autant que par l’intérêt scientifique. Ainsi Camille Bloch, l’archiviste du département, prétend-il en 1894 que son Instruction publique dans l’Aude pendant la Révolution (1790-1800) n’a d’autre but que la publication d’archives tant "l’effort de la science doit consister à mettre au jour le plus de documents possible . La portée nationale de sa recherche locale est entérinée par l’honneur d’une lecture à l’Académie des Sciences Morales et Politiques obtenue pour quelques chapitres, et son exemplarité reconnue par une publication dans la Revue Internationale de l’Enseignement . Le tiré à la suite des ces articles constitue, selon l’usage de l’époque, un petit ouvrage dédié au Préfet de l’Aude, "en hommage de respectueuse affection". Ces conditions de publication méritent quelque intérêt, car dans sa forme comme dans son fonds cette publication s’avère symptomatique.

Elle est représentative, tout d’abord, de ce que l’on pourrait appeler un "anachronisme systématique" du discours historien sur l’Ecole quand il est confronté à des préoccupations administratives qui lui sont contemporaines. Il est aussi révélateur de l’ambiguïté de cet autre discours dont il fait sa matière première : celui des "auteurs" des sources, eux-mêmes insérés dans un contexte polémique au moment où ils ont du rendre compte de la réalité des faits à l’administration de leur époque. C’est en occultant ce jeu de miroirs que l’historien prend parti. Ce qui se présente alors comme l’acceptation de la variété des jugements est en fait une dénégation : "L’interprétation des faits vaudra ce qu’elle vaudra : dire que l’équation personnelle, selon le mot des philosophes, y aura une grande part n’est faire injure à aucun historien. Mais tout le monde accordera que l’histoire locale est la base la plus solide de l’histoire générale de la Révolution, et que, par la connaissance de la première, on parviendra à connaître plus exactement la seconde ." L’anachronisme systématique d’un tel discours se révèle principalement dans le choix des termes de l’exposé. Ainsi opposer, parlant de la Révolution, des écoles "publiques" à des écoles "privées", c’est projeter vers la fin du XVIIIe siècle les termes d’une opposition qui ne se formulera ainsi qu’au siècle suivant. Certes les différences entre écoles "primaires" et écoles "particulières", selon l’exact vocabulaire du temps, recoupe en bien des points la dichotomie ultérieure mais l’usage systématique de cette dernière a une fonction polémique précise. Il permet de marginaliser un type d’institution qui, de l’aveu même de l’historien, forme la moitié des établissements scolaires du département. Utilisée dans une période où développer l’enseignement primaire équivaut à renforcer l’enseignement public, l’ancienne division est enrôlée a posteriori dans un même combat. D’où le titre lui-même : L’Instruction publique… (et non primaire ou élémentaire) et l’escamotage des écoles particulières en une maigre page de la brochure. Ces dernières n’ont en effet droit de cité dans cette étude qu’en termes de concurrence, autre écho des débats contemporains de la recherche de Bloch. Refuges des anciens régents et des ennemis de la Révolution, elles sont installées "en face des autres pour leur faire concurrence et pour prêcher la haine de la morale républicaine " même si quelques unes d’entre elles peuvent trouver grâce à ses yeux : "Lorsqu’elles ne sont pas dangereuses, c’est qu’elles n’ont qu’un très petit nombre d’élèves ou que leur enseignement n’y est pas sensiblement différent de celui des écoles publiques ." Cette dernière hésitation, qui contredit d’autres affirmations de l’auteur, exprime un doute. C. Bloch a bien lu l’ensemble des archives de la période révolutionnaire. Il n’a pu manquer de s’interroger sur ce fait essentiel : la contestation par les populations ou les "serviteurs de la Révolution" des instituteurs en place a concerné autant, si ce n’est plus, des maîtres "publics" à qui "on" a trouvé un remplaçant, que des maîtres "privés". Pourtant, sélectionnant les sources qui lui semblent faire écho à une détermination qui lui est chère, l’historien ne peut penser les contradictions qu’en termes d’ "obstacles" opposés à un mouvement irréversible. Ce qui lui permet d’admettre l’échec relatif des réalisations de la Révolution puisque ce n’est pas là l’essentiel :

"Assurément, comme certains écrivains se sont attachés à le prouver, les tentatives révolutionnaires dans l’instruction publique n’ont pas réussi, c’est-à-dire n’ont pas donné immédiatement tous leurs fruits : ils (sic) ne pouvaient les donner… Mais dans l’œuvre révolutionnaire on aurait tort de ne voir que l’insuccès du moment : il importe de retenir surtout les idées et les principes qui ont inspiré et guidé les réformateurs… La pensée des hommes de 1789, la Troisième République a eu l’honneur de la faire entrer, au bout d’un siècle de luttes politiques, dans la loi ."

Il suffit alors à l’archiviste de donner à lire un inventaire des réalisations contrariées, exemples à l’appui. Quant aux obstacles opposés au recrutement des bons instituteurs :

"Outre la cause générale provenant de la non-organisation de l’enseignement public et du petit nombre des lettrés avant 1789, les documents démontrent que ces difficultés sont dues encore à l’insuffisance des traitements et aux démêlés de toute nature que les maîtres avaient à subir tantôt avec les habitants des communes, tantôt avec les prêtres. Enfin elles ont pour origine la concurrence des écoles privées et les résistances qu’opposaient à la diffusion de l’enseignement nouveau la misère ou le fanatisme des populations ."

Les relais divers mis en place par l’administration manifestent autant de désarroi dans la mise en pratique des décisions que d’enthousiasme convenu pour le but de l’entreprise d’éducation républicaine. Un jury d’instruction nouvellement nommé en l’an VI exprime ce sentiment ambigu dans une lettre adressée à l’administration centrale du département. Notaire, cultivateur et chapelier, les trois jurés du district y déclarent :

"Notre zèle pour le maintien de la République nous oblige de vous observer, qu’en acceptant une telle charge nous y apportons plus de courage que d’espérance de pouvoir la remplir avec fruit… Notre tâche sans être pénible pour nous, n’en est pas moins délicate et embarrassante parce qu’elle se borne à ce qu’il y a de plus essentiel ; l’examen des instituteurs et institutrices… Les instituteurs des deux sexes doivent être capables d’enseigner à lire, à écrire, à calculer, et les éléments de la morale Républicaine. C’est essentiellement sur cette morale, qu’à coup sûr ces régents et régentes ne connoissent point, qu’ils doivent néanmoins être examinés. C’est là où git le plus notre embarras. Quels sont et où pourront-ils se procurer les livres élémentaires de cette morale, ceux des instituteurs qui voudroient se les procurer pour les étudier eux-mêmes et pour les mette dans les mains de leurs élèves ? Nous ne saurions les leur indiquer n’en connoissant pas précisément nous-mêmes de destinés à cet usage..."

Comment concilier, se demandent-ils encore, le désir de "faire éclore et mûrir les fruits sacrés que nous devons tous espérer de notre Sainte et merveilleuse révolution" (sic), avec la dure réalité : "L’expérience nous fait connoître d’avance la plupart des personnes qui se présenteront pour les institutions primaires : ce seront les mêmes qui occupent actuellement ces places : ceux-ci sont également les mêmes qui régentaient avant la nouvelle institution. Dans de pareilles conjonctures faudrait-il que les instituteurs continuassent d’enseigner comme ils le font encore, suivant les règles du régime sacerdotal ?"

Il paraît évident, à la lecture des dossiers, que la complexité de "pareilles conjonctures" détermine des choix pratiques dont l’enjeu ne saurait se résumer en une lutte manichéenne entre le progrès et l’obscurantisme. Même les rapports les plus laconiques portent parfois la trace des stratégies en présence. Les administrateurs municipaux du canton de Coursan, par exemple, appelés à visiter les écoles primaires et particulières remettent au Commissaire du Directoire exécutif, le 10 Fructidor an VI, un tableau où la plupart des instituteurs sont crédités de bons principes, certains d’entre eux seulement étant qualifiés de "douteux". Le commissaire, manifestement furieux, biffe les appréciations de ces notables complaisants et occupe la journée du 11 Fructidor à une visite impromptue des écoles. Il y découvre que les instituteurs primaires se servent tous des anciens livres et non des livres républicains comme il était indiqué, que les deux maîtres primaires "douteux" sont en fait des prêtres qu’il qualifie d’ "anti-républicains". Celui de Cuxac ne réunit que six élèves et non les seize comptabilisés par les administrateurs. Quant aux maîtres privés il en connaît deux de dangereux qui se trouvent bien notés, alors que Barthélémy Marcou, ardent patriote de Fleury, quoique instituteur particulier est jugé par lui "excellent" . Les administrateurs désavoués ne sont pourtant pas des adversaires de la Révolution aux yeux du commissaire mais "[portés] par les motifs d’une considération déplacée pour la partie des prêtres instituteurs [ils usent] à leur égard d’une indulgence qui pourrait être préjudiciable à l’instruction publique et aux progrès des lumières ."

On concevra avec quelle circonspection doivent être abordés les rapports statistiques de la période. Ils sont une arme parmi d’autres dans un jeu de stratégies qui nous échappent le plus souvent. Notre archiviste a feint de l’ignorer. C’est bien au cœur des contradictions dans les définitions de l’école primaire et dans les interstices des affrontements polémiques qu’il nous faudra cerner les enjeux réels. Quant à l’utopie d’une création ex nihilo freinée par les pesanteurs sociales et culturelles de l’ancien monde, elle garde sa valeur symbolique d’inscription dans le local le plus infime de la grande ambition nationale.

L’empreinte de l’Etat

L’administration cantonale de Félines, un petit village des Corbières, fait une déclaration solennelle le 10 Fructidor an VI :

"1°- Il sera établi trois écoles primaires pour tout le canton ; 2°- Il sera établi une école primaire à Soulatge, l’Instituteur sera logé dans la maison nationale cy-devant presbitérale invendue, la commune sera seule l’arrondissement de cette école primaire dépourvue d’indemnité vu le jardin y joint ; 3°- Une école primaire à Davejean dont l’arrondissement sera composé des communes de Laroque de Fa, Marsa et Dernacueillette, avec indemnité à l’Instituteur faute de logement et de jardin, à fournir : 100 F ; 4°- Une école primaire à Félines, dont l’arrondissement sera composé des communes de Villerouge-Termenès, Palairac et Félines : avec indemnité à l’Instituteur pour jardin, à fournir : la somme de 100F ."

Conformes aux dispositions de la loi et aux arrêtés départementaux , les décisions de ce type visent à abolir la distance des populations menacées par "l’ignorance la plus crasse" aux bienfaits de l’éducation républicaine. Le territoire est bientôt quadrillé par un réseau harmonieux d’écoles cantonales à la portée de l’ensemble de "la jeunesse du pays".

Trois situations répondent dans la réalité à une telle volonté administrative. Le "canton" de Félines peut incarner la première. Il y existe à la même époque (Fructidor an VI) une école primaire sise dans la commune chef-lieu et trois écoles particulières dont l’une, à Soulatge, est sur l’un des lieux désignés pour un établissement alors que les deux autres , à Villerouge et Termes, ne respectent pas les "distances" établies sur le papier. La deuxième figure est représentée dans tout le district de Narbonne : il y existe des écoles à peu près partout mais leur statut est très variable : toutes les écoles sont particulières dans les cantons de Narbonne et de Névian, diversement partagées ailleurs. Quant aux cantons montagneux du district de Quillan, situation du troisième type, ils ne connaissent bien souvent ni les unes ni les autres "quoiqu’il seroit très nécessaire qu’il y en eut ; mais leur stagnation a été occasionnée pour ne pas y en avoir établies [sic] ."

Outre les raisons communément invoquées (ignorance et désintérêt), l’argument de la distance est jugé décisif, mais au rebours des considérations de l’administration : "Quiconque connaît les localités choisies ne contestera point l’impossibilité physique que ces écoles puissent être fréquentées par d’autres élèves que ceux qui habitent la commune… Le seul moyen de faire jouir nos communes du bienfait de l’instruction c’est de permettre l’établissement d’une école primaire dans chacune d’elles ." Trop proche ou trop lointaine, l’école est ailleurs, loin de la mesure officielle de la distance aux Lumières.

La proclamation d’une organisation cantonale du réseau scolaire a toutefois permis de donner une publicité réelle à l’intérêt de la nouvelle administration pour les écoles. Il semble incontestable, à la lecture des correspondances municipales, que les décrets et arrêtés ont été affichés et publiés oralement sur l’ensemble du territoire. Les représentants des communautés où existait une régence depuis longtemps établie sous l’Ancien Régime, dans le diocèse d’Alet par exemple, ont tôt fait de passer d’un simple rappel des anciennes impositions communales au profit de l’enseignement à une demande d’intervention de l’Etat. Les instituteurs devraient être salariés du gouvernement, les parents étant soumis à l’obligation moyennant la gratuité partielle ou absolue. Quant aux maîtres éventuels, ils ont été informés par voie officielle, l’administration locale se présentant comme un relais de l’administration centrale au nom de la Nation. La différence est marquée, symboliquement, mais efficacement, avec des tentatives de recrutement émanant d’un groupe particulier ou d’une communauté et ne circulant qu’à travers des canaux familiers. Les communes ont "ouvert un registre" et si personne ne s’est présenté, du moins la loi en a-t-elle commandé l’ouverture aux yeux de tous.

Les mesures législatives successives concernant le traitement des maîtres, par ailleurs d’un irréalisme financier vite rédhibitoire, ont accentué cette présence de l’Etat. Un décret du 4 Ventôze an II imposa aux municipalités le paiement des arrérages antérieurs au 15 Germinal, et un complément de traitement jusqu’à concurrence de 400 à 500 livres annuelles. De nombreux instituteurs en profitèrent. Quant à la loi du 27 Brumaire an III, elle suscita de nombreuses vocations, stimulées par la promesse, alors exorbitante, de 1200 L pour les maîtres et 1000 L pour les institutrices, garanties par l’Etat. Le registre des mandats de paiement s’en trouva fort bien garni, y compris dans la zone pyrénéenne !

Ces dispositions généreuses ne survivent pas au 3 Brumaire an IV et à la promesse plus raisonnable d’un jardin, d’un logement et d’une rétribution acquittée… par les élèves. Si l’on ajoute le fait que le quart de ces derniers pouvaient être reçus à titre gratuit, il s’agit là d’une situation bien proche des temps où régnait le "régime sacerdotal". Les candidats, déçus, au "fonctionnariat" un moment entrevu ne cachent pas leur amertume :

"Le désir d’être utile à ma patrie et à nos concitoyens, bien plus que les avantages qu’offrit cette place, me firent décider dans le temps a l’accepter, et quoique le lucre ne soit pas le premier stimulant pour moi, cependant comme la première des lois est de vivre du produit de son travail, je ne dissimulerai pas que les 1200 L pour moi et les 1000 à mon épouse en sa qualité d’institutrice qui nous étoient attribuées contribuèrent à me faire déterminer. Il s’en faut bien que les trente sous par mois auxquels je suis taxé pour chaque enfant me tienne lieu de ces deux sources surtout ayant à soutenir la concurrence de trois écoles particulières ou les enfants peuvent recevoir des leçons plus analogues aux sentiments encore un peu superstitieux des pères, en sorte que bientôt je n’aurai pour élèves que ceux que la loi m’oblige d’instruire gratis ."

Est-ce à dire que l’École "primaire" voulue par la Révolution se réduit, sur le terrain, à une institution désertée, présente de manière sporadique face au réseau maintenu des petites écoles traditionnelles prises en charge par "la société" ou "la communauté locale" ? La réalité de son implantation n’est pas brillante, tant en ce qui concerne la quantité que la qualité, pour autant que l’on puisse juger de cette dernière. Plutôt que de focaliser notre attention sur une bataille perdue livrée par un Etat rêvant de civiliser le peuple grâce à l’Ecole, ne faut-il pas diagnostiquer la reprise exacerbée et la redéfinition dans un moment de crise d’un débat qui n’a pas attendu la Révolution pour s’installer au cœur de la vie communautaire ?

Le Local National

"La loi ne peut permettre aucune atteinte au droit qu’ont les citoyens d’avoir des écoles particulières et libres, sous la surveillance des autorités constituées" (Loi du 27 brumaire an III, article 15)


Un libéralisme pragmatique des révolutionnaires dans le domaine de l’enseignement a presque toujours accompagné l’intransigeance idéologique. Premier effet sur le terrain : "Plusieurs écoles primaires de notre canton sont occupées par des ministres du culte, et il ne cesse de s’en présenter à l’Administration Municipale pour se faire recevoir, et nous sommes obligés de cesser, et nous trouvons par ce moyen exposés à ne pouvoir trouver de poste pour gagner notre pain." Il est de fait que là où un seul maître peut vivre, son "élection" par la communauté est primordiale. Nous sommes renvoyés à des débats du même type que ceux présidant au choix du régent sous l’Ancien Régime. Vient s’y ajouter une circonstance supplémentaire : la loi du 3 Brumaire an IV autorise les communes à installer l’instituteur dans le presbytère. Les ministres du culte ont donc tout intérêt à exercer eux-mêmes. Les compromis sont multiples. Guigou, desservant en charge de Castelnau et Montbrun, dans le Narbonnais, donne aussi des leçons de musique à quelques habitants du gros village d’Azille. Il est accusé par des opposants de continuer son ministère en négligeant de faire la classe. Il répond qu’il officie seulement le dimanche et que, de plus, il s’est entendu avec le citoyen Laforce, instituteur, afin qu’il le seconde dans sa tâche quand il est empêché. Les pétitionnaires l’accusent de chasser tout candidat potentiel, il répond en les accusant à son tour d’obliger son second à se réfugier dans un village voisin .

Le conflit est plus violent quand l’administration veut substituer un instituteur cantonal à l’ancien desservant. Le citoyen Marcou, nouvellement installé à Salles sur l’Hers, en a fait l’expérience : "Ils sont venus en foulle chés moi, pour moter la vie s’ils avoit peu. Moi voiant une partie de la populasse ci effrenné je leur ai fermé la porte au néds et je né leur ai rendu aucune reponse attendant que les premiers qu’ils auroit enfoncé ma porte et qu’ils serroint entré pour avoir mes boyaux, tel qu’ils crioit d’héors, de faire féu ét dé mé defendre jusque a la dernière goutte de mon sang ét dé souttenir la constitution republicaine : tels ont été mes sentimens depuis le comancément de la révollution et lé serront jusqua la mort. Dou jé puis sertifié par més papiers la conduitte que j’ai tennu jusqua présent et naiant rien fait a cétte partie du peuple s’ils naviont pas étté sollicités de lé faire par sé ci dévant prettre ne lauriont pas fait. C’est lui que la loi doit punir de voulloir faire rénaitre la guerre civille parmi nous ou nous dévons pu desirer déttre touts unis et obéir aux loix. Citoyens, l’adjoint municipal offensé aussy que javais dénnoncé sé ci dévant prettre a vomi mille ingures contre moi en pleine rue dont jé puis vous en donner dés préuves comme quoi il a attaqué mon honneur ."

Le "ci dévant prettre" a entrepris de détourner les élèves de l’instituteur en tenant école lui-même "dans la maison d’un citoyen". L’Ouest audois semble avoir été agité par de telles affaires plus violemment que la zone anciennement scolarisée où les conflits sont pourtant multiples mais les protagonistes plus divers, comme sont diverses les situations d’enseignement. Dans l’Ouest, l’enjeu symbolique est clairement affirmé : il ne peut y avoir qu’un seul occupant reconnu dans la maison où chacun peut envoyer ses enfants. Il faut choisir entre le curé et l’instituteur. Que cette maison soit l’ancien presbytère n’est cependant pas toujours l’essentiel. A Sainte Colombe sur l’Hers, non loin de Salles, le maître est d’abord chassé de l’ancienne maison des régents, baillée à ferme, et se voit offrir un local insalubre. Ré-installé par un arrêté municipal, il est alors l’objet d’une violente tentative de "reconquête" :

"Ils soulevèrent les paysans des hameaux qui vinrent en foule me demander la clef de la maison pour y installer leur curé, qui dès le matin ce dernier leur avoit preché en chaire que se trouvant sans logement il alloit les quitter et par conséquent se retirer chez lui. Ce discours leur fit tellement d’impression qu’au sortir de la première messe, ils vouloient déjà s’emparer de ma maison, mais ils le firent après vêpres, ils vinrent en foule et m’ayant trouvé dehors, ils me forcèrent de venir ouvrir la porte, ou étant rentrés, ils me debagagerent la sale destinée à l’instruction publique et me mirent le tout en déroute, entassant table sur table et papiers sur papiers. Pendant cette exécution, ils ne cessèrent de crier, même dans les rües, que s’etoient les ordres du juge de paix et de leur curé, et ce qui me confirme que ce premier y consentoit, c’est que je fus le sommer de venir pour dissiper cette force, auqu’el il se refusa. Il en résulta que leur curé se tint caché pendant toutes ces horreurs et il ne leur fut pas possible de lui en faire prendre possession ."

De telles affaires semblent accréditer la thèse du "fanatisme des habitants habilement exploité par les prêtres" chère à Camille Bloch . Comment ne pas y voir, en effet, une opposition entre la transmission traditionnelle des savoirs religieux chez le prêtre contrôlant par ailleurs dans ce pays d’analphabètes les petites écoles réservées à quelques-uns, et l’intrusion du propagateur d’un savoir extérieur avec ses "tables", ses papiers et son idéologie révolutionnaire ? Mais à y regarder de plus près, il se trouve que l’instituteur contesté n’avait été nommé qu’avec réticence par le jury de Quillan. Celui-ci considérait en effet que sa nomination ne pouvait être qu’un pis-aller. Au dire du postulant lui-même, il lui serait impossible de bien enseigner les principes républicains et d’utiliser les ouvrages recommandés, ceux-ci restant inconnus en ces régions. Les membres du jury avaient longuement expliqué que leur autorisation était un compromis provisoire avec un enseignant "traditionnel" auquel il était ordonné simplement :

"1°- de bannir entièrement de son école l’idiome patois comme très nuisible au progrès de la langue française, 2°- de n’enseigner publiquement dans sa classe qu’à parler, lire et écrire la seule langue française et les opérations ordinaires de l’arithmétique, appliquées au calcul décimal, 3°- [en attendant les livres indispensables…] prohibé audit Berdeilh de donner à ses élèves des leçons de toute autre morale [que la républicaine] ."

Berdeilh, instituteur cantonal, est donc étranger à tout prosélytisme révolutionnaire : s’il est désigné à la vindicte populaire, c’est qu’il est perçu comme un représentant de "l’administration", extérieure à la communauté villageoise et non soumise au contrôle des habitants.

Quand une telle opposition recouvre réellement une division politique, la question du choix du régent est souvent au centre de polémiques où l’on ne sait plus très bien si l’on choisit le régent en choisissant l’agent municipal ou bien l’inverse. Ainsi dans le village de Bram :

"Il existe deux partis ouverts, l’un attaché au Régime républicain et ayant des relations avec le ministre du culte soumis aux lois, l’autre au contraire ne fréquentant que les prêtres insoumis… C’est dans les citoyens de ce parti que le citoyen Lagarde (Instituteur) a le plus grand nombre de ses adhérents, que ces deux partis se donnèrent bien à connaître lors de la nomination de l’adjoint municipal en germinal dernier de laquelle nomination dépendit disoit-on le maintien ou le rejet dudit Lagarde… On vit plus de trois cents votants réunis, qui tous ne paroissoient agir que pour ou contre Lagarde ."

Dans le canton voisin de Fendeilhe, l’administration doit interdire à un agent municipal de faire la classe lui-même, "les fonctions d’agent municipal et d’instituteur, même particulier, [étant] incompatibles . "Le cumul des fonctions est une tentation pour les petits notables lettrés recrutés par l’administration révolutionnaire. Ils reproduisent la figure de leurs prédécesseurs que nous avons vus monopoliser les opérations d’écriture dans certaines communautés sous l’Ancien Régime. Un chirurgien de Durban, village des Corbières, est de ceux-là, d’après la lettre d’un postulant indigné ruiné par les ambitions du cumulant en place : "Le citoyen Martin, commissaire du pouvoir exécutif près l’administration municipale du canton de Durban ne se trouvant pas satisfait de cette place voudroit également remplir celle de médecin et de chirurgien ; je lui cède avec plaisir les places de commissaire, médecin et chirurgien, je lui confie encore la santé de tous mes concitoyens, excepté la mienne ; mais je ne voudrai pas qu’il me ravit la place d’instituteur que j’ai remplie depuis un an dans cette commune ." Peine perdue ! Le chirurgien Martin est toujours instituteur en l’an VI, mais son école est alors déclarée école particulière.

Ces cas extrêmes restent exceptionnels. D’autres le sont moins. Ils ne nous étonneront pas : ils concernent en effet de nombreux maîtres dont nous apprenons qu’ils sont aussi greffiers. Dès 1791, une première affaire, à Cuxac d’Aude, voit l’administration intervenir pour obliger le maire nommé et le nouveau conseil à indemniser l’ancien régent du village. L’ancienne municipalité ayant été écartée, la nouvelle avait tout naturellement estimé qu’il était dans l’ordre des choses de faire partager son sort au greffier-maître d’école . La reconnaissance officielle des liens étroits existant entre les deux fonctions date très exactement du 7 messidor an V, quand le ministre de l’intérieur donne l’autorisation de les cumuler. Des municipalités s’appuient sur ce texte, le plus souvent pour se débarrasser des maîtres à qui elles ont trouvé un remplaçant. Ainsi le conseil municipal de Pépieux exposera-t-il plus tard au Préfet de l’an IX, que "le nommé Marigny, instituteur primaire, quoique jouissant sous le rapport de la moralité d’une réputation intacte, non seulement n’a pas les connaissances nécessaires pour instruire la jeunesse mais ne pourrait être employé comme secrétaire de la dite commune ." On sait que les communautés n’avaient pas attendu cette légalisation pour recruter des individus possédant la double compétence. Dès l’an II, la municipalité de Villesicle se plaignait, le 7 messidor, à l’administration centrale : "N’ayant jamais pu obtenir dans l’ancien régime la permission d’avoir un régent pour les écoles, que toute la jeunesse vit dans la plus grande ignorance, qu’il n’y a que deux sujets dans toute la commune qui à peine savent signer qui se trouvent même en charge , et que s’ils viennent à décéder ou à être remplacés, la dite municipalité ne sera composée que des individus illitérés". Mais le 29 prairial, le maire peut déclarer fièrement devant le conseil général de la communauté : "Je vous annonce que le citoyen Sartre notre secrétaire greffier et la citoyenne son épouse sont dans l’intention de fixer leur résidence dans cette commune, vous les connaissez, ils se sont présentés pour être instituteur et institutrice… "

On comprend mieux pourquoi, lors des conflits entre les partisans du curé chassé du presbytère et l’administration désireuse d’y installer un instituteur, les opposants s’en prennent aussi bien au greffier qu’au maître d’école, quand ce n’est pas une seule et même personne. Le curé de Cuxac-Cabardès ne veut pas du second : "S’il y vient, je défends à tous ceux qui viennent de faire la première communion d’y mettre le pied, et je ne les écouterai pas en confession". Quant au premier, il est menacé par voie de lettres anonymes : "Vous avés un gas de secrétaire qui s’avise de rédiger insolement des lettres à notre curé, il lui est promis cent coups de pied dans le cû et vingt soufflés ." Dans l’esprit des opposants, la responsabilité personnelle du greffier est donc engagée car celui-ci rédige l’écrit officiel pour signifier à tel habitant d’avoir à se justifier de sa conduite. Il n’est pas considéré comme un simple scribe dans cette tâche dans ces pays où toute la vie municipale, et la vie politique en général, exige une pratique de la traduction. Toute relation avec l’extérieur de la communauté suppose l’emploi de l’écriture. Ecrire, c’est écrire en français dans ce milieu occitanophone et contrôler ce qui est écrit exige que l’on en reçoive une traduction exacte. C’est la tâche des notables de village dans une discussion politique se déroulant presque toujours en langue d’oc. Mais la fixation par l’écriture d’une décision ou la simple consignation d’une délibération fait appel à l’art du greffier. Quelles que soient ses insuffisances – sa connaissance du français écrit reste souvent approximative – c’est lui qui produit la trace consultable par les autorités dans la langue qu’il partage avec elles et quelques notables. La période révolutionnaire est un moment exceptionnel de débat politique, le rôle du greffier déjà essentiel à la fin de l’Ancien Régime comme nous l’avons montré, s’en trouve renforcé. Le "secrétaire" devient un personnage important dans toute assemblée où les illettrés sont nombreux. En l’absence d’un greffier fiable et reconnu par tous : "[Comme] il n’y a dans l’assemblée qu’un très petit nombre de citoyens actifs qui sachent lire et écrire et dont la plupart même de ce petit nombre ne savent seulement que par routine faire leur nom [on charge une personne de confiance] de recevoir fidellement et à l’oreille la voix et suffrage de chaque votant et l’inscrire a sur et en mesure [sic] en liste ." Ailleurs, la masse analphabète peut imposer le vote à haute voix afin que chacun puisse décompter les suffrages. Cette méfiance est fondée sur l’expérience de multiples manipulations de l’écrit en séance. Comme avant 1789, les communautés de taille moyenne recrutent donc de préférence des instituteurs ayant une expérience de l’écriture publique, tel celui de La Redorte, en l’an IX. A l’occasion d’une pétition lui reprochant de dégrader "le local national" qu’il habite en y élevant des chèvres et des lapins, nous apprenons qu’il est distrait de sa tâche "par quelque peu d’arpentage ". Les vieilles familles d’arpenteurs, tels les Surbézy de Canet, continuent d’ailleurs à être appréciées dans les fonctions de greffiers-maîtres d’école. On les félicite de "faire des élèves assez avancés ". En l’an VII, Rougé, arpenteur de Bellegarde, est nommé à Bouriège et le maître controversé de Bram, pour ou contre qui le village s’est mobilisé lors des élections était un ancien "praticien renforcé ". Le remplaçant que ses opposants veulent lui substituer est un ancien négociant ayant tenu les comptes de son commerce et exercé dans de "grandes communes" pendant vingt cinq ans. Cette recherche de spécialistes de l’écriture se prolongera loin dans le XIXe siècle, jusqu’à ce que la figure de l’instituteur communal secrétaire de mairie triomphe, à l’exclusion de l’exercice de toute autre profession. Donnant à lire une manière de réponse au curé de Castelnau et Montbrun qui avait trouvé un "arrangement" avec un instituteur pour exercer lui-même, un greffier de la justice de Paix dont la lettre, datée de 1808, s’est égarée dans les archives révolutionnaires, propose ainsi ses services :

"Les pères de famille me sollicitent à faire cette démarche à raison de leurs enfans. Parce qu’il n’y a dans la commune que deux personnes qui font des écoles particulières et qu’aucun d’eux n’a aucune des connaissances exigées par la loi… J’aurais grand besoin de ce secours pour m’aider à fournir à l’éducation de ma famille, le greffe de la justice de Paix donne à vivre, mais exactement à vivre. Je suppose que l’on regarde les deux fonctions incompatibles. Je désireroit alors que les écoles fussent mises sur la tête de Gabriel, mon fils aîné, il a les connaissances nécessaires et sous ma surveillance, il remplirait parfaitement ses fonctions ou pour mieux dire il porteroit le nom et dans le fait ce seroit moi qui feroit l’école afin qu’il continuât son état de favriquant dans le magasin où je l’ai placé ."

La différence qu’instaure l’attribution du statut d’instituteur primaire reconnu et rémunéré (en numéraire où en avantages en nature) comme instituteur "public" ne tient donc pas tellement aux qualités ou aux défauts idéologiques des heureux élus par rapport à l’ensemble des maîtres dont la moitié environ exerce dans des écoles "particulières" mais à la position qu’ils occupent dans un ensemble de relations entre l’exercice de l’écriture publique, l’exercice de l’enseignement élémentaire et l’état des luttes pour le contrôle du pouvoir dans la société locale. Tous ces éléments sont toujours présents bien que chacun d’eux ait une importance variable suivant les situations et suivant la place occupée par les individus choisis dans des réseaux d’alliance dont nous ne pouvons que soupçonner la complexité. En effet, lors des conflits de la période révolutionnaire, comme sous la monarchie, tout pétitionnaire se réclame de l’intérêt général et accuse ses adversaires de n’agir qu’en fonction d’intérêts particuliers. Nombre d’agents municipaux, partie prenante dans ces conflits, ne se privent pas d’annoter les réclamations de leurs adversaires avant de les transmettre à l’administration centrale. Les nombreuses signatures sont affublées d’un "ce sont en fait les parents du postulant" impunément vengeur !

Quant à la place privilégiée occupée par les prêtres dans ces conflits internes aux communautés qui s’exacerbent à l’occasion du choix du régent : pendant la Révolution, un dessaisissement de tout ou partie de leur rôle public leur est imposé, envenimant les oppositions et les incitant à intervenir de diverses façons. L’École constitue alors un point sensible de reconquête. La question du presbytère n’est pas seulement anecdotique. Son aspect symbolique va au-delà des prises de possession plus ou moins violentes. Nombre de communes s’empressent en effet, dès l’an II, de réclamer les maisons curiales où elles projettent d’installer leur régent. Elles craignent que l’administration ne leur impose un nouveau maître où la location de l’édifice à des particuliers. Car le presbytère, devenu "local national", ne sera pas toujours, dans la réalité, attribué à l’instituteur, malgré la loi de l’an IV. A Ginestas, le maître d’école est installé dans l’ancienne maison commune, qui menace ruine, l’administration municipale se réservant la maison curiale plus confortable. Les communes du canton de Sigean, en ce même an IV, réclament au jury de Narbonne la qualité d’écoles primaires pour leurs établissements élémentaires, en le priant de se hâter afin que les maisons curiales ne soient point vendues mais transformées officiellement en "logement de l’instituteur ". Mêmes demandes auprès du Préfet, en l’an VIII et en l’an IX, de la part des villages qui n’ont pas de maître d’école mais se proposent d’en établir à cette occasion, tel Brenas et Belvis, dans le district de Quillan. Le premier magistrat du département, prudent, exige au préalable un acte de nomination… . Le pouvoir municipal n’est pas le seul à convoiter le nouveau local public. Le maître d’école de Cuxac-Cabardès est débouté de sa demande d’indemnité en l’an IX, ayant volontairement cédé le presbytère, auquel il avait droit, à la gendarmerie cantonale . Celui de Saint-Papoul avait eu plus de chance en l’an VII, le ministre de l’Intérieur lui-même étant intervenu auprès de l’administration départementale :

"Je suis instruit que l’administration municipale de St Papoul a enjoint à l’instituteur de quitter le local qu’il occupait dans le cy-devant presbytère pour le donner à l’agent particulier des contributions. Dans ce moment cet instituteur se trouve sans logement, l’instruction est négligée, et l’école est fermée. Je vous invite à remédier à ce désordre le plus promptement possible ."

Ces erreurs ou ces glissements dans l’interprétation de la loi, tous volontaires, soulignent l’imbrication des fonctions publiques dans les communautés. Les "maisons communes" construites ou aménagées quelques décennies plus tôt dans des villages qui se sont dotés aussi d’une fontaine, d’une place centrale dégagée et d’une horloge monumentale étaient jusqu’alors réservées aux localités ayant quelque richesse. La disponibilité de la maison curiale renouvelle l’ardeur municipale et les descriptions qu’en donnent les agents communaux servent aussi bien à annoncer les usages que l’on pourrait en faire qu’à dénoncer le confort relatif des "ci-devant prêtres". Ces derniers seront dessaisis en outre de l’acte public par excellence : la tenue des registres de l’Etat Civil. Le régent les rédigeait pour le curé, l’instituteur consigne désormais les étapes de la vie des citoyens dans le local national, sous le contrôle de l’administration. La laïcisation de tous les actes publics est ainsi consommée.

Pour tenter de répondre à l’interrogation qui a motivé cette relecture des conflits, on peut désormais affirmer que la Révolution n’a pas instauré une différence entre deux types d’enseignement élémentaire. On y assiste à la permanence et à la reprise d’une évolution déjà avancée dans la profondeur du tissu social local. La question centrale reste posée des médiations nécessaires entre une culture orale quotidienne partagée par tous et un savoir engageant l’écriture et le français, maîtrisés par quelques-uns. La figure du régent-greffier, telle qu’elle s’est constituée au cours du dernier siècle de l’Ancien Régime, désigne plus que jamais l’école élémentaire comme un enjeu essentiel. Lieu où se transmettent des savoirs ouvrant la société locale vers l’extérieur, elle est connectée avec tous les autres lieux où la communauté exerce un pouvoir sur elle-même. En ces moments de mutation accélérée, elle est traversée de manière privilégiée par les conflits qui agitent le corps social dans son ensemble. Les péripéties des luttes autour de l’école ne sont donc qu’un moment, une configuration particulière des données de cet enjeu. Elles ont cependant leur effet propre : en cristallisant une partie de la différence de fait entre instituteurs primaires et instituteurs particuliers en une opposition entre une école "publique" tout entière liée à la vie municipale laïque et une école "privée" liée à l’ancien "régime sacerdotal", elles fournissent pour la première fois un schéma général d’interprétation idéologique des divisions sociales et culturelles liées à l’école appelé à un grand avenir. Les administrations révolutionnaires, et plus tard les érudits républicains, n’avaient donc pas tout à fait tort de traduire l’antagonisme en ces termes. L’erreur des seconds est d’avoir analysé l’école de la période révolutionnaire comme un enjeu de la seule lutte entre deux partis idéologiquement affrontés.

Notes

[1] - M. Bloch, L’Instruction publique dans l’Aude pendant la Révolution (1790-1800), Paris, 1894, p.5.
[2] - En deux parties, dans les livraisons des 15 janvier et 15 mars 1894.
[3] - M. Bloch, L’Instruction…, op.cit., p.5.
[4] - idem, p.33.
[5] - ibid.
[6] - ibid.
[7] - idem, p.24-25.
[8] - Arch. dép. Aude, L 1036, district de Quillan.
[9] - Arch. dép. Aude, L 1047.
[10] - Arch. dép. Aude, L 1034, jury de Narbonne, correspondance.
[11] - Arch. dép. Aude, L 1034, district de Lagrasse, délibérations et correspondances.
[12] - Loi du 3 brumaire an IV, arrêté du Directoire exécutif du 27 brumaire et du 17 pluviôse, arrêtés de l’Administration Centrale de l’Aude des 15 et 16 thermidor an VI.
[13] - Arch. dép. Aude, L 1047, canton de Belcaire.
[14] - A. dép. Aude, L 1034, canton de Rodome.
[15] - Arch. dép. Aude, L 1942, district de Quillan, registre des mandats.
[16] - Arch. dép. Aude, L 1040, lettre d’Eymat, instituteur à Sigean, à l’Administration Centrale, 25 messidor an IV.
[17] - Arch. dép. Aude, L 1040, lettre de Rimbaud, instituteur à [Saint] Marcel à l’Administration Centrale de l’Aude, an VI.
[18] - Arch. dép. Aude, L 1040, dossier Guigou, an V.
[19] - Arch. dép. Aude, L 1038, 12 nivôse an VI.
[20] - Arch. DĂ©p. Aude, L 1038, affaire Berdeilh, 18 thermidor an IV.
[21] - Op.cit., p.31. Il note toutefois que les instituteurs primaires « donnèrent souvent prise à la critique par leur inconduite ou par leur incapacité ou même leur incurie ».
[22] - Arch. dép. Aude, L 1038, affaire Berdeilh, 24 germinal an IV.
[23] - Arch. dép. Aude, L 1038, délibération de l’Administration du canton de Villasavary, nivôse an VII.
[24] - Arch. dép. Aude, L 1038, délibération de l’Administration du canton de Villasavary, nivôse an V.
[25] - Arch. dép. Aude, L 1034, lettre de Desplas, instituteur à Durban, à l’Administration centrale, 16 floréal an IV.
[26] - Arch. dép. Aude, L 1046.
[27] - Arch. dép. Aude, L 1040.
[28] - Arch. dép. Aude, L 1042, 28 ventôse an IX.
[29] - Arch. dép. Aude, L 1038.
[30] - Arch. dép. Aude, L 1032.
[31] - Arch. dép. Aude, Granès, 1D1, cité par Georges Fournier : "La langue des assemblées locales en Languedoc pendant la Révolution", La Question linguistique au Sud au moment de la Révolution Française, Montpellier, 1985, t.1, p.
[32] - Arch. dép. Aude, L 1037.
[33] - Arch. dép. Aude, L 1040.
[34] - Arch. dép. Aude, L 1039.
[35] - cf. plus haut et L 1038.
[36] - Arch. dép. Aude, L 1038, Cabrespine, lettre du 21 décembre 1808.
[37] - Arch. dép. Aude, L 1034.
[38] - Arch. dép. Aude, L 1042.
[39] - Idem.
[40] - 10 germinal an VII, cité par C. Bloch, op. cit., p. 28.

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