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Dominique Blanc - ENFANCES - ANTHROPOLOGIE ET CALCUL - Calculateurs prodiges 
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ENFANTS SAUVAGES, ENFANTS SAVANTS

[calculateurs prodiges 3]











Un mal mystérieux

Dans son dernier texte retrouvé, la brève postface de 1868 à sa Courte notice biographique…, Émile Jacoby croit pouvoir avancer que Mondeux est mort "dans un accès de l'affreuse maladie qui, depuis son enfance, causait de si tristes ravages dans tout son organisme". La maladie peut certes être identifiée et nommée, à l'évidence une épilepsie. Elle est souvent évoquée mais jamais de façon précise. D'abord parce qu'il ne convient pas d'insister auprès du public sue ses manifestations les plus "effrayantes" mais aussi parce qu'il ne s'agit pas seulement d'une maladie particulière mais, plus profondément, d'un "mal" mystérieux qui se manifeste de diverses manières. Ce ne sont pas les crises soudaines, survenant inopinément, qui importent mais bien les symptômes d'une force incontrôlable qui s'empare du prodige, tout particulièrement au moment où il opère ses calculs. Le mal dévastateur, stigmate négatif, devient alors puissance envahissante, stigmate positif du calculateur en proie au génie. Le poète romantique Émile Deschamps à qui Henri a été présenté décrit chez lui une véritable scène de possession :

"J'ai encore devant les yeux (et une certaine terreur m'en est restée dans l'âme) cette crispation défaillante, ce spasme convulsif qui suivit l'expérience mathématique ; Henri Mondeux après avoir attaqué, vaincu, terrassé le redoutable problème, par la seule force de son cerveau, sans le secours du crayon, des chiffres ni des formules, fut terrassé lui-même par sa propre victoire : c'était la pythonisse succombant et se tordant sur le pavé du temple, quand elle avait fait parler le dieu. On comprend cette prostration qui suit la surexcitation. Le génie chez l'homme a bien vite une infirmité qui l'avertit du néant" [24].

En cela Mondeux n'est pas unique comme le croit Jacoby quand il prend le "spasme" de son élève en mauvaise part. Il est plutôt une fois de plus un exemple extrême d'un mal mystérieux qui atteint la plupart des calculateurs au moment de leur calcul, sans que pour autant ils soient tous victimes de la maladie qui affaiblit Henri en dehors de ses "expériences mathématiques". Le plus spectaculaire de ce point de vue est Truman Henry Safford, né dans le Vermont en 1836. A l'âge de dix ans, il est examiné par le révérend H.W.Adams qui note son étrange comportement. Aussitôt après avoir entendu une question d'arithmétique "il bondit de sa chaise, se mit à tournoyer, roula des yeux et dit au bout d'une minute environ : 24". Pour élever au carré un nombre de quinze chiffres, il bondit dans la pièce "comme un bouchon qui saute", tire ses pantalons au-dessus de ses bottes, roule des yeux et entre "dans un état proche de l'agonie" avant de donner les trente-six chiffres de la réponse [25]. Sans atteindre de tels excès, nombre de calculateurs manifestent leur extrême concentration en levant les yeux au ciel, s'abandonnant parfois à un balancement régulier, la fin du calcul étant marquée par une grande fatigue. Le jeune Zerah Colburn, le Mondeux américain né en 1804, est vu ainsi par Mac Naven en 1811 :

"Néanmoins, les questions très difficiles le fatiguent, et il demande fréquemment que l'on ne lui donne pas des sommes aussi considérables. Pendant qu'il cherche la réponse vous percevez, d'après sa contenance, combien son esprit travaille. Son œil brille et ses traits se contractent. Sa physionomie est très expressive ; son front est assez étroit mais anguleux, l'arc orbital est considérablement avancé, son œil est gris, intelligent, toujours en mouvement"[26].

La cause du "mal" de Mondeux, on s'en souvient, serait une chute qui aurait pu être mortelle si sa mère n'était sortie de la ferme juste à temps pour le sauver. La fièvre qui s'en est suivie a provoqué la première crise. La plupart des autres prodiges ont été marqués eux aussi, soit par une anomalie physique, soit par un choc initial qui révèle des êtres au-dessus du commun de par leur "génie mathématique" mais aussi des êtres à part, tout entiers voués à l'exercice de leur tyrannique faculté. En 1852 :

"M. Bourru appelle l'attention de l'Académie sur un jeune homme âgé de 16 ans qui fait, de mémoire, des calculs très-compliqués, et résout des problèmes assez difficiles. Ce jeune homme, nommé C. Grandmange, est né sans jambes si bras"[27].

Une estampe légendée : Souvenir du calculateur mental Charles Grandemange d'Épinal nous le montre le buste émergeant d'une sorte de boîte posée sur un fauteuil, un Diplôme (de l'Académie ?) encadré derrière lui :

"La Providence m'a privé en naissant de bras et de jambes, mais dans son ineffable bonté elle m'a doué de facultés transcendantes pour le calcul mental. Depuis ma plus tendre enfance, je résous presque instantanément tous les problèmes numériques quelles qu'en soit la nature et la difficulté"[28].

En Italie, Ugo Zaneboni, fils d'un boutiquier de San Colombano al Lambro (Milan), né en 1879, fait à l'âge de trois ans une terrible chute qui lui occasionne une large plaie à l'occiput. Il reste prostré, "la langue coincée" pendant quarante jours. Il retrouve l'usage de la parole mais reste affecté d'un fort bégaiement. A huit ans, il fait une nouvelle chute qui endommage l'avant de son crâne. Au début de chaque opération de calcul mental, son bégaiement est très marqué puis il va en s'atténuant au fur et à mesure que le compte avance et pour finir "il est toujours quasi nul lors de l'annonce des résultats"[29].

Plus près de nous, Louis Fleury, né en 1839 près de Belfort, conjugue de manière exemplaire la marque de l'anomalie physique de naissance et le choc initial. Né avec une ophtalmie purulente, il est complètement aveugle. Abandonné par ses parents, placé dans une famille de paysans, il vit comme un petit animal, ne sachant ni marcher debout ni se laver ni s'habiller. Réfractaire à toute instruction quand il est recueilli par une école réservée aux aveugles, il est placé dans un hospice pour incurables.

"Il y était depuis deux mois – dit le Dr Osty dans son rapport écrit d'après les témoignages qu'il a pu recueillir quelques années plus tard – lorsqu'une soudaine et violente frayeur l'ébranla. Un homme d'une quarantaine d'années, son voisin de table, jeta un cri et se roula sur le sol, en proie au mal épileptique. Dans sa nuit d'aveugle, les secousses du malade, les exclamations des assistants prirent pour Fleury des proportions terrifiantes. Le choc émotif fut si fort qu'il en devint malade, et pour plusieurs jours. Cette première et violente frayeur hanta longtemps son esprit, à la manière d'une angoissante obsession. Une transformation mentale en advint […] Il se mit à faire mentalement des additions, des soustractions, des multiplications […]. Miracle! Tous les calculs essayés se résolvaient avec une aisance, une rapidité, une sûreté merveilleuse. Même la division, cette irréductible forteresse, était aussi facile que les autres opérations. Dès lors, le monde abstrait des chiffres fut sa véritable vie intérieure"[30].

Fleury peut alors exercer ses talents de calculateur en France mais aussi en Angleterre et aux États-Unis. Le prodige porte en son corps la marque de son état surnaturel dès la naissance ou bien un accident lui impose une telle marque, le révélant ainsi au monde et à lui-même. Chez le prodige calculateur, le merveilleux concerne une disposition extraordinaire unique, exclusive de toute autre qui annihile, pourrait-on dire, toutes les autres. Ainsi comprend-on mieux la sauvagerie prêtée à Henri Mondeux :

"Les fibres su sentiment et de l'enthousiasme ne semblent pas vibrer en lui. Cette miraculeuse faculté mathématique dont il est doué me paraît l'absorber et le remplir. La poésie, la peinture, la musique, l'esprit même de ses applications diverses, on sent qu'il ne les comprend pas, qu'il y est étranger, que tout cela lui est parfaitement égal. Il a son génie de calcul et quand il en sort, c'est évidemment pour quelque jeu grossier. C'est la bête qui domine dans tout le reste, et jusque dans ses émotions. Henri Mondeux aura des appétits mais point de passions ; si ce n'est une sorte de cupidité, bien rare chez un enfant, et qui est plutôt en lui une conséquence de sa vocation calculatrice qu'un vice ou qu'un mauvais penchant. Son caractère, on le voit tout de suite, est insociable, de même que son intelligence est renfermée dans le cercle mathématique, de même que son corps et ses mouvements n'ont aucune souplesse, aucune élasticité. La nature de Henri Mondeux est quelque chose d'absolu, elle n'a rien de relatif. La vie de relation ne sera jamais la sienne. Il est voué à l'isolement par sa supériorité exclusive"[31].

Voila bien l'énigme du calcul mental. C'est l'exercice le plus précis qui soit des facultés de l'esprit, puisqu'il aboutit à des mesures exactes mais aussi l'exercice de l'esprit le moins explicable puisque des illettrés peuvent y exceller sans apprentissage, sans aide extérieure, sans qu'ils puissent rendre compte du détail des opérations qu'ils effectuent. Que la capacité à l'exercer soit d'origine surnaturelle – le don divin ou le pur génie – ou que l'esprit s'y trouve soudainement disposé à la suite d'un choc initial, les biographies forcément légendaires des calculateurs connus n'en décident pas. Mais elles soulignent toutes combien cette intelligence-là est envahissante, combien elle mobilise tout l'être et le soumet à la force mystérieuse de l'esprit. Voilà pourquoi la légende fait d'eux des êtres très précoces pour la seule faculté du calcul. Voilà pourquoi, brûlant leur énergie dans leurs opérations, ils sont supposés mourir jeunes.

En réalité, tous les calculateurs prodiges ne se sont pas cantonnés longtemps dans des exercices "socialement inutiles". On oublie généralement tous les calculateurs mentaux précoces qui sont devenus de vrais savants, tels qu'Euler, Ampère ou Gauss. On insiste plutôt sur la figure du prodige inéducable. Les déboires de Mondeux avec l'enseignement nous sont connus grâce à Émile Jacoby. A l'inverse, l'Américain Zerah Colburn a vraiment écrit lui-même une passionnante autobiographie. Il n'empêche : la légende fait de lui, hors de l'arithmétique mentale, un imbécile prétentieux [32]. Jacoby, pour sa part, refusera toujours de croire que l'Anglais George Bidder soit devenu l'un des grands ingénieurs de son pays. Ce sont là des preuves de la forte prégnance d'un modèle bien établi. On ne peut le comprendre sans rappeler que le personnage du calculateur doit être mis en relation avec les pratiques de calcul en usage dans la société au sein de laquelle sa figure légendaire a été élaborée.

La scène primitive

La scène de la découverte est déterminante dans la destinée du prodige. Nous l'avons présentée jusqu'ici comme une rencontre merveilleuse, le plus souvent le fruit du hasard. Un passant, un voyageur venu de la ville, est informé de la présence d'un calculateur mental. Il le rencontre, le "découvre" et le fait connaître quand il n'en devient pas lui-même le mentor exclusif. Ce moment déterminant n'est cependant pas celui de la révélation de la prodigieuse faculté. Elle a déjà eu lieu quand le "découvreur" entre en scène. Elle a pris place dans le milieu d'origine. Le mathématicien Karl Fiedrich Gauss (1777-1855) raconte un souvenir – tel que ses proches l'ont élaboré et le lui ont rapporté – du temps où il n'était encore qu'un calculateur précoce. Son père était chargé de distribuer chaque fin de semaine la paye des ouvriers. La maître ayant terminé le compte et annoncé le salaire hebdomadaire, l'enfant, alors âgé d'à peine trois ans, se lève et dit de sa petite voix : "Père, le compte est inexact, cela fait tant…" et il annonce un chiffre. Le calcul est vérifié avec soin, le résultat annoncé par l'enfant est juste [33]. L'anecdote vaut pour bien d'autres calculateurs. Le sicilien Giuseppe Pugliesi observe "un Français" dans la boutique de son père. L'homme énonce les chiffres d'une facture devant le père illettré. Le fils, alors âgé de cinq ans, lui signale que le compte est faux. Le père et le fils traverseront l'Italie et l'Allemagne, accompagnés d'un abbé en guise de précepteur, avant de disparaître [34]. Vito Mangiamele lui-même a réalisé cet exploit initial : "Un jour son père, parti acheter du bétail, aurait été trompé si le petit enfant ne l'avait averti" [35].

Il faut noter qu'avant d'aller courir le monde, Vito exerce ses talents dans le milieu paysan qui l'a vu naître. Dans son village natal, aucun contrat n'a été conclu, dit-on, hors de sa présence. Car les calculateurs n'ont pas seulement fréquenté les foires exhibés par un "barnum". Si beaucoup finissent ainsi, c'est bien souvent sur les foires qu'ils ont commencé mais d'une tout autre manière. F.J. Gall rapporte que Devaux, un enfant de sept ans, a la passion des foires. Son grand plaisir est d'attendre que les contractants aient terminé leurs comptes pour leur énumérer les erreurs qu'ils viennent de commettre [36]. Quand le Piémontais Inaudi accède à une certaine notoriété en France, la scène de la foire vient parfaire sa biographie de jeune calculateur :

"Il quitta bientôt son métier de pâtre pour suivre en France son père, joueur d'orgue ambulant, et il alla de ville en ville demander l'aumône dans les cafés. Un jour – il y a de cela treize ou quatorze ans – qu'il errait sur la place du marché à Béziers, portant sur le bras la marotte chère aux auteurs de romances, il vit un paysan désespéré de ne pouvoir venir à bout d'une addition interminable ; il s'approcha, proposa au villageois de faire pour lui l'opération qui lui donnait tant de mal et l'exécuta aussitôt, sans vouloir faire usage du crayon qu'on lui tendait, sans même regarder les nombres inscrits, qu'il disait ne savoir lire et qu'on dut lui appeler (sic). Le résultat contrôlé, on pense quelle ovation fit au jeune homme la foule émerveillée ; on lui proposa immédiatement d'autres calculs plus ou moins laborieux, qu'il mena avec la même aisance et les sous, nous dit-on, tombèrent drus comme grêle dans sa mauvaise casquette". [37]

Cependant, la réalité semble avoir été bien différente. Quand Inaudi arrive à Marseille, en 1879, il a déjà le comportement d'un calculateur aguerri dans le "métier", comme en témoigne cet article du Petit Marseillais :









"UN NOUVEAU MONDEUX AU CAFE DU LOUVRE
Un nouveau Mondeux est visible en ce moment dans notre ville au café du Louvre, rue Noailles, où les clients l'obsèdent d'incessantes questions. Il y a là un petit Italien de dix ans ne sachant ni lire ni écrire mais doué de la faculté merveilleuse de résoudre mentalement et en quelques secondes les calculs et les problèmes les plus ardus et les plus compliqués. Nous l'avons interrogé nous-mêmes hier, en le priant de nous donner le produit de la multiplication de 28.427 par 5.555. L'enfant se promena un instant autour d'une table, la tête penchée, et moins d'une minute après, nous donnait, à haute voix, le nombre suivant : 157.911.985. Un consommateur lui a donné son âge et le petit phénomène lui a répondu presque immédiatement en l'instruisant du nombre de jours, d'heures, de minutes et de secondes dont se composait l'âge du questionneur. Il résout avec la même promptitude toutes les opérations d'arithmétique qui peuvent lui être soumises. L'enfant possède une méthode mnémotechnique à lui, dont il a seul le secret et qu'il déclare avoir trouvé inopinément à l'âge de sept ans". [38]

Un prodige socialisé

"N'est-il pas honteux pour l'homme instruit
D'Ă©chouer dans un calcul de tĂŞte dont se
Jouent la plupart des ignorants !"
Bergery, Traité du calcul sans chiffres

Pourquoi l'épisode de la foire est-il si nécessaire? [39] Sans doute pour la même raison qu'est nécessaire l'anecdote du compte rectifié de manière inattendue lors de la transaction opérée par un père analphabète. C'est sur la foire, c'est lors d'une transaction commerciale qu'un très jeune enfant manifeste de manière impromptue un savoir qui, à la différence de la lecture et de l'écriture "ne s'apprend pas" : le savoir-compter. Les jeunes prodiges rendent manifeste le caractère inexplicable de ce savoir : c'est là un don octroyé aux illettrés. A côté des prodiges extraordinaires ainsi célébrés, il y a le prodige ordinaire et quotidien de celui qui ne sait ni lire ni écrire mais qui sait compter :

"(En Rouergue) vers 1830 et même 1850, le paysan qui savait lire et écrire était qualifié de savant. Chaque paroisse n'en possédait pas plus de deux ou trois… On s'étonne en apprenant que ces illettrés savaient compter admirablement, c'est-à-dire avec justesse et rapidité" [40]. De même en Bretagne : "Nos mères, dont certaines ne savent pas un mot de français, nos grands-mères dont certaines n'ont pas été du tout à l'école, comptent très bien sur l'échelle des réaux et des écus et jusqu'à des sommes très élevées. Il faut les voir au marché ou à la foire quand elles achètent ou vendent les œufs, le beurre, le cochon, les vaches. Elles calculent au moins aussi vite que celui d'en face" [41].

Les témoignages détaillés sur les procédés employés sont pratiquement inexistants. Nous avons montré ailleurs [42] [lien] que l'on ne devait pas s'en étonner. Le savoir-compter est un savoir que l'on rencontre à l'état pratique dans les sociétés "orales" de l'Europe rurale contemporaine, un savoir perçu "en situation" mais d'autant plus efficace qu'il est mystérieux. Le pouvoir du lettré est rapporté au livre et à la manipulation de l'écrit, le pouvoir de l'illettré est rapporté au calcul. Ainsi, retrouvant de manière inattendue une acception forte du verbe "calculer", la vox populi assimile le calcul à la pensée. Quand les dialectologues, pour constituer leurs atlas linguistiques, ont demandé à des villageois nés au début de ce siècle quel était le terme local pour désigner le fait de penser, on leur a répondu par un verbe caractérisant le paysan qui s'éloigne quelques instants d'une scène de transaction en levant les yeux au ciel pour effectuer un compte. Dans la région du Centre par exemple, "penser" est rendu par des termes occitans équivalents au français "songer", "calculer", "solder" (au sens de terminer une opération). Il est aussi rendu de manière inattendue par le terme "murmurer". Or le fait de "murmurer" ou de "marmotter" des nombres est l'une des attitudes caractéristiques, pour ne pas dire obligées, du calculateur mental en action. Si celui qui pense "calcule", que dire de celui qui calcule sans cesse, sinon qu'il est tout entier abimé dans d'impénétrables pensées ? Telle est la croyance "populaire" qui fait du calculateur mental un prodige. Qu'en est-il de l'appréhension "savante" du phénomène, Comment rendre compte, non plus du personnage du calculateur, mais du calcul lui-même ? Autant de questions auxquelles nous tenterons de répondre ailleurs.









 


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