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Dominique Blanc - ANTHROPOLOGIE ET CALCUL Comptabilit√© des illettr√©s 
______________________________


L'ESPRIT SANS LA LETTRE
La comptabilité des illettrés


par Dominique Blanc



√Čcole des Hautes √Čtudes en Sciences Sociales
LISST ‚Äď Centre d'Anthropologie Sociale ‚Äď Toulouse


_________________________________________________________________


Nous avions entendu parler d' "En Zero" (Mr Z√©ro) dans ce village des Pyr√©n√©es audoises, d'un myst√©rieux personnage qui, tout en n'ayant jamais fr√©quent√© l'√©cole, √©tait capable de compter "de t√™te" avec une aisance extraordinaire. Tous ses calculs tombaient juste, disait-on, si juste qu'ils finissaient tous par z√©ro! Aussi ne le connaissait-on que sous le nom du roi des nombres. Nos questions pressantes sur de si extraordinaires capacit√©s n'obtinrent cependant que des r√©ponses √©vasives, en fait la description d'une posture. Devant une pile de bois, "En Zero" reculait d'un pas, la fixait intens√©ment, s'ab√ģmait un instant en de myst√©rieux calculs et donnait, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, le volume, le poids et √©ventuellement le prix de la coupe qu'on lui pr√©sentait. Le coup d'Ňďil et le calcul mental pouvaient, gr√Ęce √† ce personnage, √™tre fi√®rement exhib√©s par ses voisins comme des savoirs appartenant √† ceux qui ne savent pas, une revanche sur une √©cole respect√©e mais battue ici sur son propre terrain. Dans un domaine au moins, un illettr√© pouvait √™tre un savant.

Le personnage d' "En Zero" est embl√©matique. Le tr√®s s√©rieux Dictionnaire de P√©dagogie de Fr√©d√©ric Buisson propose √† ses lecteurs, au moment m√™me o√Ļ va triompher l'√©cole la√Įque gratuite et obligatoire, ce curieux texte √† l'article calcul mental:

"‚Ķ(d√©non√ßant) l'usage trop habituel de l'√©criture pour les calculs les plus simples, et la lenteur des proc√©d√©s dans bien des cas o√Ļ l'ignorant trouve instantan√©ment la solution demand√©e. Tel p√®re de famille, qui n'a re√ßu aucune instruction, prend u malin plaisir √† mettre en d√©faut sur ce point son fils, un des forts de l'√©cole; et si l'on va au march√©, on y trouve √† chaque instant l'occasion d'admirer la promptitude avec laquelle un compte est bient√īt fait de t√™te, malgr√© les quarts et les demi-quarts dont il peut √™tre compliqu√©. [1]

Quelques ann√©es plus tard, les ma√ģtres d'Ňďuvre de la Grande Encyclop√©die confient le paragraphe P√©dagogie ‚Äď Calcul mental de l'article Calcul √† H. Laurent, Docteur √®s-sciences math√©matiques, examinateur √† l'√Čcole Polytechnique. On s'attendrait √† une le√ßon de p√©dagogie: H. Laurent nous donne √† lire une √©vocation des calculateurs prodiges, illettr√©s pour la plupart, qui connurent leur heure de gloire au XIXe si√®cle. Sa recension est certes critique mais visiblement fascin√©e. Il s'appuie sur des cas c√©l√®bres pour recommander une pratique assidue du calcul mental dan les √©coles. Jugeant sans doute la p√©roraison de l' "examinateur de l'√Čcole polytechnique" encore trop succincte, H. Marion, professeur √† la facult√© des lettres de Paris et membre du conseil de r√©daction de la Grande Encyclop√©die, la fait suivre imm√©diatement d'une longue note de sa plume:

" Autre chose est le calcul mental, autre chose l'arithm√©tique th√©orique, et l'on s'est quelquefois demand√© si dans nos √©coles une confusion f√Ęcheuse ne s'√©tait pas √©tablie √† cet √©gard, si la moins utile de ces deux choses ne faisait pas souvent tort √† l'autre. Cela est affaire de mesure et d√©pend des √©coles que l'on consid√®re. La science des nombres est une discipline en tous points excellente, n√©cessaire √† l'√©ducation compl√®te de l'esprit: on ne concevrait pas qu'elle n'e√Ľt pas sa grande part dans la culture secondaire. M√™me dans l'enseignement primaire, une certaine initiation th√©orique aux r√®gles et aux raisons des op√©rations √©l√©mentaires rend certainement service aux bons esprits, dussent-ils ne pas aller au-del√†. Mais tout le monde a pu voir l'embarras de quelque grand coll√©gien aux prises avec un calcul fort simple, plus gauche, mais s√Ľr de lui, la plume √† la main, qu'un paysan illettr√© habitu√© √† calculer de t√™te. Ce coll√©gien, bien entendu, a toutes sortes de sup√©riorit√©s; mais en voil√† une qui lui manque: pourquoi ne souhaiterait-on pas qu'il l'e√Ľt avec les autres, s'il le peut sans perdre par ailleurs? √Ä plus forte raison est-il f√Ęcheux qu'√† l'√©cole primaire, o√Ļ le but est avant tout d'armer l'enfant pour la vie pratique, le livre d'arithm√©tique, le calcul √©crit tout au moins, avec ses lenteurs que ne rach√®te pas toujours plus de s√Ľret√©, prennent souvent tant de temps qu'il n'en reste point pour le calcul mental" . [2]

Cette insistance des grands esprits, des responsables de l'enseignement primaire √† l'Universit√©, √† comparer explicitement une pratique populaire spontan√©e et efficace aux r√©sultats peu probants, selon eux, des apprentissages scolaires, ne peut √™tre comprise qu'en r√©f√©rence √† une longue histoire. Si de larges couches de la population ont pu prosp√©rer sans savoir lire et √©crire dans l'Europe moderne, la n√©cessit√© de savoir compter s'imposait √† de nombreux groupes sociaux. Ainsi les marchands et commer√ßants de toutes sortes, professionnels ou occasionnels, devaient-ils imp√©rativement apprendre ou inventer des proc√©d√©s de calcul quotidiennement mis en pratique. L'√©cole de masse, l√† plus qu'ailleurs, n'est dons pas arriv√©e en terrain vierge. D'o√Ļ l'embarras des p√©dagogues face √† une pratique qui √©chappe largement au Grand Partage: celui qui distingue l'oral de l'√©crit, celui qui s√©parera d√©sormais les analphab√®tes des citoyens alphab√©tis√©s.

L'embarras est perceptible aussi dans la mani√®re dont les historiens traitent de l'√©volution des apprentissages √©l√©mentaires dans le processus d'alphab√©tisation des soci√©t√©s europ√©ennes. Les √©tudes propos√©es concernent bien la lecture, l'√©criture et le calcul mais quand vient le moment de l'analyse le calcul manque souvent √† l'appel. Les performances en ce domaine ne peuvent certes √™tre mesur√©es comme sont mesur√©es des capacit√©s lexiques √† partir des signatures appos√©es obligatoirement au bas des actes de mariage. De plus l'apprentissage de ce troisi√®me savoir venait en fin de cursus √©l√©mentaire: beaucoup d'√©l√®ves y √©chappaient parce qu'ils avaient d√©j√† quitt√© les petites √©coles. Mais la raison fondamentale tient au statut du calcul dans les pratiques professionnelles d'une soci√©t√© marchande. Savoir sp√©cialis√©, l'√©crire-compter, sa ma√ģtrise et sa transmission, ne suivent pas les m√™mes voies que l'√©crire-lire propos√© par les coll√®ges et les √©coles √©l√©mentaires [3].

Les anthropologues ont été victimes d'une même cécité sélective. Jack Goody, pour ne citer que le plus connu, a consacré un livre entier à La raison graphique. Ses pénétrantes analyses du Grand Partage expédient la question du calcul en une demi-page [4]. En africaniste averti, il ne pouvait cependant pas ignorer l'importance fondamentale des systèmes de numération, de mesure et de comptabilité dans les sociétés dites "orales". Mais, sur ce point, la vois est fermée avant que d'être ouverte.

Le murmure de l'intelligence

Compter est bien le point aveugle de la literacy. Dans nos sociétés c'est un savoir pratique qui tire une grande part de son prestige du mystère qui l'enveloppe. Car si l'on entend souvent vanter les mérites des calculateurs "naturels", leurs procédés restent énigmatiques. À l'omniprésente explication de tout savoir par l'école est opposé l'inexplicable:

" Nos parents calculent remarquablement de la t√™te sans avoir recours au moindre crayon. Alain Le Goff est pass√© ma√ģtre dans cet exercice. Quand je lui demande comment il fait, il n'est pas capable de m'expliquer" [5].

Les exemples abondent, du paysan dans son champ, de la grand-m√®re au coin du feu, soudain fig√©s, le nez en l'air, les yeux mi-clos, qui calculent. Le terme retrouve ici tout son sens et l'op√©ration est soigneusement mise en sc√®ne car elle est ambigu√ę: elle peut aussi d√©signer autre chose, au-del√† du simple calcul. En effet, la confusion est imm√©diatement faite, dans la bouche de celui qui √©voque une telle attitude, entre le d√©compte et la r√©flexion. Le calcul, de la Ratio m√©di√©vale aux termes de notre langage quotidien, est bien charg√© potentiellement de cette double signification. Dans l'attitude et la d√©signation du calculateur illettr√© elle est non seulement r√©affirm√©e mais remotiv√©e: calculer et penser sont une seule et m√™me op√©ration mentale.

Le langage populaire a longtemps gard√© une trace pr√©cise de cette confusion. En domaine occitan, le dialectologue Pierre Nauton nous en propose de pr√©cieux t√©moignages dans son Atlas linguistique et ethnographique du massif central [6]. √Ä la question: "Comment dites-vous 'r√©fl√©chir' en patois?", des informateurs qui pratiquaient couramment le parler local entre les deux guerres, ont r√©pondu par un ensemble de termes et d'expressions r√©v√©lateurs. √Ä c√īt√© des formes emprunt√©es au fran√ßais comme refletsi ou ezamina ("examiner") existe le terme commun aux deux langues karkula ("calculer"). Le verbe suska est souvent donn√© comme une alternative √† ces formes par un m√™me informateur. Il signifie "songer" ou "r√©fl√©chir" mais au sens de "penser d'une mani√®re r√™veuse". Ces h√©sitations de la langue prennent sens √† travers deux traductions plus inattendues du verbe "r√©fl√©chir". Plusieurs informateurs proposent en effet murmura ("murmurer") comme unique √©quivalent. Cette √©trange transposition ne peut se comprendre qu'en r√©f√©rence √† l'attitude habituelle de celui qui calcule tel qu'il est per√ßu par les autres. Du calculateur "mental" il est dit qu'il "murmure" ou qu'il "marmonne" pendant son compte, son corps restant immobile alors que sa bouche est en perp√©tuel mouvement. L'op√©ration mentale la plus "noble" (la r√©flexion) est donc clairement d√©sign√©e par un verbe d√©crivant l'expression physique d'une op√©ration jug√©e √©quivalente: le calcul. Si un doute √©tait permis, l'autre traduction, en apparence √©loign√©e, le dissiperait. Pour "r√©fl√©chir" est en effet propos√©e l'expression Lysa me sulda, litt√©ralement: "Laissez-moi faire le compte".

Muni de cette clé, le lecteur du Trésor du Félibrige de Frédéric Mistral trouvera facilement son bonheur [7]. Ce gros dictionnaire recense les termes en usage dans la plupart des dialectes occitans à la fin du siècle dernier. On ne s'étonnera pas d'y retrouver le lexique du compte pour désigner les opérations de l'esprit:

- Chifra signifie certes "chiffrer" et "calculer" mais aussi "réfléchir" et "penser". "Donner à penser" se dit en provençal Faire chifra.
- Noumbra, terme technique pour "dénombrer" a également le sens de "supputer" et Tarifa ("tarifer") veut dire "bien calculer son coup".

Retracer la constellation des termes désignant à la fois des opérations mentales et des modalités du compte justifierait une étude particulière. Nous ne pouvons que l'évoquer ici, en soulignant au passage que les "manières de compter" peuvent servir à désigner des modes de raisonnement définis comme "comptes de vieilles", "comptes de femme" ou "comptes de muletier"…

L'écriture des illettrés

L'illettr√©, de l'avis de ceux qui partagent sa culture, r√©fl√©chit puisqu'il calcule et le fait qu'il puisse calculer "sans l'avoir appris" est la preuve qu'il pense, fut-ce hors des chemins soigneusement trac√©s par l'√Čcole. La fronti√®re entre "ceux qui savent" et tous les autres se d√©place alors vers l'acc√®s √† l'√©criture. Mais l'√©criture enseign√©e par l'√Čcole n'est pas toute l'√©criture. Si les √©quivalents proven√ßaux d' "√©crire" et d' "√©criture" ont bien le m√™me sens qu'en fran√ßais, dans le Tr√©sor les participes "√©crit" et "√©crite" ont un sens beaucoup plus √©tendu. Ils d√©signent tant un lin√©ament √©voquant l'aspect ext√©rieur d'un texte alphab√©tique qu'une d√©coupure rappelant une marque de propri√©t√© ou un motif d√©coratif. Ainsi sont "√©crits" un haricot vein√© (faiou escri), une figue fendill√©e (figo escricho) ou une assiette peinte (assieto escricho). Une feuille de vigne d√©coup√©e est escricho et l'insecte qui a coutume de la marquer de la sorte est appel√© l'escrivan ("l'√©crivain"). Cette perception "illettr√©e" de la forme graphique n'use pas toujours arbitrairement de la m√©taphore. La Provence de Mistral est une Provence pastorale. Une inscription y est n√©cessaire: celle du "chiffre" du propri√©taire sur les b√™tes du troupeau, essentiellement ovin. Cette marque est identifi√©e √† l'√©criture √† la fois la plus indispensable et la plus √©l√©mentaire: la signature. Dans les r√©gions o√Ļ l'on marque les animaux par poissage, "apposer sa signature" se dira longtemps metre sa pego ("mettre sa poix").

Dans ce contexte le terme d' escrivan ne d√©signe pas seulement un insecte: c'est √©galement le nom que l'on donne au "berger qui tient les comptes d'un troupeau transhumant", toujours selon Mistral, √† l'un de ceux qui apr√®s avoir poiss√© les toisons ou "d√©coup√©" les oreilles sera plus particuli√®rement charg√© d'inscrire la liste des signes graphiques correspondants √† la s√©rie des marques des divers troupeaux en partance. Le berger peut √™tre illettr√© mais un illettr√© qui "√©crit" dans son libret, le carnet qui fera foi en cas de contestation. Scribe privil√©gi√©, il manipule une autre √©criture compos√©e des signes de propri√©t√© en usage dans une ou plusieurs communaut√©s. Il peut aussi "inventer" lui-m√™me une √©criture toujours li√©e aux n√©cessit√©s d'une comptabilit√© multiple. Une enqu√™te conduite dans les Abruzzes, vers 1930, mentionne un syst√®me de marquage des ovins par d√©coupage des oreilles qui font de chaque animal une "page" d'un "registre vivant" o√Ļ peuvent √™tre inscrites l'ascendance et l'histoire de la b√™te, sa place dans le troupeau et sa destination future. Le syst√®me repose sur une combinaison de signes inspir√©s des chiffres romains. Un relev√© peut √™tre inscrit sur un registre de papier, rejoignant ainsi la tradition des "livres de marques" dont l'usage est g√©n√©ralis√© et pr√©cis√©ment codifi√© dans les soci√©t√©s pastorales de l'Europe du Nord [8].

Illettr√©s remarquables, les bergers le sont en un double sens que r√©v√®le le destin embl√©matique de certains d'entre eux. Les plus fameux "calculateurs prodiges" c√©l√©br√©s au si√®cle dernier √©taient de jeunes bergers analphab√®tes. D√©couverts dans des campagnes recul√©es ils furent examin√©s par les plus grands savants de leur temps avant d'√™tre livr√©s √† l'admiration des foules. La n√©cessit√© o√Ļ ils se trouvaient de d√©nombrer le troupeau et le d√©sŇďuvrement de la solitude, pensaient-on, les avaient incit√©s √† inventer pour eux-m√™mes des syst√®mes de num√©ration orale et des techniques de calcul mental qui firent d'eux des incarnations vivantes de ces "savants naturels" dont on soup√ßonnait l'existence parmi les illettr√©s. Calculateurs sans √©criture, le berger occupe encore le p√īle oppos√© en ma√ģtrisant une comptabilit√© graphique. Figure embl√©matique de l'illettr√© savant, il passera d'une √©criture de la pratique √† une pratique de l'√©criture comme le montre Daniel Fabre dans son analyse de l'ensemble des autres savoirs, du "savoir autre" incarn√© par le berger dans la culture europ√©enne [9].

Mais "l'√©criture des illettr√©s" ne se r√©duit pas aux marques pastorales. Des signes graphiques servant √† la notation d'une comptabilit√© accessible √† qui ne poss√©dait pas l'√©criture alphab√©tique furent en usage dans toute l'Europe d√®s le Moyen Age. Ils pouvaient √™tre emprunt√©s √† des syst√®mes connus mis en Ňďuvre suivant des m√©thodes originales comme le sont quelques chiffres romains par une vieille commer√ßante suisse illettr√©e:

"… toute une arithmétique se réduisait à un Un romain, un Cinq, un Dix et un Cent. Comme c'était au temps de sa prime jeunesse, en une région lointaine et oubliée du pays, qu'elle s'était assimilé la pratique de ce quatre chiffres, transmis par un usage vieux d'un millénaire, elle les maniait avec une remarquable habileté. Elle ne tenait aucun livre et ne possédait rien d'écrit; pourtant elle était à chaque instant en état d'embrasser l'ensemble de son commerce qui souvent s'élevait à plusieurs mille, mais se distribuait exclusivement par petits postes. Pour y parvenir, c'est avec une grande dextérité qu'elle couvrait le dessus de sa table, à l'aide d'une craie, de colonnes serrées de ces quatre chiffres. Quand, de mémoire, elle avait posé toutes les sommes de la sorte, elle atteignait avec simplicité son but par une nouvelle opération, en effaçant avec le doigt mouillé une série après l'autre, aussi promptement qu'elle les avait mises en place. Ainsi naissaient de nouveaux groupes numérique plus petits, dont le sens et la justification n'étaient connus que d'elle seule, puisqu'aussi bien, c'était toujours les mêmes quatre simples quatre chiffres qui eussent semblé à tout autre qu'elle un grimoire de l'antique paganisme" [10].

La pratique des comptes "√† la craie" est attest√©e depuis le XVe si√®cle. Ils servaient aux aubergistes √† noter √† l'aide de quelques signes conventionnels simples l'√©tat du cr√©dit de leurs clients √† m√™me les murs de leur √©tablissement. Dans plusieurs langues europ√©ennes "craie" et "cr√©dit" sont ainsi devenus synonymes. Comptes al longue cr√īye comme l'on dit en Wallonie, sans doute la plus tardive de leurs terres d'√©lection [11]. Lettr√©s et illettr√©s pouvaient alors partager la ma√ģtrise d'un syst√®me graphique √©tabli par tradition et par convention. G√©n√©ralement adapt√© √† la division des monnaies locales, il permettait √† ceux qui connaissaient les chiffres de reconna√ģtre la somme finale et √† ceux qui ne connaissaient que la monnaie √† rep√©rer les quantit√©s dues. Mais le syst√®me devint vite assez sophistiqu√© √† cause des variations constantes de la valeur des monnaies et des produits concern√©s. La convention rendant la tradition efficiente, le groupe des clients d'un m√™me commer√ßant formait une petite communaut√© poss√©dant en propre un syst√®me plus ou moins original de comptabilit√© graphique. Nous les connaissons gr√Ęce √† de nombreuses d√©positions devant les tribunaux. En cas de contestation, la justice devait en effet s'enqu√©rir √† la fois des preuves mat√©rielles (les op√©rations √©crites) et de leur syst√®me d'interpr√©tation (gr√Ęce aux t√©moignages sur la valeur des signes employ√©s). Il nous arrive d'assister r√©trospectivement √† la d√©position d'un commer√ßant entour√© de ses voisins exhibant devant un tribunal imperturbable une porte d'armoire. Car les comptes de chacun des d√©biteurs sont tenus, du moins en Wallonie, en un lieu pr√©cis d'une boutique vite devenue maison des √©critures. Quand un commer√ßant malhonn√™te est emprisonn√© √† Li√®ge au XVIIIe si√®cle, un huissier est d√©p√™ch√© √† son domicile afin d'y relever l'emplacement et le contenu des comptes √† la craie dispers√©s dans ses appartements. Parall√®lement, l'accus√© doit indiquer au juge les lieux pr√©cis o√Ļ sont tenus les comptes de tous ses clients afin qu'il ne puisse substituer un support √† un autre lors d'une confrontation. La maison des √©critures √©tait aussi th√©√Ętre de la m√©moire.

Cette br√®ve incursion dans un domaine m√©connu nous rappelle qu'il fut un temps dans notre soci√©t√© o√Ļ "les illettr√©s" ne formaient pas forc√©ment un groupe r√©duit et marginal toujours per√ßu de mani√®re n√©gative. Elle nous a permis d'insister sur l'existence de savoirs qui √©chappent √† la mesure scolaire des habilet√©s "lettr√©es". La r√©alit√© la plus contemporaine nous confirme l'int√©r√™t d'une connaissance pr√©cise des ces savoirs et de leur repr√©sentation. Des enqu√™tes conduites r√©cemment aux √Čtats-Unis et au Br√©sil ont montr√© combien la notion de "mise en pratique" des savoirs scolaires √©l√©mentaires dans le domaine de l'arithm√©tique √©tait probl√©matique. Elles prolongent les observations plus anciennes de James Herndon:

" J'allais souvent au bowling de Tierra Firma‚Ķ Un jour, je tombe sur le gamin le plus retard√© de ma classe de retard√©s‚Ķ Il se pr√©parait prendre son travail, me dit-il. Il tra√ģnait dans le coin en attendant cinq heures, l'heure de commencer. Que faisait-il? ‚Äď Je compte les points, me dit-il, pour les clubs. Il comptait les points de deux √©quipes en m√™me temps. Il gagnait quinze dollars en deux heures. Pour lui, c'√©tait un job extra: il gagnait quinze dollars en faisant des choses qui lui plaisaient et qu'il aurait peut-√™tre m√™me faites pour rien, juste pour le plaisir. Il comptait les points. Deux √©quipes de quatre personnes, huit scores √† la fois. Il additionnait rapidement, sans jamais se tromper (personne n'aurait tol√©r√© d'erreur) et en respectant le proc√©d√© de d√©compte assez compliqu√© du bowling‚Ķ Le club de bowling n'est pas une Ňďuvre charitable ni sociale; √ßa ne l'int√©resse pas de donner √† un gamin retard√© la possibilit√© de faire des progr√®s en fichant la pagaille dans les scores. Non, ils donnaient quinze dollars √† ce gamin dou√© qui s'√©tait montr√© rapide et pr√©cis parce qu'ils avaient besoin d'un bon marqueur. Je crus que je le tenais enfin, ce gamin born√©. De retour √† l'√©cole, je le f√©licitai en lui disant combien il √©tait dou√© pour compter les points du bowling. Et naturellement je lui refilai des probl√®mes de bowling. Patatras! Mon brillant marqueur fut incapable de savoir si deux 'stikes' plus un coup de huit quilles faisaient 18, 28 ou 108 et demi" [12].

Les travaux de Jean Lave et de ses collaborateurs en Afrique, au Br√©sil ou en Californie, montrent comment les savoirs mis en pratique dans l'exercice du m√©tier de tailleur, lors d'achants au supermarch√©, dans la gestion des finances familiales ou la d√©termination des quantit√©s d'ingr√©dients devant entrer dans la pr√©paration des repas, prennent en compte une s√©rie d'√©l√©ments "sp√©cifiques √† la situation" qui ont peu √† faire avec les acquisitions scolaires. L'un des int√©r√™ts majeurs de cette recherche est aussi de souligner que l'on ne peut rendre compte de ces pratiques en termes de handicap ou de conduite "illettr√©e". Au supermarch√©, bien des ing√©nieurs observ√©s mettent en Ňďuvre inconsciemment, au-del√† du discours √©conomiste st√©r√©otyp√© servi √† l'enqu√™trice, une "raison irrationnelle" dont les anthropologues pourraient faire leur miel" [13]

Notes

[1] Ferdinand Buisson (éd.), Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, vol.1, Paris, 1882.

[2] La Grande Encyclopédie, Paris, 1890.

[3] Voir Daniele Marchesini, Il bisogno di scrivere. Usi della scrittura nell'Italia moderna, Bari, Laterza, 1992 et Jean H√©brard, "La scolarisation des savoirs √©l√©mentaires √† l'√©poque moderne", Histoire de l'√©ducation, 1988, n¬į38, p.7-58.

[4] Jack Goody, La Raison graphique, Paris, Minuit, 1977, p.51.

[5] Pierre-Jakez Heliaz, Le cheval d'orgueil, Paris, Plon, coll. "Terre Humaine", 1975 [rééd. Presse-Pocket, 1982, p.250]

[6] Pierre Nauton, Atlas linguistique et ethnographique du Massif central, Paris, éd. Du CNRS, 1977, vol.III. Tous les termes sont cités dans l'orthographe de l'auteur.

[7] Frédéric Mistral, Lou Tresor dou Felibrige ou Dictionnaire povençal-français, paris, Delagrave, 1936 (1ère éd., 1886). Tous les termes sont cités dans l'orthographe de l'auteur.

[8] Vois G√∂sta Berg, "Die Merkb√ľcher auf Gotland", Folk Liv, Acta Ethnologica Europae, 1966, t.XXX, p.48-62.

[9] Daniel Fabre, "Le berger des signes", √Čcritures ordinaires, ouvrage collectif sous la direction de D. Fabre, Paris, POL/BPI du Centre Georges-Pompidou, 1993. Voir aussi Dominique Blanc, "Graphies et comptabilit√©s : un savoir pastoral", communication au colloque de Nuoro (Sardaigne), 20-23 Novembre 1991, in√©dit.

[10] Gottfried Keller, Henri le Vert, cité par Karl Menninger, Zahlwort und Ziffer, Göttingen, 1955, vol.II, p.55.

[11] Lucien Gerschel, "Autour des comptes √† c√©rdit ou al longue cr√īye", Enqu√™tes du Mus√©e de la vie Wallonne, Janvier-d√©cembre 1959, t.VIII, p.264-289.

[12] James Herndon, How to Survive in your Native Land, Simon and Schuster, 1971. Cit√© in Jean Lave, "la qualit√© de la quantit√©", [Italique]Culture technique: "Les vues de l'Esprit", n¬į14, juin 1985, p.47-57.

[13] Jean Lave, Cognition in Practice. Mind, Mathematics and Culture in everiday Life, Cambridge, Cambridge University Press, 1988.





 


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