Vendredi 28 juillet 2017; 14h 46min. 35sec   
 

Accueil
Recherche
zzzzzzzzzzzzzzzzzzzz
ANTHROPO A TOULOUSE
ETHNO-INFO
zzzzzzzzzzzzzzzzzzzz
MASTER 1 (2016-2017)
MASTER 2 (2016-2017)
INFOS MEMOIRES M1-M2
SEMINAIRES EHESS
zzzzzzzzzzzzzzzzzzzz
zzzzzzzzzzzzzzzzzzzz
SITE PERSONNEL
DE DOMINIQUE BLANC
zzzzzzzzzzzzzzzzzzzz
PUBLICATIONS
zzzzzzzzzzzzzzzzzzzz
En Anthropologie
Traductions Anthropo
Traduct. Littéraire
RITES SCOLAIRES
Children agency
Sur le Bizutage
Bizutages Normaliens
Mémoire du rite
RITE ET ECRITURE
Rites d'écriture
Le temps des cahiers
Etnografia escritura
RITE HISTOIRE MEMOIR
Fiesta y historia
Fête-Ecrit-Histoire
Rite et Histoire
SAVOIRS
Quelle ethnographie?
IDENTITES
Régionalismes
Regional Nationalism
Frontières-Langues
Ecriture du local
Poète d'oc
ANTHROPO ET CALCUL
Numérations primiti
Ethnomathematics
Calcul Illettrés
Calculateur prodige
ENFANCES
Enfants sauvages...
... enfants savants
Enfants ouvriers
PETITES ECOLES
Ma√ģtres d'√©coles
Conflits scolaires
1ers Apprentissages
Jeux traditionnels
LITTERATURE
Delibes en Francia
Delibes Universal
ENSEIGNEMENT
Ethno de l' Europe
Sťlection de sites
Contact
Statistiques
Infos lťgales

 

 

 


Dominique Blanc - IDENTITES ET ECRITURE - ACHILLE MIR 
_______________________________________



ACHILLE MIR (1822-1901)
Le ma√ģtre d'√©criture et la langue du peuple

par Dominique BLANC




√Čcoles des Hautes √Čtudes en Sciences Sociales
LISST ‚Äď Centre d'Anthropologie Sociale ‚Äď Toulouse

__________________________________________________________________

Présentation de la réédition de : Achille MIR : Glossaire des comparaisons populaires du Narbonnais et du Carcassez, Carcassonne, Garae, 1984, pp. I-XV.
__________________________________________________________________


Lors des f√™tes latines de Montpellier, le 26 mai 1878, un po√®te obtient une m√©daille de vermeil pour des Contes en vers et des Contes en prose mais aussi pour un Glossaire des comparaisons populaires qu'il a recueillies. La transcription d'expressions de la langue orale est prim√©e au m√™me titre qu'une Ňďuvre de cr√©ation. L'√©lucidation de cet apparent paradoxe pourrait suffire √† constituer la trame d'une pr√©sentation du Glossaire et de son auteur.

Une double carrière

Achille Mir est n√© le 30 novembre 1822 √† Escales, petit village audois proche de L√©zignan, dans une famille d'ouvriers agricoles propri√©taires de quelques terres. Apr√®s l'√©cole primaire de Montbrun, bourgade voisine, les quelques arpents r√©unis par son p√®re attendent le fils de brassier. Cependant, une perspective nouvelle s'ouvre aux bons √©l√®ves des milieux populaires des campagnes depuis la cr√©ation d'une √Čcole Normale √† Carcassonne, en 1834. Achille Mir, b√©n√©ficiaire d'une bourse, entre ainsi dans sa premi√®re carri√®re, celle d'instituteur. √Ä l'issue de sa formation, il exerce pendant cinq ans √† Aigues-Vives (1842-1847) avant d'√™tre mut√© √† Capendu. Il n'a que le temps de s'installer dans ce chef-lieu de canton: il est rappel√© √† l'√Čcole Normale pour y exercer les fonctions de ma√ģtre-adjoint et de directeur de cette √©cole primaire d'√©lite qu'est alors "l'√©cole annexe". De vingt-six √† trente-deux ans, le jeune rural vit au cŇďur du centre urbain du syst√®me d'enseignement qui √©tend peu √† peu son r√©seau sur l'ensemble des pays audois. Fascin√© par l'√©cole, il occupe ses loisirs √† la r√©daction d'une M√©thode d'√©criture de main. Le semi-illettrisme du milieu d'origine est conjur√© par la pratique de cette limite extr√™me de l'√©criture qu'est la calligraphie. Le succ√®s de la m√©thode aupr√®s des autorit√©s acad√©miques ne retient pas Mir dans l'enseignement public o√Ļ il e√Ľt pu l'exploiter aupr√®s des instances officielles. Il lui pr√©f√®re un poste dans les classes pr√©paratoires du petit s√©minaire et quelques cours d'√©criture dans diverses maisons d'√©ducation. Sans doute la rigidit√© de l'administration de l'√Čcole Normale ne convient-elle pas √† celui que les s√©minaristes surnomment "papa Mirgot" alors qu'il approche de la quarantaine. Timide et passablement chahut√© au dire de ses anciens √©l√®ves, il compose des fables et des moralit√©s qu'il r√©cite dans ses classes, en fran√ßais √† ses d√©buts, en langue d'oc par la suite.

Vers 1860, une deuxi√®me carri√®re s'annonce. Mir parle √† ses amis d'une "messe de Ladern" qu'il projette d'√©crire. Encourag√© √† sortir ses productions du cadre √©troit de l'√©cole, le po√®te se risque √† pr√©senter un texte, La bigno, pou√®mo en quatre cants, seguit das regr√®ts sus la p√®rto d'uno damo-jano b√©n√©rablo, au concours organis√© par la Soci√©t√© Arch√©ologique de B√©ziers qui le r√©compense en 1863. Il prend place d√©sormais dans le cort√®ge des laur√©ats des concours litt√©raires r√©gionaux. Il collabore au recueil mensuel Les muses du Midi o√Ļ paraissent plusieurs de ses premiers textes. En 1869, il quitte d√©finitivement l'√©cole pour assurer la charge de directeur-comptable de la Manufacture de la Trivalle. Il n'abandonne pas pour autant l'enseignement puisqu'il assure lui-m√™me l'instruction des jeunes ouvriers de son usine. Les loisirs que lui laisse l'administration d'un entreprise en difficult√© sont monopolis√©s par la cr√©ation litt√©raire. Aux "po√®mes charitables" diffus√©s durant la guerre succ√®de une Ode au Pa√Įcherou qu'il compose apr√®s avoir pos√© lui-m√™me la premi√®re pierre de la nouvelle digue. Mais, parall√®lement √† ces √©crits dont sont coutumiers les po√®tes locaux, Mir collabore au premier num√©ro de la Revue des langues romanes √©dit√© √† Montpellier en 1870. Une ouverture est ainsi vers l'ext√©rieur. Elle annonce la rencontre avec les f√©libres qui aura lieu en 1874.

Mistral r√©serve un accueil favorable aux textes de Mir. Il reproche toutefois au Carcassonnais son orthographe fantaisiste qui va √† l'encontre des efforts f√©libr√©ens pour une unification de l'√©criture de la langue d'oc. Le po√®te local est aussit√īt confront√© √† une double exigence: linguistique et orthographique mais aussi th√©matique, Mistral lui demandant d'exercer ses talents dans le genre lyrique, plus noble et plus digne d'un mouvement litt√©raire qui veut tout √† la fois √™tre universellement reconnu et reprsenter "l'√Ęme du Midi". Un Sounet retrait de Petrarco et une Odo a Clemen√ßo Isauro prim√©s aux "f√™tes litt√©raires et internationales pour le cinqui√®me centenaire de P√©trarque" √† Montpellier, en juillet 1874, essaient tant bien que mal d'illustrer le dialecte languedocien dans cette nouvelle voie. Mais ce n'est pas l√† la veine propre du f√©libre audois. S'il est convaincu de la n√©cessit√© d'un mouvement √©tendu √† tous les pays de langue d'oc, il revient cependant sans fausse honte √† la verve populaire, aux personnages pittoresques d'une Ňďuvre travaill√©e en secret depuis son passage √† l'√©criture en "patois". Ainsi la Messo de Lader, une "bouffonnade", est-elle pr√©sent√©e avec les pi√®ces plus classiques de La cansou de la lauseto au concours de 1875. Son √©dition, en 1877, illustr√©e par Narcisse Sali√®res, et ses d√©clamations publiques en diverses circonstances, font d'Achille Mir un conteur populaire au double sens du terme.

Le F√©librige se r√©organise. Mir est nomm√© "majoral" en 1876 et proclam√© "ma√ģtre en gai savoir" en 1877. Son style et sa verve sont d√©sormais unanimement reconnus et lou√©s dans le mouvement litt√©raire. √Ä l'approche de la soixantaine, Mir pr√©sente ses Contes, son Glossaire et le Sermoun del curat de Cucugna √† divers concours litt√©raires. Mais, la renomm√©e acquise, l'√©crivain devient une sorte de po√®te officiel, d'abord animateur de joyeuses assembl√©es f√©libr√©ennes, puis pr√©sident d'honneur de toute nouvelle instance culturelle locale: la "Soci√©t√© de lecture" en 1885, la Revue de l'Aude en 1886, l' "Escolo Audenco", section audoise du F√©librige en 1892. Retir√© de la vie active apr√®s la fermeture de la Manufacture de la Trivalle en 1884, Mir projette sa figure embl√©matique sur une vie culturelle carcassonnaise plac√©e durant quelques ann√©es sous le signe du F√©librige et de la langue d'oc. Succ√©dant √† l'hommage de Mistral lors de la Sainte Estelle de Carcassonne en 1893, le geste de Mounet-Sully couronnant le vieux po√®te lors de la "F√™te des cadets de Gascogne" en 1897 marque le sommet et la fin d'une carri√®re. Achille Mir meurt le 10 ao√Ľt 1901 √† Carcassonne.

√Čcriture et conversion

Les deux carri√®res de l'√©crivain sont a priori contradictoires: comment peut-on √† la fois d√©fendre l'instruction pour tous en fran√ßais et illustrer par ses Ňďuvres la langue que combat l'√Čcole. En ce milieu du XIXe si√®cle o√Ļ il se met √† √©crire, l'instituteur Mir est un produit exemplaire du syst√®me scolaire qui l'a nourri de litt√©rature fran√ßaise. Il est cependant attentif √† la vie culturelle locale. Elle fait une large place √† l'expression publique en langue d'oc. Le chansonnier est un personnage populaire qui traduit dans ses compositions reprises de bouche en bouche une verve satirique juv√©nile qui restait autrefois anonyme. La presse naissante ouvre ses pages de "vari√©t√©s" aux po√®tes "patoisants" et aux historiens de la litt√©rature occitane m√©di√©vale red√©couverte, en √©tablissant toutefois rarement un lien entre le pass√© et le pr√©sent. Des artisans d√©clament leurs Ňďuvres qu'ils vendent dans la Narbonnais et le Lauragais. Cela ne suffirait pas cependant √† justifier el choix de la langue du peuple par un instituteur. Ces "vari√©t√©s" restent domin√©es culturellement par le d√©veloppement de l'√©dition en fran√ßais, par l'ouverture quasi-quotidienne √† l'information nationale, par le sentiment enfin que l'extension de l'enseignement √©l√©mentaire rend caduque l'√©criture d'une langue vou√©e √† la disparition malgr√© la persistance de son usage oral. Il fallait une motivation plus s√Ľre √† cette tentative pour qu'elle prenne corps.

La renomm√©e de trois po√®tes en langue d'oc emporte la d√©cision. Le premier, Jacques Bo√© dit Jasmin, conna√ģt u succ√®s qui, au-del√† de sa boutique de perruquier agenais, le rend c√©l√®bre dans la France enti√®re gr√Ęce √† la cons√©cration romantique parisienne. Sa r√©putation officielle pr√©c√®de l'engouement populaire manifest√© lors de ses d√©clamations publiques √† travers tout le Midi. Cette double reconnaissance par l'√©lite et par le peuple l√©gitime du m√™me coup la gloire locale de quelques artisans po√®tes. Le Carcassonnais Dominique Daveau, coiffeur lui aussi, est associ√© au triomphe de Jasmin qui le consacre ainsi po√®te reconnu. En 1859 enfin, la Mir√®io de Fr√©d√©ric Mistral re√ßoit un accueil enthousiaste. On peut donc d√©crire la langue populaire sans d√©roger aux principes de la litt√©rature officielle c√©l√©br√©e par l'√Čcole, ces exemples prestigieux le d√©montrent.

Ils expliquent en partie la conversion de Mir √† la langue d'oc. Il conna√ģt Daveau, il a entendu Jasmin √† Toulouse et il admirera Mistral. De son propre aveu, l'influence des deux premiers lui a fait abandonner ses tentatives de rimeur en fran√ßais. Mais il faut replacer ce choix dans le contexte de la pratique de l'√©criture que cultivaient les ma√ģtres d'√©cole contemporains de Mir. L'obligation leur est impos√©e √† l'√Čcole Normale de copier et recopier pour apprendre, de noter pour construire un discours personnel. L'exercice de la monographie communale comme mode d'approche privil√©gi√© de l'environnement r√©alisera bient√īt cet id√©al. Mais la technique impos√©e est incorpor√©e et devient alors passion quotidienne. Loin de pr√©senter toujours la forme convenue de la "litt√©rature d'instituteur" qui envahira la devanture des librairies dans les ann√©es 1890, cette passion pr√©sente une multitude d'aspects. Elle se donne libre cours dans les cahiers intimes du ma√ģtre d'√©cole. L'√©criture y appara√ģt institu√©e au plus profond de son √™tre. Toute correspondance avec l'administration est recopi√©e, comme sont consign√©s les billets aux amis. La p√©dagogie s'appuie sur des textes d√©coup√©s, coll√©s, recopi√©s, comment√©s. Plus encore: la r√©flexion personnelle ne semble pouvoir s'affirmer sans l'assurance du passage par l'√©criture. Celle-ci semble vou√©e √† une d√©rive sans fin. Elle est en effet souvent d√©tourn√©e de son r√īle d'archive et de brouillon toujours disponible. Les cahiers d'instiuteurs renferment des lettres d'amour √† des fianc√©es imaginaires, des po√®mes √©rotiques, jusqu'√† des textes dans une langue invent√©e dont l'auteur, pris √† son propre pi√®ge, cherche quelques pages plus loin √† d√©chiffrer le code. Les textes pr√©sent√©s au public sont glan√©s dans cet ensemble h√©t√©roclite dont ils repr√©sentent rarement toute la diversit√©. Quand Achille Mir rime en fran√ßais il ne fait que sacrifier √† ce qu'il est possible de donner √† lire ou √† entendre. On trouve dans ses carnets de nombreuses citations d'auteurs √† la mode, des expressions en fran√ßais et en occitan, de nombreuses pi√®ces de vers inachev√©es. Tout cela m√™l√©, souvent traduit d'une langue dans l'autre. L√©gitim√© par la reconnaissance des po√®tes √©voqu√©s plus haut, le choix des textes en langue d'oc ne s'est impos√© que peu √† peu.

Reste la question du public. Jasmin et Daveau ont des lecteurs et un auditoire. Cependant, il n'est pas concevable qu'un ma√ģtre d'√©criture, ancien normalien de surcro√ģt, s'adresse directement √† ce m√™me public, distinction solaire oblige encore. B√©n√©ficiaire d'une ascension sociale et culturelle remarquable, il accomplit fid√®lement son r√īle d'initiateur √† une culture nationale qu'il admire. Mais quelle perspective est ouverte aux instituteurs √©crivains dans le milieu litt√©raire de leur temps? Trop √©loign√©s par leurs origines de l'id√©al qu'ils v√©n√®rent, ils ne peuvent faire Ňďuvre personnelle. Vou√©e √† l'imitation pesante de la litt√©rature qu'ils ont appris √† conna√ģtre √† l'√©cole, sur tous les terrains: local, r√©gional et national, leur production est marginale, √† la fois d√©vote et domin√©e. Ils en sont r√©duits √† une carri√®re sp√©cialis√©e dans la litt√©rature scolaire ou bien √† revendiquer hautement leur qualit√© de "primaires", souvent √† travers un "roman des origines" qui conna√ģtra un succ√®s dont t√©moigne la popularit√© de Jean Coste du Pisc√©nois Antonin Lavergne, publi√© en 1901.

Par l√† aussi s'explique, paradoxalement, cet autre courant qui, tournant le dos au r√©cit des origines et des mis√®res de l'instituteur issu du peuple mais aussi √† la po√©sie scolaire en fran√ßais, cultive r√©solument la langue combattue par l'√Čcole. Cette derni√®re, en effet, qualifie ou disqualifie les croyances et les comportements. Qui donc alors est mieux plac√© que le ma√ģtre d'√©cole pour les nommer et les d√©crire? La norme scolaire lui fournit le principe de la classification des savoirs et l'exp√©rience de son milieu d'origine un ensemble de connaissances irrempla√ßables. Ainsi la hi√©rarchie des langues et des cultures est-elle respect√©e alors m√™me que la richesse des patois et des savoirs populaires est reconnue et revendiqu√©e.

Cela sera vrai pour les instituteurs de village. Or Mir n'en est plus un et son Ňďuvre commence un peu avant que cette d√©marche "ethnographique" ne s'affirme. Elle est encore le fait de statisticiens et de voyageurs cultiv√©s. Cependant, Achille Mir est un pr√©curseur. Instituteur urbain, il est en contact avec le public des artisans-po√®tes, avec le monde scolaire mais aussi avec le public "savant" local. Dans cette situation complexe, ce qui √©tait un handicap r√©dhibitoire peut devenir un atout majeur pour peu qu'une conversion efficace s'accomplisse. Dans le champ culturel des √©lites, le fils de brassier a peu de chances de faire son chemin, m√™me au prix d'un travail acharn√©, tant il faut d'exp√©rience cultiv√©e pour effacer dans l'Ňďuvre la trace de ce travail. Mais il peut d√©fricher un nouveau terrain dont il aura la ma√ģtrise. Sans avoir √† payer le prix d'une formation longue et sp√©cialis√©e, il poss√®de "naturellement" une connaissance de la "culture populaire" qu'il lui suffit de faire fructifier. Les instituteurs organis√©s en r√©seau d'informateurs fourniront des relais efficaces aux soci√©t√©s savantes. Le conteur Mir va plus loin: il r√©ussit √† r√©unir en un seul auditoire les divers publics qu'il devine. Ce succ√®s est d√Ľ √† un traitement de la langue qui constitue l'essentiel de l'art d'Achille Mir, qu'il s'exprime dans le Lutrin ou dans le Glossaire.

La langue d'oc: un art populaire

" Pus de relambi! Tot lo batant del jorn e de la nuèit sa man va, ven, coma'na naveta de tesseire; e quand troba pas l ore-mi-fa-sòl que cerca coma'na espilla menuda, fa tripet e se descrestiana coma'n sacre-mon-ama, el qu'ai vist docet e manhac coma'n anhelon!"

Ainsi s'exprime un personnage du Lutrin de Ladern. Cette tirade nous appara√ģt, et apparaissait √† ses lecteurs-auditeurs, comme authentiquement "populaire", t√©moin de la richesse de la langue. Or ce texte est fait d'une accumulation de formules et de comparaisons. Jamais le mod√®le villageois du personnage ne s'exprimerait ainsi. Technique √©prouv√©e de la mise en sc√®ne du langage populaire, qu'il soit argot de voyou ou fran√ßais r√©gional, la fr√©quence d'emploi des formules les plus "typiques" dans l'√©crit, sans commune mesure avec leur fr√©quence dans la conversation r√©elle, cr√©e l'effet pittoresque recherch√©. Ce proc√©d√© atteint sa limite dans le Lutrin: le texte est presque exclusivement compos√© de telles expressions et de celles que Mir invente sur leur mod√®le. La vraisemblance est respect√©e dans la mesure o√Ļ l'Ňďuvre repose enti√®rement sur des personnages dont la saveur doit tout √† la saveur de la langue qui les d√©crit:

" Montaud lo camard, autramant dit lo Troneire, gòrjavirat, votz cavernosa a faire mancar l'espelison d'una cogada de polets…etc."

Mir r√©alise l√† le mod√®le id√©al de ce qui fera le succ√®s des almanachs patois et, √† la radio, de Catinou et Jacouti. Le r√©cit est spectaculaire parce que la langue elle-m√™me y est constamment donn√©e en spectacle. Le lecteur-auditeur exp√©rimentant son recul progressif dans l'usage est plac√© √† la distance n√©cessaire pour devenir le spectateur de ce qu'il croit √™tre sa langue perdue. Jouant de la limite, Mir met en sc√®ne cette ambig√ľit√© dans la fameuse lettre du premier chantre au cur√©:

" Mossieu le Curé, le lutrin il bous enboye par ma présente que bou sauré que pour saint Loui nous apréparon une grande messe musicadisse d'acordanse qui va réteman vous étoné…"

La clé de ce jeu nous est livrée par la seule réflexion introduite incidemment dans le cours du récit:

" La maladie du si√®cle nous √©trangle. Le paysan d'aujourd'hui, sans cŇďur et sans honte, d√©laisse le doux et harmonieux parler qui l'a berc√© affectueusement ‚Äď belle langue maternelle qu'il conna√ģt sur le bout des doigts. Mille fois plus aga√ßant qu'une mouche d'√Ęne, il s'accroche comme une tique √† la fran√ßaise qui lui donne du fil √† retordre et cela pour en arriver tout au plus √† un charabia √©corchant tout, qui fait crever de rire √† ses d√©pens."

Mir invite ensuite les "braves gens des villages" √† m√©diter cet exemple et √† se demander si en langue d'oc cette lettre n'aurait pas √©t√© mieux tourn√©e. Or le ma√ģtre d'√©cole est bien plac√© pour savoir que les paysans n'acc√®dent √† l'√©criture qu'√† travers l'apprentissage du fran√ßais et que, d'autre part, le choix d'une √©criture en langue d'oc, loin de marquer un simple retour, exige un redoublement de la distance aux origines. En invoquant cet impossible retournement, l'√©crivain consacre en fait sa propre ma√ģtrise. "Le peuple", d√©tenteur d'un savoir sp√©cifique, l'abandonne pour le fran√ßais commun qu'il essaie maladroitement de parler et d'√©crire. Le savoir originel se perd alors que le plein acc√®s au langage nouveau est hors de port√©e des moins instruits. Le f√©libre, ma√ģtre d'√©criture dans les deux langues, est fond√© √† rechercher et √† mettre en valeur ce dont le peuple est d√©positaire, d√©sormais sans le savoir. Le langage populaire, √† travers la cr√©ation f√©libr√©enne, acc√®de √† sa v√©rit√©.

L'activit√© lexicographique doit √™tre resitu√©e dans ce contexte: Mistral a rebaptis√© son Dictionnaire: Tr√©sor du F√©librige et les termes de la langue y sont tr√®s souvent attest√©s par l'usage qu'en font les f√©libres eux-m√™mes. Mir, cit√© deux-cent fois par le Tr√©sor, a constitu√© un r√©seau de correspondants parmi ses coll√®gues instituteurs. Il collecte, toute sa vie durant, proverbes, sentences et comparaisons. Il envisage m√™me d'√©tablir des glossaires sp√©cifiques, de la langue des jardiniers notamment. Ces projets ne seront jamais r√©alis√©s. Le pr√©sent Glossaire sera le seul √©dit√©, dans la Revue des langues romanes en premier lieu, puis sous la forme d'une brochure. Mais, dans ses carnets, rien ne diff√©rencie le futur recueil de ses notations diverses et du brouillon de ses autres Ňďuvres: il s'agit d'une m√™me activit√© d'√©criture poursuivie au jour le jour. Lorsque le projet d'une √©dition se dessine, ce qui rel√®ve du genre choisi est recopi√© √† part et class√© dans un cahier en suivant l'ordre alphab√©tique: par cette simple op√©ration le recueil est constitu√©. Il peut √™tre pr√©sent√© tel quel √† un concours litt√©raire: il fait partie du tr√©sor d'art populaire d√©pos√© dans la bouche du peuple que le f√©libre sait reconna√ģtre et manifester par son √©criture.









 


  - Mentions lťgales | contact -