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Dominique Blanc - RITES SCOLAIRES - BIZUTAGES 
______________________________________



DU CONCOURS AU BIZUTAGE
Des rites dans les sociétés sécularisées

par Dominique BLANC


√Čcole des Hautes √Čtudes en Sciences Sociales
LISST ‚Äď Centre d'Anthropologie Sociale ‚Äď Toulouse


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Conférence au GREP de Toulouse, publiée dans : Du regard sur l’autre au regard sur nous. Ouvertures anthropologiques, Toulouse, GREP, 1999, pp.167-181.
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Une h√©sitation dans le choix du titre de cette intervention m√©rite peut-√™tre de retenir notre attention. J'avais √©crit "s√©cularis√©es" en pensant "scolaris√©es", pour finalement laisser tel quel ce lapsus. L'h√©sitation est en effet permise. Voulant, au d√©part, traiter des rites dans nos soci√©t√©s "la√Įques", donc "s√©cularis√©es", je me suis repli√©, par n√©cessit√© et parce que mon travail a surtout √©t√© r√©alis√© dans ce domaine, sur des rites situ√©s au cŇďur de l'institution scolaire, d√©finissant ainsi notre soci√©t√© √† la fois comme s√©cularis√©e et scolaris√©e. Par ailleurs, il est assez commun de d√©signer les rituels de cr√©ation r√©cente dans nos soci√©t√©s modernes comme des rites profanes[1], en les opposant aux "grands" rites, √† caract√®re forc√©ment religieux, en usage dans les soci√©t√©s plus "primitives" ou simplement plus "anciennes", donc exotiques.

Je voudrais montrer que ces questions de d√©signation et de qualification des rites, loin d'√™tre des pr√©alables oiseux dans des soci√©t√©s comme les n√ītres o√Ļ il n'y a consensus ni entre les groupes ni entre les individus pour reconna√ģtre l'existence d'un ensemble de traditions l√©gitimes et l√©gitimement transmises, constituent un √©l√©ment central de la d√©finition du rite. Le bizutage en est un bon exemple. Rite de passage relevant d'une tradition pour les uns, d√©cha√ģnement de violence imb√©cile relevant d'une tendance totalitaire pour les autres, le bizutage appara√ģt depuis quelques ann√©es comme un probl√®me social et un objet de pol√©mique.

L'ethnologue a sa place, assignée par chacun des adversaires, dans le débat de plus en plus virulent qui s'instaure à chaque rentrée scolaire et universitaire. S'il refuse de s'y engager dans les termes imposés (et donc de s'y perdre) il lui faut au préalable prendre en considération la polémique elle-même et tenter de faire de ce "problème social" un objet pour les sciences sociales. Ce n'est pas là pure rhétorique. La possibilité d'une analyse objectivante semble exclue: en ces matières, nous dit-on, "on est pour ou on est contre". La question du bizutage se présente, en effet, comme une querelle entre les "pro" et les "anti" et il serait sans doute difficile de trouver un "fait de société" (la corrida, peut-être!) sur lequel les positions apparaitraient aussi tranchées, les engagements aussi radicaux. Les "pro" sont essentiellement les promoteurs, les continuateurs de la pratique: les "Anciens" qui imposent aux nouveaux ce qu'ils ont vécu à leur arrivée dans l'institution mais aussi les associations d'"Anciens" qui veulent voir se perpétuer ce qu'elles perçoivent comme des traditions façonnant un esprit de corps qui se maintiendra tout au long de l'existence professionnelle future. Quant aux "anti", ce sont les autres, si l'on en croit les publications (articles de presse, numéros spéciaux de revues et ouvrages) des "anti" qui occupent le terrain médiatique.

Des rites de passage?

La qualification, la d√©finition du rite est donc un objet central, si ce n'est l'unique objet du d√©bat. Il ne s'agit plus de d√©fendre ou d'attaquer une pratique rituelle, il s'agit de lui accorder ou de lui d√©nier la qualit√© de pratique rituelle. Chacun s'attache alors √† d√©montrer l'existence ou l'inexistence des √©l√©ments renvoyant √† un rite de passage ou un rite d'initiation tels qu'ils sont suppos√©s connus. Car il est un autre √©l√©ment essentiel √† relever: dans nos soci√©t√©s scolaris√©es, les acteurs ont appris ‚Äď et appris √† manipuler ‚Äď un bagage ethnologique minimum.

Il est donc assez courant d'entendre un bizuteur somm√© de s'expliquer exposer √† la t√©l√©vision locale en quoi les pratiques qu'il d√©fend sont le pendant occidental des rites d'initiation des Indiens des Plaines (par exemple) et son contradicteur recourir lui-m√™me √† la diff√©rence entre cultures glos√©e par les anthropologues pour disqualifier son discours. L'ethnologue peut √™tre facilement pris au pi√®ge des cat√©gories que lui imposent ainsi les "indig√®nes". Il faudrait √©voquer ici des souvenirs (cuisants) de d√©bats radiodiffus√©s ou t√©l√©vis√©s o√Ļ l'intervenant invit√© s'aper√ßoit qu'il est somm√© d'expliquer qu'il s'agit bien de rites (c'est l√† le cas le plus fr√©quent). Qu'il ait quelques √©l√©ments d'analyse √† fournir sans pour autant ressentir beaucoup d'affinit√©s avec des gaillards qui √† chaque rentr√©e peignent gar√ßons et filles en jaune et les recouvrent de sacs poubelles n'int√©resse en g√©n√©ral personne. L'ethnologue est convoqu√© √®s-qualit√© pour parler de rite et par l√† nourrir la pol√©mique en s'opposant √† un "anti" (psychologue ou sociologue) convoqu√© non pour sa sp√©cialit√© mais pour sa qualit√© d' "anti" d√©clar√©.

Un vrai d√©bat sur la question des rites dans nos soci√©t√©s m√©riterait mieux et il n'est sans doute pas inutile de rappeler rapidement √† quoi renvoient les notions de rite d'initiation et de rite de passage: "√Čtude syst√©matique des rites de la porte et du seuil, de l'hospitalit√©, de l'adoption, de la grossesse et de l'accouchement, de la naissance, de l'enfance, de la pubert√©, de l'initiation, de l'ordination, du couronnement, des fian√ßailles et du mariage, des fun√©railles, des saisons", c'est ainsi qu'Arnold Van Gennep pr√©sentait son ouvrage Les Rites de passage [2] au d√©but de ce si√®cle. Il s'agit, on le voit, d'une d√©finition fort large en extension qui met significativement l'accent aussi bien sur l'aspect physique des passages concern√©s (franchir un seuil) que sur les moments importants dans le d√©roulement d'une vie, l'entr√©e dans un groupe particulier, le marquage des ruptures entre saisons. Dans son esprit, elle est utile √† l'ethnographie exotique aussi bien qu'√† l'ethnographie des soci√©t√©s rurales. Il s'agit, dans le d√©sordre apparent des coutumes, d'une part de d√©gager un principe universel qui aiderait √† comprendre ces passages tant individuels que collectifs, dans le temps et dans l'espace. Le rite de passage recompose l'ordre social remis en jeu lors de chaque √©tape d'un passage significatif [3].

On doit √† van Gennep le fait d'avoir rassembl√© sous une m√™me d√©nomination tous ces rituels et d'avoir rendu syst√©matique leur approche en terme de passage. On lui doit aussi la distinction de trois stades dans leur d√©roulement: un stade de s√©paration, un stade de marge et un stade d'agr√©gation. Le sch√©ma canonique, s'agissant d'un individu donn√© dans une soci√©t√© donn√©e, est donc la s√©paration d'avec son groupe d'origine, sa r√©clusion temporaire ou sa br√®ve mise √† l'√©cart puis son agr√©gation, son inclusion dans un groupe d'accueil. Un tel sch√©ma peut s'appliquer aussi bien √† l'hospitalit√© r√©serv√©e √† un √©tranger, au mariage ou √† l'entr√©e dans une soci√©t√© secr√®te. Il a aussit√īt servi de mod√®le pour une relecture des rites d'initiation. Quel meilleur exemple, en effet, que les "grandes" initiations exotiques o√Ļ les jeunes gar√ßons sont arrach√©s soudainement √† leur m√®re, un jour donn√©, et emport√©s dans la for√™t par les Anciens qui, apr√®s les avoir instruits dans un espace et dans un temps en marge du temps et de l'espace social commun, les r√©int√®grent dans leur milieu d'origine o√Ļ ils peuvent d√©sormais occuper pleinement leur place d'hommes accomplis. Malgr√© son caract√®re succinct et sans nuance, c'est bien √† ce sch√©ma de base que se r√©f√®rent partisans et adversaires de la qualification du bizutage comme rituel. Mais dans des sens oppos√©s.

Une anti-initiation

Pour les "antis", le bizutage est pr√©cis√©ment une anti-initiation: on n'y apprend rien d'autre que la soumission inconditionnelle √† l'ordre impos√© par les Anciens et, partant, √† un ordre ancien sans autre contenu que la n√©cessit√© de se perp√©tuer, f√Ľt-ce par la force brutale et l'humiliation. Militarisme et sexisme fournissent des mod√®les de conduite qui rel√®vent, en dernier ressort, du fascisme et du totalitarisme. Ce serait l√† l'un des derniers refuges du retour de l'archa√Įque et du refoul√© qu'une soci√©t√© d√©mocratique se doit d'√©radiquer. Les invectives "√† chaud" ne peuvent nous servir d'exemples. Il faut donc recourir aux auteurs "s√©rieux" qui "√† froid" ont eu le temps de peaufiner leurs arguments. Par exemple, la coordinatrice d'un num√©ro sp√©cial de la revue Panoramiques. Voici les premi√®res et derni√®res lignes de son article de synth√®se sur le sujet :

"Le degr√© de difficult√©, d'imb√©cillit√©, voire de nocivit√© du bizutage d√©pend essentiellement des traditions de l'√©cole dans laquelle le nouveau fait son entr√©e et du potentiel de sadisme des bizuteurs (‚Ķ) Cinqui√®me constat: le bizutage est d√©gradant et s'apparente √† un viol. En final, nous avons tr√®s souvent l'immersion dans une fontaine ou un bassin. Le geste repr√©senterait l'√©tape de "purification", sauf sans doute dans cette √©cole d'ing√©nieurs de Lille o√Ļ l'on impose le bain dans un baril d'huile de vidange‚Ķ Sachez, bizuts, que vous √™tes coupables: dans plusieurs √©coles on vous inflige une parodie de jugement, dans une ambiance de type nazi ou de messe noire. Dans telle √©cole, les nouveaux passent nus, √† quattre pattes et tenus en laisse devant un "tribunal" et doivent r√©pondre aux questions les plus intimes. Reste un d√©tail: l'accoutrement des participants. Si les bizuts, qui n'ont pas le choix, sont cantonn√©s au port du sac-poubelle ou de la couche-culotte, leurs "encadreurs" arborent parfois des d√©guisements pour le moins ambigus, de type paramilitaire ou copiant d√©lib√©r√©ment la tenue de c√©r√©monie des membres du KU-Klux-Klan, ce qui n'est pas innocent. Le bizutage serait-il une pratique "fascisante"? [4]

La r√©ponse a √©t√© donn√©e bien avant que ne soit formul√©e la question et l'on con√ßoit ais√©ment que la notion de d√©bat contradictoire veut simplement dire ici que l'on s'impose de laisser un temps de parole (d'√©criture) √† la "d√©fense", dans laquelle on inclut, bien entendu, aussi bien le bizuteur au discours tout pr√™t sur l'initiation tribale que l'ethnologue de service. Encore pourrait-on imputer ces "exag√©rations" aux contraintes de l'expression journalistique. Tournons-nous donc plut√īt vers les psychologues et les sociologues qui se sont r√©cemment lanc√©s dans la bataille. L'un d'entre eux, pr√©cis√©ment, a fait conna√ģtre son opinion dans une tribune libre publi√©e dans les pages "D√©bats" du journal Lib√©ration (1er octobre 1998) sous un titre d√©pourvu d'ambig√ľit√© : "Le bizutage est totalitaire". √Ä la diff√©rence de l'auteur pr√©c√©dent, Ren√© de Vos √©vite de faire une g√©n√©ralit√© de quelques bavures d√Ľment constat√©es mais ce n'est que pour mieux assurer un discours tout aussi ferme et tranchant:

" Les bizuteurs peuvent nous opposer qu'il n'y a que rarement violences physiques ou d√©bordements sexuels dans les bizutages. Nous en convenons volontiers. Seul le monstre rit de la souffrance de l'humain et les bizuteurs ‚Äď ces √©tudiants qui sont l'√©lite du syst√®me scolaire ‚Äď ne veulent pas √™tre des monstres. Pour √™tre r√©ussi, le bizutage doit faire rire, mais le bizuteur ne se souvient pas que lorsqu'on rit d'un homme soumis, c'est qu'il n'est plus qu'une chose caricaturant l'humain".

René de Vos a publié ultérieurement un petit libre sobrement intitulé Le Bizutage qui développe ses arguments. La conclusion est presque mot pour mot la même dans l'ouvrage du sociologue et dans la tribune du journal :

" Antichambre du sectarisme, les intentions soci√©tales manifestes du bizutage aboutissent toutes √† la soumission, l'homog√©n√©isation, la hi√©rarchisation et la tradition. Insulte √† la dignit√©, le bizutage est une n√©gation de la libert√© des personnes et la soci√©t√© qui na√ģt de tels projets ne peut √™tre que r√©gressive. Dans l'√©cole de la R√©publique, le bizutage est la marque de l'√©chec d'un projet p√©dagogique qui ne parvient pas √† d√©montrer que l'humanisme repose sur la conscience des personnes et c'est l√† un point d'ancrage pour la pens√©e totalitaire" [5]

Ce dernier mot, tr√®s fort, une nouvelle fois employ√© en conclusion d'arguments humanistes, frappe par sa violence. Comment a-t-on pu, dans le champ intellectuel, passer aussi soudainement de l'indiff√©rence ou de la complaisance amus√©e envers un ph√©nom√®ne comme le bizutage √† une telle radicalit√©? Pourquoi le d√©calage manifeste entre les comportements ("vulgaires", "obsc√®nes") en p√©riode de bizutage et le comportement social des √©l√®ves et des √©tudiants appartenant √† une certaine "√©lite" est-il soudain devenu aussi "√©vident" et aussi insupportable? Les explications g√©n√©rales de nature tautologiques consistant √† gloser une "√©volution des mŇďurs" ou un "changement dans les mentalit√©s" n'expliquent rien. Pour comprendre ce qui motive aussi fortement les d√©fenseurs d'un "humanisme" d√©mocratique face √† la "barbarie" du bizutage [6], il faut prendre au s√©rieux la revendication de cet humanisme et pr√™ter attention, au-del√† des d√©clarations de port√©e g√©n√©rale, √† la question du projet p√©dagogique et, plus pr√©cis√©ment, √† la place des "sciences humaines" dans ce projet. Un paragraphe situ√© au cŇďur de l'ouvrage de Ren√© de Vos ‚Äď qui, rappelons-le, est sociologue ‚Äď est fort int√©ressant de ce point de vue:

" Parce que rien ne s'y oppose r√©ellement dans le discours institutionnel, parce que l'interdiction l√©gale du bizutage n'a jamais √©t√© suivie d'effets et parce que le dispositif n'est contr√īl√© que pour √©viter des abus et des d√©bordements, le syst√®me du bizutage se croit dispenser un enseignement. Voici qu'on voudrait maintenant que ces m√™mes enseignants aident les √©l√®ves √† d√©finir les op√©rations de transmission des traditions et animent des s√©quences d'int√©gration! On ne demande pas aux enseignants de proc√©der √† l'√©radication du bizutage mais on leur demande au contraire de le faire √©voluer. Le seul fait d'enseigner les sciences humaines devrait suffire √† ce qu'ils en soient persuad√©s. On ne voit pas que le discours √©labor√© dans le myst√®re de l'association est fait d'incantations sectaires, que nulle place n'y est m√©nag√©e pour la d√©couverte du monde et la mise en perspective de ses composantes sauf √† poser la n√©cessit√© du corps constitu√© comme une √©vidence, et la d√©fense des int√©r√™ts des professions comme une exigence historique. D√®s que les enseignants en sciences humaines accomplissent le d√©voilement de ces conduites, on crie au scandale et on prend les sciences humaines pour de dangereuses subversions" [7]

Il ne s'agit plus là d'un débat sur le caractère rituel du bizutage mais bien d'un débat sur l'enseignement et deux conceptions de la transmission des savoirs. Le bizutage est une non-initiation parce qu'il n'initie à rien, sauf à une soumission aveugle à l'ordre des Anciens. Sa transformation en "séquences d'intégration" des nouveaux par un "comité d'accueil" que les enseignants organiseraient en collaboration avec les élèves des années précédentes est tout aussi radicalement refusée. Pour comprendre les raisons de ce refus, il nous faut quitter "le monde éthéré des idées" et situer ce débat dans son contexte.

Les deux voies de la formation

Ce qui est affirm√© le plus souvent de mani√®re tr√®s g√©n√©rale s'appuie principalement sur la situation particuli√®re de l'√Čcole Sup√©rieure d'Arts et M√©tiers. L'auteur du texte cit√© y est enseignant et il n'y a nul hasard dans le fait que nombre de pol√©mistes actuels d√©battant du bizutage appartiennent √† cette institution ou en sont issus [8]. En effet, deux conceptions de la formation des √©l√®ves-ing√©nieurs s'y opposent de mani√®re ouverte depuis plusieurs ann√©es. Pour √™tre bref : les tenants de la primaut√© d'une formation fond√©e sur le contenu des enseignements, √† la fois techniques et "humanistes" se heurtent aux tenants de la primaut√© d'une int√©gration par le milieu professionnel contr√īl√© par l'association des anciens √©l√®ves. Comme l'a montr√© Denys Cuche dans plusieurs articles que nous suivons dans les paragraphes qui suivent, c'est la question de l'identit√© professionnelle et de l'esprit de corps des "Gadz'Arts" qui est en jeu dans le d√©bat sur le bizutage [9].

√Ä leur fondation, les √©coles d'Arts et M√©tiers √©taient organis√©es sur un mode militaire, leur mission consistant √† former des "sous-officiers" d'une grande industrie naissante. Les √©l√®ves d'origine populaire soumis √† une discipline √©touffante ont alors tent√© de r√©sister √† l'administration en constituant un groupe soud√© par des "traditions" propres. Dans une deuxi√®me p√©riode, l'origine sociale des √©l√®ves n'a cess√© de s'√©lever et les "traditions" ont √©volu√© de comportements de r√©sistance vers une participation √† la d√©finition de l' "esprit" de ceux qui, d√©sormais, ne seraient plus des "sous-officiers" mais des ing√©nieurs. Non seulement la soci√©t√© des √©l√®ves collabore alors objectivement avec l'administration mais l'association des anciens p√®se de tout son poids aussi bien sur l'administration des √©coles que dans le monde des entreprises o√Ļ elle "place" les nouveaux √©lus qu'elle a contribu√©, directement ou indirectement, √† former. Restent les enseignants qui de plus en plus souvent ne sont pas eux-m√™mes des Gadz'Arts.

En effet, en complément des enseignements techniques ou de type professionnel, une place grandissante a été donnée au français, aux "Lettres" indispensables à la formation d'une élite cultivée quand l'origine sociale des élèves s'est élevée vers les classes moyennes puis moyennes-supérieures. Dans la dernière période, enfin, les sciences humaines ont pris la place des Lettres dans la formation. Un malentendu s'est alors instauré: ce que les enseignants nouvellement recrutés à l'extérieur du milieu ont voulu promouvoir comme une ouverture sur d'autres approches du monde social et de l'environnement culturel a été compris "de l'intérieur" aussi bien par les élèves, anciens et actuels, que par une partie de l'administration, comme une nouvelle formation aux "relations humaines", à un "savoir-être" étroitement défini, utilisant certes toutes les ressources des sciences humaines mais dans le but d'enrichir et de renforcer une intégration professionnelle future. L'enseignant ne peut que constater amèrement:

" En faisant le projet d'enseigner les sciences humaines, le législateur n'a pas pris le soin de définir ce qu'il entendait qu'on y enseigne et on s'est empressé de confondre formation humaine et sciences humaines! Le sociologue, l'historien, le psychologue ou le philologue sont recrutés pour enseigner sans aucune distinction et dans le but d'assurer la stricte mise en forme d'un sujet réifié. Les sciences humaines sont indifférenciées, assimilées à l'étude des relations huaines et la demande de formation ne contient que de purs formalismes de conduite" [10].

Le malentendu s'est vite mué en incompréhension et en hostilité larvée. Le bizutage, ici appelé "usinage", en est devenu le point de fixation et l'on peut sans doute diagnostiquer un effet boule-de-neige qui se manifeste de manière plus explicite, voire violente, à chaque rentrée : les voix demandant l'éradication des "traditions" se faisant entendre de plus en plus fort, leurs défenseurs en rajoutent dans la rudesse de l' "usinage". Comme le proclame un élève-ingénieur dans le journal de l'ENSAM-Cluny en 1982 (cité par Denys Cuche):

" Le Gadz'arts est un ingénieur de terrain et non pas un ingénieur de salon ou d'opérette, c'est sa vocation; en conséquence, il doit avoir un caractère trempé, sinon il sera balayé au moindre souffle. Ce type de caractère ne se forge pas dans l'indolence et la facilité, mais dans les difficultés, même artificielles, des usinages" [11].

Peu apr√®s son entr√©e √† l'√©cole, un futur ing√©nieur a vite compris qu'il est plus important de se concilier la Soci√©t√© des anciens √©l√®ves que le corps professoral car la premi√®re d√©tient, outre un poids social incontournable pour l'avenir, le pouvoir de d√©finir ce que doit √™tre la formation d'un ing√©nieur des Arts et M√©tiers. C'est aussi que la concurrence est devenue rude entre √©coles et entre diff√©rentes cat√©gories d'ing√©nieurs. De l√† le durcissement et l'affirmation de plus en plus voyante d'un "esprit de corps" qui, loin d'√™tre le maintien surann√© d'un archa√Įsme est au contraire la tentative de restauration d'une image sociale et d'une insertion professionnelle menac√©e. De l√† une ambigu√Įt√© fondamentale. Comme le souligne Denys Cuche:

" on peut se demander si le devoir de 'fraternité' entre Gadz'arts, fondement de leur esprit de corps et destiné en principe à l'entraide dans la vie professionnelle et la carrière, ne finit pas par freiner leur promotion sociale. En effet, c'est fréquemment qu'est dénoncé par d'autres cadres leur esprit 'grégaire', effet secondaire de l'agrégation sociale, mais aussi presque physique, recherchée à travers les rites d'initiation des Traditions gadzariques: "ils sont toujours ensemble, même à table à la cantine. Ils font beaucoup de bruit. Ils utilisent un langage particulier. On les repère tout de suite" [12].

Les "Traditions" exhib√©es, revendiqu√©es contre vents et mar√©es p√©dagogiques et m√©diatiques comme un √©l√©ment essentiel de la "fraternit√©" gadzarique se transforment en marqueurs sociaux de ces "interm√©diaires" de l'industrie cr√©dit√©s d'une comp√©tence technique au service, d'un c√īt√©, de la direction et, de l'autre, des ouvriers, image √† laquelle ils voudraient √©chapper pour prendre leur place dans le monde du "management". Or cette place ne peut √™tre conquise qu'individuellement et il est suicidaire de la revendiquer collectivement en se "serrant les coudes" autour des valeurs per√ßues comme d√©su√®tes par les concurrents et les entreprises. Le malentendu devient existentiel. Tiraill√©s entre la n√©cessit√©, commune aux √©l√®ves de toutes les grandes √©coles, d'effacer la finalit√© professionnelle sp√©cialis√©e pour laquelle elles ont √©t√© cr√©es en pr√©tendant √† une certaine polyvalence et la n√©cessit√© de se faire reconna√ģtre comme des individus appartenant √† un corps sp√©cifique dot√© de qualit√©s humaines singuli√®res, les Gdz'arts ont mis√© sur l'esprit de corps et, au-del√† du bizutage, sur la r√©affirmation des "Traditions". Citons une derni√®re fois Denys Cuche, auteur de l'analyse √©clairante que nous venons de r√©sumer :

" Les traditions √©tant consid√©r√©es comme ce qu'il y a de plus important √† l'√©cole, elles impr√®gnent toute la vie des √©l√®ves, y compris √† l'ext√©rieur, m√™me au cours des visites d'entreprises (qui sont d'ailleurs, fait notable, rares au cours de la scolarit√©) contribuant ainsi √† donner une mauvaise image des Gadzarts. C'est ainsi qu'une visite d'un √©tablissement de la SNIAS √† Saint-Nazaire, en 1981, par les √©l√®ves-ing√©nieurs du Centre d'Angers a provoqu√© un v√©ritable incident "diplomatique" entre l'entreprise et l'√Čcole, les √©l√®ves ayant tenu √† arborer leur blouse gadzarique 'traditionnelle' et s'√©tant comport√©s en 'potaches' plus qu'en futurs ing√©nieurs. Dans une lettre de protestation, l'adjoint au directeur de la SNIAS √©crivait au directeur de l'ENSAM: 'Il m'est d√©sagr√©able de vous faire part de la mauvaise impression qu'ils (les √©l√®ves) ont faite au personnel des ateliers et services qu'ils ont visit√©s, du fait de leur tenue n√©glig√©e, voire pour certains carnavalesque. En confondant ainsi les lieux de travail d'une entreprise avec la cour de l'√©cole, ces jeunes ont commis une erreur de jugement, et fait preuve d'un manque de maturit√© certain, voire d'√©ducation. Ils ont √©t√© consid√©r√©s par les ouvriers, employ√©s, agents de ma√ģtrise, comme des plaisantins. C'e√Ľt √©t√© grave si ces spectateurs ahuris avaient su que ces jeunes pouvaient √™tre appel√©s √† les commander un jour prochain' " [13]

On l'aper√ßoit √† travers l'exemple des Gadz'arts: quand un ethnologue ou un sociologue se donne la peine, √† travers une enqu√™te, de donner un contenu √† tel bizutage en le repla√ßant dans son contexte institutionnel et social, il ne s'agit plus de le justifier en lui attribuant un label de rituel ni de disserter en termes g√©n√©raux sur l'humanisme des uns et la barbarie des autres. Estimer que tel ou tel comportement est inacceptable n'emp√™che pas qu'il soit possible de rendre raison du bizutage. En premier lieu, en prenant pour objet la pol√©mique elle-m√™me et les positions occup√©es par les intervenants dans le d√©bat. R√©p√©tons-le: la d√©finition du rite est un enjeu social. D'o√Ļ l'exacerbation des oppositions et parfois le renforcement de l'aspect public et provocateur du bizutage. Cela nous l'avons compris gr√Ęce √† un premier d√©placement du regard: le bizutage en tant que tel ne doit pas masquer ce qui est en jeu dans la formation. Il y a une/des raisons sociologiques au bizutage et √† sa d√©nonciation. Y a-t-il pour autant une th√©orie sociologique (g√©n√©rale) du bizutage?

Des rites d'institution

Pierre Bourdieu en a fait l'hypoth√®se en proposant de parler de "rites d'institution" √† propos des Grandes √Čcoles et de l'esprit de corps qui leur est propre. Ses arguments peuvent √™tre rassembl√©s ainsi :


"Contre la repr√©sentation dominante qui ne veut conna√ģtre que l'effet technique de l'action p√©dagogique il faut se demander si toute action p√©dagogique destin√©e √† pr√©parer √† l'occupation de positions dominantes, n'est pas, pour une part, et jusque dans sa dimension la plus sp√©cifiquement technique, une action de cons√©cration, un "rite d'institution" visant √† produire un groupe s√©par√©, et sacr√©, si, autrement dit, la fonction technique des √©coles d'√©lite n'a pas pour effet de masquer la fonction sociale d'exclusion rituelle qu'elles remplissent, de donner les dehors d'une justification rationnelle aux c√©r√©monies du sacre par lesquelles les soci√©t√©s pr√©tendant √† la rationalit√© produisent leur noblesse" [‚Ķ]

"Loin de n'être, comme le croit Weber, que l'ultime survivance, au sein d'un système d'enseignement rationalisé, des techniques employées pour réveiller et mettre à l'épreuve la qualification charismatique des novices, les brimades initiatique qui, comme le note Durkheim, visent à 'plier les individus à leur nouvelle existence, à les assimiler à leur nouveau milieu', ne sont que l'aspect le plus visiblement ritualisé d'un vaste rituel de consécration: retraite hors de l'environnement naturel et rupture de tous les liens familiaux (avec l'internat plus ou moins strict), entrée dans la communauté d'éducation, transformation de toute la conduite de la vie, ascèse, exercices corporels ou psychiques destinés à favoriser le réveil de l'aptitude à la nouvelle naissance, examen répété du degré de qualification charismatique atteint, séries d'épreuves conduisant par degrés à la réception solennelle des 'éprouvés' dans le cercle des élus et ouvrant l'accès à la 'vie consacrée', tous les traits d'une initiation charismatique visant à imposer la reconnaissance d'une compétence sociale (tout en inculquant les éléments d'une compétence technique) sont réunis dans le cursus ordinaire des 'écoles d'élite' " […]

"Les classes pr√©paratoires tendent √† imposer et √† inculquer √† l'ensemble de ceux qui leurs sont confi√©s (et pas seulement √† ceux qui seront consacr√©s par la r√©ussite aux concours pr√©par√©s) une v√©ritable culture commune, au sens de l'anthropologie. Il arrive que les aspects les plus ritualis√©s de cette culture (au sens ethnologique du terme) fassent l'objet d'une codification avec les Notions des publics schools anglaises, fascicule de 38 pages contenant les r√®gles, traditions, chansons et expressions √† apprendre par cŇďur ou le 'code X' ou l' Honor Code des cadets de West Point, qui √©noncent sous une forme burlesque le droit coutumier qui r√©git la conduite des √©l√®ves, ou encore les 'carnets de traditions' des Gadz'arts (√©l√®ves des √©coles d'arts et m√©tiers). Le bizhutage, qui n'est que l'aspect le plus apparent et le plus superficiel du vaste rite d'institution qui s'accomplit dans les classes pr√©paratoires et dans les √©coles elles-m√™mes, est une des occasions d'inculquer ces traditions. Plus que la participation √† la m√™me culture, au sens traditionnel du terme, c'est-√†-dire un ensemble de savoirs et de savoir-faire l√©gitimes, ce sont, ici comme ailleurs, les impond√©rables des mani√®res et du maintien, les expressions typiques de l'argot d'√©cole, condens√© de valeurs cristallis√©es, les tours de langue, les formes de plaisanterie, les fa√ßons de porter le corps ou la voix, de rire, d'entrer en rapport avec les autres et en particulier avec les pareils, qui fondent et soutiennent durablement la connivence imm√©diate, bien plus profonde que la simple solidarit√© des int√©r√™ts partag√©s, entre les condisciples et, par l√†, tous les effets que l'on attribue √† la 'franc-ma√ßonnerie' des grandes √©coles"
[14]

Un premier d√©placement du regard nous avait conduit √† √©clairer un d√©bat g√©n√©ral par son contexte singulier. Le d√©placement propos√© par Bourdieu nous invite √† consid√©rer le bizutage comme un cas particulier d'un vaste rituel d'institution concernant la formation scolaire des √©lites sociales dans son ensemble. Dans l'univers du concours qui est le n√ītre, la coupure radicale se situe toujours entre le premier coll√© et le dernier re√ßu. Celui-ci fait d√©sormais partie d'u monde autre, inaccessible au premier coll√©. La rupture est souvent marqu√©e violemment (notamment √† la rentr√©e, au cours du bizutage). Elle est ensuite insinu√©e √† chaque instant, dans chaque geste, dans chaque expression comme autant d'√©l√©ments d'une distinction √† cultiver. S'int√©resser √† un seul de ces aspects, c'est s'interdire de le situer √† sa place dans le fonctionnement de l'institution.

La question du bizutage ne peut √™tre r√©sum√©e par l'alternative propos√©e en sous-titre de la revue Panoramiques d√©j√† cit√©e: "Rite festif? D√©foulements sadiques?" Pr√©senter les choses de cette mani√®re, c'est se focaliser sur leur aspect ext√©rieur et les fondre indistinctement dans une m√™me g√©n√©ralit√©. Or les rites ont un contenu et ce contenu entretient un rapport direct avec la culture du groupe qui les pratique. L' "obsc√©nit√©", par exemple, est une d√©signation sans int√©r√™t tant que ce terme n'est pas rapport√© √† la mise en sc√®ne sp√©cifique de comportements sexuels ou √† la tenue de discours "obsc√®nes" dans un milieu particulier. Et seule une ethnographie pr√©cise peut les mettre √† jour. C'est ce que j'ai tent√© de faire en enqu√™tant sur le bizutage l√† o√Ļ on l'attendait le moins: dans les √©coles normales d'instituteurs [15].

L'ordre du concours et la mise en scène du destin social

En préalable, il a fallu se déprendre des désignations proposées par les intéressés eux-mêmes. Le terme de bizutage, quand il existait, désignait un seul moment, celui du "jugement" burlesque des nouveaux ou bien un ensemble de brimades perçues comme telles. Le plus souvent, il était fait simplement mention d'un "folklore" sans cohérence et sans grand intérêt. Seule une recherche systématique sur la première année dans son ensemble a permis de reconstituer une suite de rituels d'entrée dans l'institution et de leur donner sens.

Tout commence, en effet, par l'ordre institu√© par le concours. Le dernier re√ßu fait partie des √©lus mais il d√©couvre, le jour de son entr√©e √† l'√©cole, que son nouveau monde est hi√©rarchis√© et qu'il est soumis √† l'ordre du m√©rite scolaire. La direction elle-m√™me distribue les r√īles de chacun en fonction de son num√©ro d'entr√©e: le "major" de la promotion h√©rite de la noble fonction de porte-parole et de repr√©sentant de sa classe face √† l'administration, le deuxi√®me re√ßu voit sa culture r√©compens√©e par l'attribution de la fonction de biblioth√©caire, le troisi√®me se voit confier la pharmacie, etc. Les derniers h√©riteront des t√Ęches les plus viles comme le balayage de la cour, l'entretien des poubelles ou le nettoyage des "chiottes". L'√©galit√© formelle devant la loi est contrebalanc√©e par l'instauration de l'ordre de la r√©ussite scolaire en √©chelle de valeurs de r√©f√©rence.

Le groupe des √©l√®ves redouble aussit√īt cet ordre instaur√© par l'administration en imposant le sien propre. C'est la coutume des "familles de num√©ros". Chaque nouveau est d√©sign√© non plus par son nom mais par son num√©ro d'entr√©e (sa place √† l'issue du concours) et il est invit√© √† rejoindre sa "famille": l'ensemble des √©l√®ves des ann√©es pr√©c√©dentes qui portent le m√™me num√©ro que lui. Il appartient alors √† la famille "Un", √† la famille "Sept" ou √† la famille "Vingt-Quatre" et donc √† une famille de "majors", de "pharmaciens" ou de "balayeurs". Il est ainsi fix√© dans son √™tre social au sein de l'√©cole, valoris√© ou stigmatis√© en fonction de sa r√©ussite scolaire mesur√©e par les √©preuves du concours. Dans le discours commun des √©l√®ves-ma√ģtres, il n'est pas rare d'attribuer des comportements sp√©cifiques et m√™me une psychologie commune √† telle ou telle "famille" ("Les Trois ont toujours √©t√© espi√®gles" ou bien: "Les Douze ont toujours √©t√© un peu menteurs"). Comment mettre en sc√®ne de plus belle mani√®re le rapport entre la r√©ussite sociale, la r√©ussite scolaire et une id√©ologie du don toujours implicite dans l'institution? Les distinctions op√©r√©es par le hasard relatif du concours sont en quelque sorte naturalis√©es symboliquement, leurs causes ultimes √©tant rapport√©es √† une h√©r√©dit√© familiale et √† une psychologie.

Chacun a donc son "p√®re", son "grand-p√®re", voire son "arri√®re-grand-p√®re" (qui portent le m√™me num√©ro que lui) au sein de l'√©cole. Il apprend vite qu'il a aussi une "sŇďur", une "m√®re" et une "grand-m√®re" au sein de l'√Čcole Normale d'institutrices, rigoureusement s√©par√©e de l'√©cole de gar√ßons mais toujours pr√©sente dans les esprits. Un deuxi√®me syst√®me coutumier va donc se mettre en place: le "mariage p√©dagogique". Il peut avoir lieu sous la forme d'un √©change de correspondances: le "p√®re" demande √† son "fils" d'√©crire une lettre d'amour √† sa fianc√©e (la fille qui porte le m√™me num√©ro que lui d'ans l'autre √©cole). Il la truffe alors √† son insu de mots crus que le "grand-p√®re" va transformer en expressions obsc√®nes avant de la transmettre √† la "grand-m√®re" qui s'efforcera d'att√©nuer une missive en langage vert que la "m√®re" essaiera √† son tour de transformer en billet romantique √† destination de sa "fille". La r√©ponse empruntera le chemin inverse suivant les m√™mes proc√©dures et le mariage sera alors consid√©r√© comme effectif. Ceci dans certaines √©coles. Dans d'autres, une v√©ritable c√©r√©monie de mariage est organis√©e. Les nouveaux y sont appari√©s de mani√®re burlesque (un grand gar√ßon maigre ave une fille petite et ronde, un petit brun avec une grande blonde, etc.) par les anciens qui les pr√©sentent √† un faux pr√™tre, parfois devant les instituteurs en poste dans la ville et l'administration au grand complet (y compris l'inspecteur). On aura not√©, dans le premier type de mariage, que la promise est aussi la sŇďur du fiance si l'on en croit l'organisation en familles. Cette anomalie, accompagn√©e de bien d'autres, n'a pas manque de susciter les plaisanteries grivoises sur le caract√®re incestueux de ces unions.

On voit bien √† travers cet exemple trop bri√®vement √©voqu√© combien le "burlesque" et "l'obsc√®ne" exigent toujours d'√™tre situ√©s dans leur contexte pour prendre tout leur sens. Il s'agit ici, en quelque sorte, √† la fois de conjurer et d'annoncer le destin social de tout √©l√®ve-ma√ģtre: il est vou√© √† l'inceste professionnel qui lui fera √©pouser une de ses "sŇďurs" de l'√Čcole Normale d'institutrices dans le premier cas ; les novices gauches et mal appari√©s devront apprendre √† devenir des mari√©s pr√©sentables dans le second. Quoi qu'il en soit, et m√™me si le normalien n'√©pouse que m√©taphoriquement une normalienne de sa promotion ‚Äď dans la r√©alit√©, la majorit√© √©pousera une institutrice d'un autre lieu et d'une autre promotion ‚Äď le rite en dit long sur le d√©sir inconscient de l'institution et sur le conscience, m√™me provisoirement tourn√©e en d√©rision, de l'in√©luctabilit√© du destin social.

Qu'en est-il alors des brimades plus ou moins violentes et de l'obsc√©nit√© brute rapport√©e par des t√©moins directs depuis que les √Čcoles Normales ont √©t√© supprim√©es et que ces comportements ne risquent plus d'entrer f√Ęcheusement en contradiction avec l'image sociale commune de l'instituteur de la R√©publique? L√† aussi, il faut saisir ces pratiques dans leur coh√©rence d'ensemble: l'√©l√®ve-ma√ģtre doit devenir un instituteur mais il doit aussi devenir un homme. Comme il ne peut "faire sa jeunesse" dans son village ou dans son quartier, il fait sa jeunesse √† l'int√©rieur des murs de l'institution o√Ļ il reste le plus souvent interne pendant plusieurs ann√©es. Des "coutumes d'√©cole" (services dus par les nouveaux aux anciens, argot sp√©cifique, parodies d'exercices et d'examens) vont se superposer aux comportements traditionnels des jeunes gar√ßons en bande. Devenir un homme signifiera alors se d√©marquer du monde des femmes en √©vitant tout comportement suppos√© "eff√©min√©", en exhibant une sexualit√© largement imaginaire et, surtout, en √©chappant progressivement √† l'emprise des anciens tout en apprenant √† saisir le double sens des plaisanteries, notamment sexuelles, inflig√©es par ces derniers. En un mot, en passant du statut de victime √† celui de complice. Et malheur √† celui qui rate le passage: il court le risque d'√™tre per√ßu comme eff√©min√©, malhabile, un √™tre d√©finitivement inaccompli.

Au-delà du bizutage: les aspects initiatiques de la formation

Au fond, ce n'est pas le "bizutage", tel que l'entendent les protagonistes de la pol√©mique √©voqu√©e plus haut ‚Äď une suite de brimades et de comportements obsc√®nes impos√©s en priv√© et parfois en public par des "Anciens" √† des "Nouveaux" en tout d√©but d'ann√©e et interchangeables malgr√© la diversit√© des √©coles qui le pratiquent ‚Äď qui int√©resse vraiment l'ethnologue. Ce serait plut√īt "tout le reste" qui constituerait "un vaste rite d'initiation" pour reprendre l'expression de Bourdieu. Pourtant, faire l'ethnographie ‚Äď la description interpr√©tative ‚Äď de ce "reste" impose que l'on rep√®re et que l'on analyse des moments-cl√©s auxquels on conf√®re en les distinguant la dimension de v√©ritables rites de passage, de s√©quences fortes dans une initiation rarement perceptible comme telle par ses acteurs. Deux exemples, bri√®vement √©voqu√©s pour finir, suffiront √† le montrer.

Dans la formation des futurs instituteurs par les √Čcoles Normales, notre enqu√™te dans le sud-ouest nous a r√©v√©l√© que l' "esprit de corps" des normaliens, l'expression la plus foret de leurs valeurs communes, en un mot la combinaison id√©ale entre le "savoir-√™tre un homme" et le "savoir-√™tre un instituteur" ne se trouvait ni dans le contenu des enseignements ni dans les comportements coutumiers des √©l√®ves en groupe (y compris dans le bizutage) mais dans la pratique du rugby et dans les discours qui l'accompagnent. Les "h√©ros" des normaliens √©taient toujours des instituteurs-rugbymen. C'est en disant leurs exploits et l'excellence de leurs qualit√©s personnelles que l'on exprimait l'id√©al des valeurs du groupe et le mod√®le √† suivre par chaque individu. La formation du normalien prenait ainsi un caract√®re initiatique quand il s'effor√ßait, parfois en cachette de ses camarades, d'imiter ses h√©ros en s'entra√ģnant sans cesse ou, symboliquement, en rev√™tant leurs tenues du temps o√Ļ ils √©taient dans l'√©cole. Puis il devait franchir toutes les √©tapes du parcours du joueur accompli, de l'√©quipe de sa promotion √† l' "√©quipe premi√®re", celle qui affrontait au nom de l'√Čcole Normale les √©quipes des institutions concurrentes: les lyc√©es "bourgeois".

Tout au long de ce parcours, c'est √† une autre conception de la "virilit√©" qu'acc√©dait peu √† peu le jeune gar√ßon en passe de devenir un homme: une virilit√© faite de loyaut√©, d'esprit d'√©quipe, d'une n√©cessaire force physique mise au service d'une intelligence rus√©e. L'ensemble de l'institution, enseignants et enseign√©s, se retrouvaient autour de cet id√©al exprim√© dans la pratique du "sport-roi" qui avait la priorit√© sur toute mati√®re du programme officiel. Le moment d'expression privil√©gi√©e de cet id√©al √©tait le match de rugby lui-m√™me, espace et temps rituels o√Ļ chacun pouvait trouver sa place: ceux qui l'incarnaient au cŇďur de l'action, ceux qui regardaient et encourageaient, ceux qui en renfor√ßaient encore les valeurs par leurs r√©cits et commentaires sans cesse r√©p√©t√©s.

L'autre exemple significatif est emprunt√© √† la le√ßon d'anatomie analys√©e par Emmanuelle Godeau [16]. Au temps de l'imagerie virtuelle et des syst√®mes experts, la vieille le√ßon d'anatomie et ses dissections de cadavres paraissait vou√©e √† une disparition rapide. Pourtant, √©tudiants et professeurs tiennent absolument √† son maintien dans le cursus obligatoire. Seule une ethnographie pr√©cise et attentive de ce qui s'y passe effectivement et de la mani√®re dont elle est v√©cue par les √©tudiants permet de comprendre leur attachement en apparence irrationnel √† cet exercice archa√Įque. La le√ßon d'anatomie est le lieu o√Ļ les futurs m√©decins se trouvent pour la premi√®re fois confront√©s √† un corps mort. Le cŇďur de l'initiation va consister √† trouver la bonne distance avec cet √™tre ambigu: chair inerte √† diss√©quer ou √™tre humain encore pr√©sent dans son int√©grit√©. Distance physique d'abord: les gar√ßons fument le cigare, les filles se parfument exag√©r√©ment pour conjurer les effluves obs√©dantes d'une odeur per√ßue comme redoutable. Le jeu des regards d√©tourn√©s tente de ne percevoir que des parcelles d'un corps qui para√ģt ainsi ne plus appartenir au monde des humains.

Puis, et surtout, un balancement entre deux extr√™mes caract√©rise le traitement soudain paroxystique de ces √™tres √©tranges. D'un c√īt√©, les "batailles de barbaque" d√©clench√©es par un anatomiste amateur qui lance soudain au visage de ses camarades un morceau de chair ou un organe qu'il vient de sectionner, d√©clenchant ainsi une "boucherie" difficilement supportable pour beaucoup, m√™me s'ils essaient d'en rire. D'un autre c√īt√©, la tentative d√©sesp√©r√©e mais toujours recommenc√©e d'attribuer une identit√© au macchab√©e: un tel y voit un parent disparu, tel autre un clochard bien connu dans la ville. Il arrive aussi que l'on s'excuse machinalement quand on heurte par inadvertance un membre du "patient".

Ce qui se joue dans la salle de dissection c'est donc, bien au-del√† d'un apprentissage de l'anatomie ‚Äď il peut √™tre acquis de mani√®re bien plus d√©taill√©e par ailleurs ‚Äď une premi√®re confrontation du futur m√©decin avec la mort, une confrontation physique, visuelle, olfactive, tactile que ne fournira jamais une image virtuelle, aussi sophistiqu√©e soit-elle. Et puis la v√©ritable initiation passe par toutes ces manipulations physiques et mentales qui ne peuvent avoir lieu que sur des corps r√©els et dans la suite d'√©preuves que constitue l'acquisition progressive de cette position "ext√©rieure", "d√©tach√©e" qui sera indispensable au m√©decin quand il sera confront√© non plus √† des cadavres mais aux corps d'√™tres vivants parfois en danger de mort.

Il est certes plus long et plus difficile d'accompagner patiemment de futurs m√©decins tout au long d'une s√©quence de formation que de gloser sur les exc√®s de bizutages de plus en plus voyants et de plus en plus "obsc√®nes" en facult√© de m√©decine. Mais c'est √† coup s√Ľr en s'imposant de suivre la premi√®re voie que l'on se donne les moyens de comprendre √† la fois le surgissement de tel √©l√©ment "choquant" dans le d√©roulement routinier de la formation universitaire (les "batailles de barbaque") et les exc√®s des bizutages (la n√©cessit√© de jouer sans cesse de la confrontation de la d√©pense sexuelle et de la mort). C'est √† ce prix que l'on aura quelque chance de saisir l'aspect initiatique des processus de formation dans nos soci√©t√©s scolaris√©es et s√©cularis√©es.

Notes

[1] Cf. C. Rivière, Les rites profanes, Paris, PUF, 1995.

[2] A. Van Gennep, Les rites de passage, Paris, E. Noury, 1907 [Réed. Picard, 1981].

[3] Cf. Les rites de passage aujourd'hui, Lausanne, L'√Ęge d'homme, 1986 et M. Segalen, Rites et rituels contemporains, Paris, Nathan-Universit√©, 1998.

[4] Panoramiques: "Bizutages", textes réunis par Marie-Odile Dupé, Arléa-Corlet, 1992.

[5] R. de Vos (Devos dans Libération du 01.10.98), Le Bizutage. Persistances et résistances, Paris, PUF, coll. "Médecine et Société", 1999, p.125.

[6] B. Lempert, Bizutage et Barbarie, Liège, éd. Bartholomé, 1998.

[7] de Vos, op. cit., p.67. On trouvera un argumentaire similaire dans E. Davidenkoff et P. Junghans, Du bizutage, des Grandes √Čcoles et de l'√©lite, Paris, Plon, 1993.

[8] Outres les ouvrages récemment publiés chez des éditeurs, la bibliographie de René de Vos fait référence à des textes disponibles chez leurs auteurs et produits dans le même milieu: E. Cousin, Bizutage et Société, 1998 et C. de Preneuf, À propos des potentialités pathogènes de l'usinage des gadzarts, 1998.

[9] D. Cuche, "Traditions populaires ou traditions √©litistes? Rites d'initiation et rites de distinction dans les √©coles d'Arts et M√©tiers", Actes de la recherche en Sciences Sociales, n¬į60, 1985 et "La fabrication des Gadz'arts: esprit de corps et inculcation culturelle chez les ing√©nieurs Arts et M√©tiers, Ethnologie Fran√ßaise, 1981-1.

[10] R. de Vos, op. cit., p.66.

[11] cité par D. Cuche, "La fabrication…", op. cit., p.42-43.

[12] idem, p.51.

[13] ibidem, note 15, p.54.

[14] P. Bourdieu, La Noblesse d'√Čtat. Grandes √Čcoles et esprit de corps, Paris, Minuit, 1989, pp.101, 152, 122.

[15] D. Blanc, "Num√©ros d'Hommes. Rites d'entr√©e √† l'√Čcole Normale d'Instituteurs", Terrain. Carnets du Patrimoine Ethnologique, n¬į8, 1987.

[16] E. Godeau, "Dans un amphith√©√Ętre‚Ķ La fr√©quentation des morts dans la formation des m√©decins", Terrain. Carnets du Patrimoine Ethnologique, n¬į20, 1993.













 


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