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Dominique Blanc - RITES SCOLAIRES - ETHNOGRAPHIE DE L'ECRITURE 
__________________________





CORRESPONDANCES
La raison graphique de quelques lycéennes

par Dominique BLANC



√Čcole des Hautes √Čtudes des Sciences Sociales
LISST ‚Äď Centre d'Anthropologie Sociale
Toulouse




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[ Texte extrait de : Anthropologie des pratiques ordinaires d'écriture, Rapport à la Bibliothèque Publique d'Information du Centre Georges-Pompidou, Toulouse, Centre d'Anthropologie, 1992, 450 p. (Auteurs: équipe d'ethnologie du Centre d'Anthropologie. Coordinateurs: D. Fabre et D. Blanc). La version définitive de ce texte est parue dans l'ouvrage collectif du Centre d'Anthropologie sous la direction de Daniel Fabre Ecritures ordinaires, POL-Centre Georges-Pompidou, BPI, Paris, 1993. ]
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Ouverture : le c√īt√© du cahier

D√®s le matin, Elle glane de l'√©crit. Avant de partir au lyc√©e. Elle met de c√īt√© le programme de t√©l√©vision de la veille au soir. L'interclasse sera l'occasion de collecter des pages de magazines abandonn√©es par des condisciples dans les couloirs. Dans un bar, √† midi, les ronds de carton illustr√©s qui accompagnent les verres de bi√®re √† la pression rejoindront dans ses poches la cueillette de la matin√©e. √Ā 5 heures de l'apr√®s-midi, install√©e dans le bureau de sa m√®re, secr√©taire dans une administration, elle √©crit furtivement quelques notes sur des bouts de papier. De retour √† la maison, le repas familial termin√©, Elle monte √† l'√©tage. La voil√† enfin chez elle. Une premi√®re pi√®ce ‚Äď chambre avec bureau ‚Äď suivie d'une deuxi√®me, mansard√©e : la "salle de musique". Sur le sol : des disques compacts et des magazines. Sur les murs : des affiches annon√ßant les concerts des groupes anglo-saxons √† la mode, des billets d'entr√©e, des tickets de cin√©ma, des photos d√©coup√©es dans toutes sortes de revues. Elle glisse un disque dans le lecteur. Elle s'installe √† son bureau, extrait de son sac livres et cahiers. Elle commence √† √©crire. Un commentaire de texte, laborieusement argument√©, recopi√© avec ennui, souvent interrompu. Au bout d'une heure de ce labeur obligatoire, Elle range √† nouveau dans son sac les livres pour le lendemain. Ceux dont elle n'aura pas l'usage sont remis√©s dans les tiroirs de gauche de son bureau. Avec eux disparaissent stylo-plume et stylo-bille qui ont servi √† l'exercice scolaire. Elle se rend dans la "salle de musique", met un nouveau disque dans le lecteur et s'en revient dans son bureau. Elle ouvre alors un tiroir de droite, en sort des stylos et des feutres multicolores, des ciseaux et de la colle. Du tiroir inf√©rieur √©mergent une pochette emplie de papiers d√©coup√©s et un cahier de grand format : "le" cahier. Une heure durant, au rythme de la musique, Elle √©crit, dessine, d√©coupe, colle, puisant dans les dossiers du tiroir et parmi les papiers glan√©s tout au long de la journ√©e. Apr√®s avoir ainsi longuement "√©crit", Elle range soigneusement sa documentation ‚Äď "la doc" ‚Äď dans les tiroirs de droite d'un bureau strictement partag√© entre un c√īt√© r√©serv√© √† l'√©criture scolaire et un c√īt√© r√©serv√© √† l'√©criture personnelle : le c√īt√© du cahier.

Au m√™me moment, dans une chambre semblable, une autre adolescente accomplit les m√™mes gestes en √©coutant la m√™me musique. Chacune, pour l'autre, "fait un cahier". Amies de plume, √ąve et Anne s'adressent tous les soirs leurs amours de papier.


AMIES DE PLUME ET AMOURS DE PAPIER


Une telle activit√© d'√©criture sugg√®re une continuit√© parfaite entre des rapports quotidiens au lyc√©e et le rapprochement entretenu par la r√©daction du cahier. Ainsi s'√©prouverait une profonde amiti√© d'adolescentes. L'√©criture, pratique habituelle en milieu scolaire, prendrait tout naturellement le relais des autres modes de communication : un recours commode, sur un registre connu. La r√©alit√© est toute autre: l'amie de plume n'est pas l'amie de cŇďur avant l'√©criture. Elle est √©lue non seulement pour le cahier mais, litt√©ralement, par le cahier:

"Avec √Člodie on se conna√ģt depuis tellement longtemps que ce n'est pas la peine de se faire un cahier. Par contre avec √ąve on se connaissait plus ou moins √† travers des moments qu'on vivait ensemble. Mais je ne la connaissais pas assez pour lui parler vraiment, alors je lui ai propos√© qu'on se fasse un cahier qu'on √©changerait quand il serait fini. Le premier cahier c'√©tait plut√īt une prise de contact. On se connaissait √† partir du troisi√®me seulement."

Et si d'aventure l'amie était déjà proche avant de prendre la plume, ce geste la situe à la distance requise:

"Un jour, Emmanuelle m'a dit: 'Je vais te faire un cahier parce que des fois je pense à des trucs. Je pense pas à te le dire quand tu es là et puis des trucs plus importants'… Et donc elle m'a fait ça sur un cahier en mettant des images qui se rapportaient plus ou moins et puis j'ai dit d'accord. Sur ses cahiers, elle me posait des questions, alors je répondais sur d'autres cahiers. C'est venu comme ça, ça a duré deux ans, uniquement avec elle. Je dois en avoir une dizaine des siens et elle autant de moi. Mais le cahier a des inconvénients : ça peut nous rapprocher comme nous éloigner. En fait, nous, ça nous a éloignées."

S'écrire autant pour finalement n'avoir plus rien à se dire, voilà l'étrange effet d'un lien qu'a priori on imaginerait fusionnel. Qu'il rapproche ou qu'il éloigne, le cahier occupe un moment essentiel de la vie des ces lycéennes. Mais il n'occupe qu'un moment, un épisode intensément vécu qui doit nécessairement s'achever par une rupture. Anodine et risquée, telle doit être l'aventure. Anodine et risquée : telle est cette écriture. Toutes les rédactrices sont conscientes de cette ambivalence. En convient celle-là même qui a élu une amie de plume en pariant sur la qualité de leur relation future :

"De toute fa√ßon √† partir du moment o√Ļ on fait un cahier il y a quelque chose qui commence √† s'embrouiller avec la personne avec qui on le fait."

Quand elle s'y est fermement engagée, "faire le cahier" s'impose à chaque correspondante comme une nécessité autrement prenante que l'écriture scolaire : "Je passerais mes journées à faire ça" est une phrase maintes fois répétée. Mais, dans le même temps, l'obligation de le finir, donc d'en finir avec le cahier parfois vécu comme une épreuve nécessaire, est toujours présente au fil des pages :

Lundi 30 avril-22h33/ Tout va bien, j'ai le moral qui est remont√© en fl√®che! Bon, vite que je finisse ce cahier, alors je vais dire n'importe quoi comme √ßa √ßa le remplira! Ma maman vient de me finir mon tailleur ; Spencer-Bermuda! Super! √áa √™tre tie! En ce moment j'ai la naus√©e! J'ai un mal de cr√Ęne + mal de bide + mal de foie‚Ķ √ßa tangue, y a un tremblement de terre chez moi on dirait, help!
Dimanche 6 mai-22h11/ …Aide-moi à te taper bavette, car je n'ai plus d'idée et je suis pressée de finir le cahier. Bon, attends, je compte les pages qui restent : 24! l'horreur, mais qu'est-ce que je vais mettre!! J'ai même plus de doc!!
Samedi 12 mai-21h51 / ‚Ķ Bon, je sais, tu dois te dire que j'ai eu la flegmme (sic) de faire des recherches pour trouver des doc. OK! Mais vu que ce cahier ne me pla√ģt pas des masses depuis le d√©but, √ßa ne me motive pas, par la suite, vivement le prochain. J'aurais peut-√™tre plus d'inspiration."

Qu'est-il donc ce "cher cahier"? Seul un parcours √† travers les d√©tours de son √©criture peut nous le faire d√©couvrir. Les trois cahiers d'√ąve (19 ans, 1√®re G en 1990), √©lue presque "par hasard" par Anne, nous serviront d'exemple. Des cahiers qu'elle croit sans mod√®le tout comme les autres "correspondantes", persuad√©e qu'elles ont invent√© le genre √† leur usage. Seule est partag√©e la certitude que des filles √©crivent et s'√©crivent. Chacune ayant pour sa part le sentiment d'inventer le type d'√©criture et le type d'√©change qui lui convient.

Les deux premiers cahiers sont de grand format à grands carreaux, respectivement de 68 et 86 pages non numérotées, le troisième est en fait un classeur souple de 42 pages grands carreaux de même format insérées dans des pochettes plastiques. Le premier et le troisième ont es couvertures fabriquées à l'aide de publicités découpées dans des magazines et collées pleine page (deux d'origine indiscernable, deux pour des vêtements, la marque étant apparente). Les deux "quatrième de couverture" ont été intentionnellement choisies pour leur slogan : "Ne m'oublie pas" (cahier 1) et "Quand vous aurez fini de regarder, prêtez le journal à un ami" (accompagnant un mannequin en robe décolletée, cahier 3). Seul le second est "relié" en tissu et porte la mention VOLUME II sur fond de carton blanc. À l'intérieur, textes, dessins et collages se mêlent, ordonnés par la mention de la date et de l'heure d'écriture, un titre explicite ou une formule d'adresse accompagnant presque toujours le début de chaque texte daté.


UNE ECRITURE EMPRUNTEE


Dès la première page du premier volume, une impression de déjà vu s'impose au lecteur : reproduction manuelle d'un dessin publicitaire, images et titres de magazines collés et soulignés de couleurs vives. La seule phrase manuscrite le signale : "Pourquoi devrais-je y ajouter un commentaire? Les images, après tout, ne parlent-elles pas d'elles-mêmes?"

Le premier texte sans image est pour le moins √©trange. √ąve y parodie une publicit√© pour vibromasseur. √Ä ce d√©tail pr√®s que la marque de l'engin y est remplac√©e par le pr√©nom d'un gar√ßon :

"Il stimule la transpiration et permet d'éliminer abondamment si vous l'utilisez quotidiennement. Si vous utilisez Patrick régulièrement, vous serez complètement transformée, vous voudrez l'emporter partout pour l'utiliser à tout moment, vous verrez, une fois que vous aurez testé ce produit sublime, impossible de vous en passer!"

La crudit√© de cette entr√©e en mati√®re √©tonne dans un √©crit de "jeune fille" mais les conventions du genre autorisent ici un "badinage" incessant sur les "beaux mecs", photos √† l'appui, et une allusion permanente √† un flirt possible avec vedettes et mannequins. Le "petit coin des canons", collage r√©alis√© avec des photos de stars masculines de la t√©l√©vision et de la chanson est pr√©sent dans tous les cahiers. Les superlatifs employ√©s dans les l√©gendes, quand il y en a, sont plut√īt orient√©s vers le sexe euph√©mis√© que vers le sentiment. Ainsi s'explique le caract√®re embl√©matique de l'ouverture du premier cahier par un jeu d'√©criture un peu os√©. De l'avis des adolescentes interrog√©es √† ce sujet, les gar√ßons ne sauraient dire leurs sentiments qu'√† travers une obsc√©nit√© ludique, alors que les filles, elles, sauraient les exprimer plus directement et avec quelque d√©licatesse. On d√©couvre cependant, quand cette expression est √©crite, un curieux √©quivalent f√©minin de la "pudeur bourrue" des m√Ęles. C'est l√† une diff√©rence majeure entre l'amie de plume et l'amie de cŇďur : la distance instaur√©e par l'injonction d'√©criture va bien au-del√† d'un simple √©loignement dans le temps et dans l'espace. Il faut en explorer la complexit√©.

Car cette √©criture est "emprunt√©e" en un double sens : elle utilise des d√©tours dans l'expression, elle d√©tourne textes et images de leur usage commun. Sous ce deuxi√®me aspect, on observe sans surprise que les magazines "jeunes" fournissent l'essentiel de la documentation mais aussi un mod√®le de mise en forme de l'expression. Fiches signal√©tiques d'artistes de vari√©t√©s et publicit√©s sous forme de tests des agences matrimoniales sont mises √† contribution par la r√©dactrice pour d√©finir son petit ami ou celui de sa correspondante ( "Comment rencontrer l'amour de votre vie. Une recherche personnalis√©e pour vous aider √† d√©finir votre partenaire id√©al"... ) Mais il s'agit aussi de se d√©finir soi-m√™me par les m√™mes moyens. "Le divan", jeu d'association d'id√©es class√©es par ordre alphab√©tique auxquels sont r√©guli√®rement soumis les chanteurs par les journaux sp√©cialis√©s devient, sous la forme de "Moi de A √† Z", une occasion d'√©crire son amiti√© et d'affirmer ses go√Ľts et d√©go√Ľts :

"A ‚Äď Amies, c'est nous. Agn√®s. Jamais je n'ai tenu aussi longtemps avec une amie que toi √† Agn√®s. C'est bien la premi√®re fois que je suis souvent avec quelqu'un sans m'engueuler avec‚Ķ
S ‚Äď Sorbet! Salut! Sourire, solide, singe, sexy, seule (l'horreur) Sordide Silence."


L'exercice "J'aime / J'aime pas" a la m√™me origine et les m√™mes fonctions de classement et de r√©assurance. La "m√©t√©o du cŇďur", les multiples horoscopes, recopi√©s tels quels ou adapt√©s √† la situation amoureuse du moment, compl√®tent la maquette de cahiers qui reproduisent en partie la mise en page des magazines pour adolescentes. En partie seulement, car la forme dominante reste la lettre illustr√©e¬≤ quasi quotidienne. Mais l√†, √©galement, l'emprunt s'impose. Les phrases les plus "personnelles" sont parsem√©es d'expressions toutes faites puisque d√©coup√©es dans des revues, comme dans ce texte truff√© de titres de films √©voquant pour l'amie un amoureux indiff√©rent :

"‚Ķ On pourrait mourir d'aimer! Quel dommage que ce sentiment ne soit pas r√©ciproque. Enfin j'ai toujours bonne esp√©rance qu'un jour peut-√™tre pendant des vacances de r√™ve sur l'√ģle de la Passion il me murmurera je t'aime, je t'aime tout en faisant un duo sur canap√© et qu'l se rende compte enfin que j'existe pour lui, que j'ai s√Ľrement √©t√© con√ßue pour lui et que demain, un autre jour tout changera? Non? Au nom de quoi doit-on vivre et laisser mourir se propres espoirs? Serait-ce au nom des filles craquantes que l'on aper√ßoit dont nous ne faisons pas partie? Mais non! Nous sommes toutes formidables, toutes super sexy ; c'est en vain que je dis adieu, don Juan, toi la b√™te humaine qui est, et sera pour toujours peut-√™tre l'histoire sans fin!"

Découpures et phrases originales composent inextricablement un texte continu dont on ne saurait dire par quelle modalité d'écriture il est précisément déterminé: la création ou l'emprunt.

Le cahier est fait aussi pour que les correspondantes apprennent √† se conna√ģtre; Vient donc toujours un moment o√Ļ il faut "se pr√©senter" et en dire plus sur soi. M√™me ce moment-l√† que l'on attendrait comme celui de la confidence directe, ne trouve son mode d'expression qu'√† travers une r√©f√©rence contraignante, au "Carnet de sant√©" par exemple:

"Je vais te raconter ma vie assez bri√®vement: 07/07/72 = Naissance de √ąve P√©lissier (Armelle, Fr√©d√©rique) √† la clinique de P√©rigueux ; n√©e √† 8 mois ¬Ĺ de la grossesse. Son poids √©tait de 3 kg, elle a cri√© tout de suite. Son groupe sanguin √©tait A n√©gatif [suit la liste des maladies infantiles et des points successifs de la courbe de poids manifestement recopi√©s directement sur le document pris pour mod√®le ]‚Ķ Et voil√† sa croissance et sa sant√©. Maintenant passons √† elle-m√™me: jusqu'√† quinze ans elle a v√©cu sans se pr√©occuper de tout, sans g√™ne. Puis vers 16-17-18 elle a commenc√© √† s'enfermer dans une coquille (si, si!). Bref, c'est une fille assez sympa, qui aide qd elle le peut (et qd la t√™te lui revient), fragile int√©rieurement, hyper sensible (elle sait le cacher), et sometimes un peu coinc√©e!
Ça fait du bien d'écrire ce qu'on ressent.
Je ne préfère pas énumérer tous les mecs car il y en a que je préfère oublier. Sauf: Marc qui a vraiment bcp compté for me. J'espère le revoir à [
etc. Suit la liste des "mecs" avec la qualit√© de la relation‚Ķ ] De 0 √† 5 ans elle a habit√©: [ Liste des lieux avec commentaires sur le standing‚Ķ ], √† deux ans je fais la connaissance de Josiane qui elle a un an (donc pas bcp d'√©changes de parole)‚Ķ √Ä 4 ans je vais √† la maternelle et Josiane too donc + ample connaissance et ns devenons tr√®s amies; Au bahut d√®s que l' 1 des 2 avait le malheur d'en laisser tomber 1, crise de jalousie!... √Ä 5 ans je d√©m√©nage, on garde tjs le contact gr√Ęce aux parents qui s'√©crivent et on se voit tous les ans en vacances‚Ķ Puis 8-10 ans = par ici. Voil√† je crois t'avoir tt dit en gros!"

L'√©criture est ici "assist√©e" par un mod√®le formulaire dont elle doit s'√©vader, notamment en passant du "elle" au "je". Le recours √† un r√©cit st√©r√©otyp√© de la petite enfance lui permet d'√©voquer en un subtil jeu de miroir l'"enfance" de la relation d'amiti√© entam√©e avec sa correspondante. L'histoire des deux b√©b√©s devenues amies "sans beaucoup d'√©changes de parole", la connaissance plus intime faite "√† l'√©cole" du premier √Ęge, la s√©paration et le contact continu √† travers une √©criture indirecte, celle des parents, l'ensemble de l'√©vocation renvoie √† une pr√©figuration et √† une image id√©alis√©e de la relation pr√©sente. Si un doute subsistait, il suffirait de noter que l'√©cole maternelle y devient un "bahut".

La "r√©flexion personnelle", dirait-on dans des termes emprunt√©s √† l'√©cole, se trouve au bout de l' "exercice", comme si assur√©ment c'√©tait l√† le seul moyen d'acc√©der √† la ma√ģtrise de l'expression. Quelques "lettres" proposent une telle r√©flexion sans s'embarrasser d'emprunts parodiques. Elles viennent souvent, cependant, √† la suite de l'un des mod√®les mentionn√©s. Ainsi un 14 mars √† 20 heures, √ąve s'est-elle livr√©e √† la r√©daction d'une longue litanie d'associations de termes ordonn√©s par l'ordre alphab√©tique - trois pleines pages qui l'ont occup√©e une heure durant ‚Äď avant de se permettre √† 21 heures de r√©diger une lettre "personnelle", dat√©e et sign√©e, qui entre directement dans le vif du sujet:

"Mi amore,
Que ce doit √™tre dur d'aimer plusieurs mecs √† la fois! Heureusement que je ne suis pas ds ton cas. Pour moi Herv√© c'est bien fini (si, si! Tu peux me croire) bien sur au fond de moi il restera toujours un gramme d'amour pour lui, mais il n'en vaut pas la peine! Je ne vais pas passer ma vie √† l'attendre pour des prunes! Je m√©rite bien mieux (c'est ce qu'il faut se dire!) Un jour nous tomberons sur le bon, un mec qui nous aime pour ce que l'on est, et non pas pour ce qu'il voudrait que l'on soit. Si un mec reste avec une fille juste pour coucher avec elle, 3 jours apr√®s‚Ķ et bien avec moi il est mal barr√©! Car je ne vois pas pourquoi les autres se d√©p√™cheraient avant 18 m√™me 16 ans! de coucher avec un mec, histoire de l'avoir fait pour √™tre fier! alors qu'au fond d'elles, elles se sentent mal √† l'aise. Il n'y a pas de raison! Je le dis haut et clair! Car comme tu le sais, en ce qui me concerne j'attends celui qui sera capable de supporter mes exc√®s de connerie! Non, mais‚ĶJe ne vois pas le prob, de n'avoir jamais couch√© avec un mec √† 19-20-21 ans. Il faut se sentir bien et pr√™te. Je suis tellement perturb√©e dans ma t√™te que je n'arrive pas √† imaginer que je pourrais un jour rencontrer l'√™tre id√©al. En attendant, je me fiche de ce que les autres peuvent penser de √ßa, ce n'est pas leur probl√®me. Si elles ne sont pas contentes, qu'elles aillent se faire sauter o√Ļ elles voudront (d√©sol√©e pour l'expression! Mais j'√©cris ce que je pense) Enfin‚Ķ bon il est 21h28 et je crois que je vais me pieuter, alors ciao, √† plus, hasta ma√Īana."


Le vif du sujet, c'est toujours l'√©tat des amours respectives des deux adolescentes. Dans les cahiers, un savant m√©lange de "beaux mecs" en photos et de confidences √† la d√©rob√©e occupe l'essentiel de la mise en page. Ainsi peuvent coexister des appels d√©brid√©s au sexe: ("Si je rencontre √† nouveau Patrick, je le viole, il est trop beau") et les revendications de virginit√© telle celle que l'on vient de lire. Dans cet univers-l√†, on interpelle les images comme on interpelle des personnages r√©els. On y raye au stylo-bille le visage des jolies filles pendues au cou des stars du petit √©cran. Trait√©es de "poufiasses", on leur reproche de s'approprier ind√Ľment les "canons". Ailleurs dans le texte, le m√™me grief est adress√© √† des concurrentes r√©elles qui se croient tout permis parce qu'elles sont "bien roul√©es". Le monde appara√ģt peupl√© de vierges qui se gardent et de filles qui "se font sauter". Ce qui intrigue chez les amies de plume, c'est qu'elles semblent se penser alternativement et parfois simultan√©ment dans les deux cat√©gories. Mais n'est-ce pas l√† l'univers de ces s√©ries t√©l√©vis√©es am√©ricaines auxquelles une grande partie des images sont emprunt√©es? Sexe et amour s'y m√™lent au rythme effr√©n√© d'√©pisodes au cours desquels on peut s'identifier indiff√©remment √† des h√©ro√Įnes contrast√©es : sexuellement 'lib√©r√©es" ou romantiques. Mais dans les cahiers ce sont les images de vedettes qui sont mises √† contribution et non les intrigues fictives nou√©es par leurs mod√®les. Ce qui nous conduit √† nous interroger parall√®lement sur le statut, dans ces m√™mes cahiers, des intrigues r√©elles v√©cues par les correspondantes. On en saisira les nuances dans ce texte √©crit six jours √† peine apr√®s la lettre pr√©c√©demment cit√©e:

"L'HOMME DE TOUS LES CHAGRINS" [titre découpé]
Que dire de lui? Rien. Le silence est mieux que veux-tu. On a beau dire des choses ignobles √† son sujet (je parle pour moi), au fond de mon cŇďur elles ne sont pas identiques. Oui! Tu sais de qui je parle: Herv√©! Vois-tu, j'ai chang√© un peu √† son √©gard, je veux dire, que m√™me si je suis √©carlate quand je le vois, je suis quand m√™me moins stress√©e de sa pr√©sence, et je ne me g√™ne pas pour le fixer avec un regard m√©chant. Car de toutes fa√ßons, on ne peut pas ha√Įr ce qu'on a aim√© pendant des ann√©es. OK, je l'avoue, je l'aime toujours, mais d'une mani√®re un peu diff√©rente car j'ai r√©alis√© que lui et moi √ßa ne collerait pas, j'en suis s√Ľre, sinon il y aurait d√©j√† longtemps que je serais sortie avec. Et comme depuis un mois je ne fais que me r√©p√©ter que je m'en fiche j'arrive √† le croire un peu. C'est vrai! De toute fa√ßon pourquoi voudrais-je le conna√ģtre? Peut-√™tre que cela me torturerait, et que je tomberais de haut puisque je ne connais rien de lui √† part son physique et son charme qu'il d√©gage (le salaud)‚Ķ √Ä plus tard."


Le texte manuscrit entoure un texte imprimé en drapeau découpé dans un magazine:

"CITATION
'Le présent serait plein de tous les avenirs si le passé n'y
André Gide"


La page oppos√©e est occup√©e par une publicit√© pr√©sentant une eau de toilette masculine o√Ļ l'on voit un bel homme nu s'endormant, visiblement apr√®s l'amour, tenant dans sa main l'√©paule d'une femme dont on aper√ßoit la t√™te renvers√©e en arri√®re, les yeux ferm√©s. L√©gende de la sc√®ne: "L'INSTANT D'√ČTERNIT√Č".
Si Herv√© est bien r√©el, on d√©couvre aussi qu'il est un personnage de fiction. Il ne saurait trop souffrir de la rupture annonc√©e pr√©c√©demment: il n'a jamais su qu'il √©tait le protagoniste d'une relation. Ici, comme avec les vedettes, tout est dans le regard. Il faut oser regarder et on tombe amoureuse d'une image. C'est ce que disent, au fond, toutes ces photos d'hommes d√©sesp√©r√©ment beaux qui s'attirent des l√©gendes comme: "C'est pas le mec qu'en peut plus d'√™tre bien", "O√Ļ tu veux, quand tu veux", "Vite, c'est une urgence", "Je te veux!... Je te prends!...", "Dites! √áa existe en double?", "Quel canard, quelle beaut√©", "Il est gnon!", , etc. Et on comprend pourquoi on peut aussi "rompre" avec l'image d'une star. La l√©gende, laconique, annonce alors: "Un ex-ador√©". Comme l'√©crit si bien √ąve: "J'ose le regard! Et puis ce n'est pas interdit d'aimer des Ňďuvres d'art m√™me si on n'a pas le droit de toucher! Des fois que √ßa se briserait‚Ķ" Et ceci √† propos, non d'une star du petit √©cran mais bien d'un gar√ßon de son entourage qui, par l√† m√™me, rejoint les h√©ros fictifs.

Le cahier est donc le lieu o√Ļ confluent de multiples intrigues. Certaines y sont nou√©es bri√®vement en trois phrases et quelques images. Elles sont maintenues √† distance par une ironie toujours pr√©sente. Pourtant le jeu qui les fait exister par l'√©criture enr√īle aussi des personnages r√©els qui deviennent alors des protagonistes √† part enti√®re dans la vie √©crite des correspondantes. Ainsi les petits amis se succ√®dent-ils √† un rythme parfois rapide: on parlera d'amour √† chacun comme si c'√©tait la premi√®re fois. Certes, tout ne se limite pas toujours au regard mais les amours de papier peuvent se b√Ętir solidement sur presque rien: une sortie, un trajet commun, une conversation √† la caf√©t√©ria. Si quelque chose en elle m√©rite d'√™tre relat√©, la moindre rencontre devient, aux deux sens du terme, une relation.

Mais se raconter n'est que l'une des fonctions du cahier. Il en est une autre, essentielle: parler √† sa correspondante d'elle-m√™me et de ses amours. Cela peut venir √† la suite de questions pos√©es oralement qui trouvent leurs r√©ponses dans le cahier. Le plus souvent c'est spontan√©ment que le petit ami de l'autre est √©voqu√©, quelquefois en y m√™lant un portrait du sien propre. Toute une invention graphique est mise alors √† contribution. L'ami de l'autre peut √™tre id√©alis√©, compar√© aux "canon" des magazines, aussi, quoique plus rarement, assez durement caricatur√© avec des sous-entendus que le lecteur ext√©rieur ne peut que rep√©rer sans les comprendre. Nous sommes l√† au cŇďur du jeu anodin mais dangereux qu'induit le transfert vers l'autre de ses propres r√©ticences et interrogations. L'incessante substitution d'un sujet de l'√©nonciation √† l'autre entretient une permanente ambig√ľit√©. Elle est renforc√©e par l'exploitation extr√™me de ce double jeu, lorsque la r√©dactrice √©crit elle-m√™me po√®mes et d√©clarations d'amour √† l'adresse de l'amoureux de sa compagne. La fictions est alors √©prouv√©e jusqu'au bout. L'√©criture de chacune s'emplit ainsi p√©riodiquement des amours de l'autre.
Le cahier est destin√© √† √™tre offert √† la correspondante; il lui appartiendra d√©finitivement le jour o√Ļ elle recevra en cadeau. Elle aura ainsi en sa possession une sorte de journal intime √©pistolaire d'une amie que cette lecture lui apprendra √† conna√ģtre mais aussi une chronique de ses propres √©motions √©prouv√©es "en √©criture" par une autre quelques semaines auparavant. Cette correspondance est donc pleinement adress√©e, temporairement √† soi, d√©finitivement √† l'autre et en quelque sorte potentiellement √† un objet d'amour dont la r√©alit√© n'est vraiment inscrite que dans le temps et l'espace du cahier.

S'agissant de lettres, les termes d'adresse eux-mêmes méritent l'attention. Ils ne sont souvent que des titres pour des textes dont la forme est, comme on l'a vue, généralement empruntée. Mais certains d'entre eux sont plus directs; ils appartiennent alors au registre de l'affection: "Mon canari", "Hello darling", "Mi amore"… Ils sont l'équivalent écrit su "Ma chérie" que se donnent facilement les jeunes femmes quand elles se rencontrent. Pourtant, dans le contexte du cahier, ces termes d'adresse ont une plus forte résonance car ils prennent place dans le jeu des substitutions évoquées. Non seulement on s'adresse à l'ami de l'autre comme s'il était le sien propre mais on s'adresse parfois à l'autre comme on s'adresserait à l'objet de son amour: "Darling, pour toi je décrocherais la lune" ou bien, au début d'une page couverte de baisers:

"Mi amore, tu vois à quel point je t'adore! J'étais tellement pressée de continuer le cahier que je me suis éclatée la tronche sur ton cahier! […] Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire pour te prouver mon profond amour!"

L'ironie n'efface pas la parent√© entre les deux types d'adresse. Elle la souligne tout en la situant au cŇďur d'une rh√©torique de la d√©claration.


LES VACANCES DE L'√ČCRITURE


Si les amours non d√©clar√©es dans la vie r√©elle occupent une large place dans l'√©criture quotidienne, il est curieux de constater que les seules rencontres ayant abouti √† un flirt, f√Ľt-il de courte dur√©e, sont situ√©es dans le pass√©. Dans les moments de cafard, les correspondantes aiment √† s'en souvenir avec force d√©tails. Cela arrive deux fois dans les cahiers d'√ąve. La premi√®re fois, il s'agit d'une br√®ve aventure situ√©e deux ans en arri√®re:

"‚Ķ Puis le soir nous sommes all√©s en bo√ģte et vingt minutes apr√®s je sentis une main sensuelle s'enrouler autour de ma taille, je me suis retourn√©e et hop!!!... alors apr√®s toujours ensemble [‚Ķ] pendant quinze jours! Au bout de deux jours j'avais l'impression que √ßa faisait longtemps que l'on se connaissait. Tu vois, on ne s'est jamais dit je t'aime, il le disait √† sa copine qu'il m'aimait et elle me le disait √† moi, comme quoi c'est dur de dire je t'aime!"

Un amour avou√©, mais une impossible d√©claration, ou plut√īt, comme dans le cahier, une d√©claration faite √† une destinataire de substitution. Apr√®s la s√©paration, la relation se poursuit √† travers une correspondance qui prend fin brusquement, sans raison apparente. Seule la pr√©sente lettre √† l'amie de plume redonne vie √† cet amour disparu: "Bon, je vais arr√™ter car plus j'y pense et plus je l'aime‚Ķ"

Le deuxi√®me souvenir, exactement semblable, est relat√© quelques jours apr√®s la fin de l'aventure et non pendant qu'elle se d√©roule mais le d√©calage temporel s'explique: l'√©v√©nement a eu lieu pendant les vacances. Quand on "fait un cahier", son √©criture est paradoxalement suspendue pendant les p√©riodes d'inactivit√© scolaire. La rencontre ayant eu lieu pendant les vacances de P√Ęques, la premi√®re lettre de la rentr√©e prend la forme d'un "journal de vacances" rapportant par le menu faits et sentiments. Mais la rencontre plus ancienne est elle aussi situ√©e pendant les cong√©s scolaires. Le rapport de cette √©criture au temps des vacances, loin d'√™tre anecdotique, fournit l'une des cl√©s essentielles √† sa compr√©hension.

Le cahier est "fait" enti√®rement dans les marges d'un temps scolaire qu'il ne cesse de grignoter. Les parents de nos correspondantes ne cessent de leur reprocher une activit√© qui reste pour eux tr√®s myst√©rieuse. Mais si l'√©criture est arr√™t√©e, comme on l'a vu, pendant les vacances, le temps et les lieux qui s'y rattachent envahissent le cahier. Seule l'√©vidence des images emp√™chait que l'on y pr√™t√Ęt attention. Pourtant ce sont bien des maillots de bain que portent la plupart des mannequins, hommes ou femmes, qui posent dans les pages quadrill√©es. Ces √ģles d√©sertes accompagnent certes une r√©flexion sur la solitude mais elles sont aussi des destinations de voyage dans des pays tropicaux. La quasi-totalit√© des lieux, √† y regarder de plus pr√®s, ont √©t√© photographi√©s pendant l'√©t√©, en bord de mer, qu'ils aient ou non un rapport avec le texte manuscrit. On ne s'√©tonnera donc plus de trouver √† la suite de l'horoscope du mois de mars une habile composition faite de grains de sable coll√©s sur des photos de plage et accompagn√©e de la l√©gende manuscrite: "Le cŇďur est constitu√© de milliers de sentiments comme la plage de milliers de grains de sable."
Les deux lettres concernant l'aventure v√©cue pendant les vacances de P√Ęques sont intitul√©es (titres d√©coup√©s): "JOURNEES CHAUDES!" et "C'EST CHAUD" et illustres par des palmeraies africaines alors que la sc√®ne se passe dans le centre de la France avec un partenaire nordique‚Ķ Sans doute la p√©riode scolaire n'est-elle qu'une longue attente de la "vraie vie": au cours de l'ann√©e, attente des vacances et du temps des rencontres amoureuses; au cours de la scolarit√© dans son ensemble, attente de ce temps mythique o√Ļ l'on sera "bien dans sa t√™te" au bras du "bon mec".

Il nous est maintenant possible de lire autrement le texte "emprunté" cité au début; chaque expression y prend toute sa force:

"On pourrait mourir d'aimer! Quel dommage que ce sentiment ne soit pas r√©ciproque. Enfin, j'ai toujours bonne esp√©rance qu'un jour peut-√™tre pendant des vacances de r√™ve sur l'√ģle de la passion il me murmurera: Je t'aime, je t'aime‚Ķ"

Le dernier texte du dernier cahier d'√ąve, √©crit dans sa chambre et intitul√© "Pour Conclure", le concr√©tise de mani√®re inattendue:

"Il serait impensable que je finisse ce mini-dossier sans te remercier pour ces 9 mois (le temps de porter nos jumeaux) que tu as pass√©s en ma compagnie, que tu as vraiment support√©!! Non mais c'est vrai quoi! Pour te prouver ma d√©bilit√©: j'ai vid√© 1,5 l de sable dans une bo√ģte √† chaussures et j'ai‚Ķ les pieds dedans avec un verre + paille √† la main! Attends! Le temps que je me mette de la cr√®me car si je me chope des coups de soleil! A√Įe! Attends‚Ķ Je go√Ľte l'eau‚Ķ heim‚Ķ Elle est fra√ģche mais √ßa ira! A√Įe! Je viens de marcher sur un crabe! Bon je vais te laisser car c'est dur d'√©crire allong√©e sur le sable, alors je te laisse car j'aper√ßois une horde de m√Ęles en folie! J'y cours, j'essayerai de t'en ramener un, allez ciao!"


PALIMPSESTES


Ces correspondances diff√©r√©es sont √©chang√©es dans le secret d'une liaison privil√©gi√©e. Cependant, le choix du cahier unique pour une lectrice √©lue doit √™tre mis en relation avec une pratique plus ordinaire. Au cŇďur m√™me de la classe, un objet banal, quotidiennement manipul√©, est le support d'une autre forme d'√©criture personnelle: le cahier de textes. On sait commun√©ment que les couleurs l'√©gayent, que la "fantaisie" conduit parfois les √©l√®ves √† glisser entre les pages photos de chanteurs et billets de concerts mais on ignore tout du constant travail de r√©√©criture dont il est l'objet.

Le texte scolaire du cahier n'a qu'un temps. Les √©l√®ves y notent pour la semaine suivante les indications utiles au bon d√©roulement de la classe. Mais chaque semaine √©coul√©e lib√®re dans le carnet un espace caduc aussit√īt habit√© par une √©criture qui, elle, restera. Chaque √©l√®ve s'efforce en effet de recouvrir de ses propres productions l'inscription impos√©e par l'√©cole. Comme les correspondantes, elle d√©coupe, dessine, colle et colorie jusqu'√† faire oublier la destination premi√®re de ces pages que rappellent pourtant jusqu'aux derni√®res heures de l'ann√©e les notations de la semaine en cours. Au premier jour des grandes vacances, et ce jour-l√† seulement, chacune pourra ch√©rir, en lieu et place de son cahier de textes, un vivant palimpseste. Plus de "cahiers au feu", suivant l'antique formule, si ce n'est au feu de quelque passion dont il faut explorer l'√©criture.

Les cahiers de textes de Solange, pr√©cieusement conserv√©s en souvenir de ses ann√©es de troisi√®me et de seconde ( de 1988 √† 1990) sont un bon exemple d'une pratique g√©n√©rale chez nos interlocutrices. Le premier d'entre eux n'est qu'un AGENDA DE TEXTES de forme classique (classement par jours de la semaine) dont l'intitul√© est doubl√© d'un titre manuscrit : Love Story sur la couverture. L'int√©rieur de celle-ci forme une pochette o√Ļ sont conserv√©s des billets rapidement griffonn√©s, deux cartes postales et quelques coupures de journaux relatant des visites de classe o√Ļ les exploits rugbystiques du prof de gym. Un signe du zodiaque: le scorpion, maintes fois reproduit, et des photos de chanteurs recouvrent les premiers feuillets. Sur la page de garde: un court po√®me ( Aimez qui vous aime) et les paroles d'une chanson ( Quoi que je fasse, o√Ļ que tu sois, rien ne t'efface, je pense √† toi‚Ķ )

Le cahier s'ouvre et se ferme sur une présentation de la classe de troisième. Au début, une copie dérobée de la liste nominative des élèves a été détournée en "revue générale" par des condisciples en verve:

AC: petit boudin, petite main tendue.
BC: gros cul, mal foutu.
BD: la tronche (intellectuel, bien s√Ľr).
GE: l'asperge blondasse.
GS: t'as de beaux yeux, t'es super sympa.


À la fin, une caricature d'une quinzaine d'élèves suivant un cours est intitulée "Une journée comme les autres de la classe de troisième". La mention de ces plaisanteries de potaches aurait un intérêt tout relatif si elles n'en disaient long sur les rapports de la rédactrice à la classe en général et aux garçons en particulier, tels qu'ils s'établissent à travers le cahier.

Ce dernier est en effet parsemé de notes "personnelles", parfois "intimes" et il circule, dérobé par des garçons de la classe, emprunteurs indélicats, mais aussi prêté délibérément aux amies les plus proches. Chacun y va de sa note infrapaginale, faisant ainsi de chaque cahier une sorte de journal de classe, toujours personnalisé. L'agenda de textes devient l'agenda des relations à soi et aux autres au cours d'une année d'école.

La rubrique "Les élèves" est un banal carnet d'adresses qui continuera à être consulté pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. La rubrique finale "mes amis", par contre, donne lieu à un véritable rituel. À la fin de l'année, le cahier de textes circule une dernière fois de table en table. Les filles y inscrivent quelques phrases affectueuses, relevées parfois d'amicales critiques. Le ton change avec les garçons: ils se doivent de pousser l'affection jusqu'à l'obscène et la critique jusqu'à l'insulte:

"Mon petit crapaud baveux, affreux, puant...", "√Ä une fille qui nous a excit√©s toute l'ann√©e, dont les gros seins‚Ķ", "Je vais te dire que des trucs horribles sur toi, tu me d√©go√Ľtes, je te molarde [crache] dessus‚Ķ"

Si les filles peuvent écrire assez librement sur les cahiers de leurs amies, les garçons n'ont droit qu'à ces débordements graphiques ritualisés. Il règne dans la classe un strict partage sexuel des écritures. Les garçons s'informent à l'occasion sur ce que font les filles en leur dérobant momentanément le cahier. Ces dernières croient savoir, quant à elles, qu' "ils font aussi des cahiers de textes" et sont tout étonnées de découvrir avec moi qu'ils n'écrivent pas autour des illustrations (motos, sportifs et chanteurs) qu'ils y introduisent.

Car les filles ne cessent, elles, de glaner des formules, des histoires dr√īles, des aphorismes et de composer des po√®mes dont les th√®mes principaux sont l'amour et l'amiti√©. Mais l'essentiel, le premier cahier de Solange en t√©moigne, est de se choisir une marque, un signe de soi, une signature stylis√©e. En troisi√®me, Solange a opt√© pour des bulles de douleur qui semblent s'√©chapper de la page. Tout au long de l'ann√©e, elle a ray√© syst√©matiquement tous les textes scolaires √† l'aide de crayons de couleurs et les a recouverts de ses bulles. Elle ne sait trop dire les raisons de ce choix mais son √©criture parle pour elle. Un titre isol√©, un lundi, signale: "Bulles de chagrin" , alors qu'un mercredi propose: "Boule d'incertitude". Vers la fin du cahier, un court po√®me rassemble ces notations √©parses:

"Bulle de chagrin,
Boule d'incertitude
De nos destins, amour,
Il faut du temps
Je sais bien que je me mens
Mais quel espoir!
Pourrais-je avoir
Quand tout est noir"


Un Ňďil bleu d'o√Ļ perle une larme "signe" le po√®me. Il deviendra la marque de Solange l'ann√©e suivante. √Ä l'emplacement r√©serv√© √† la photo d'identit√© de l'√©l√®ve, elle collera une vignette repr√©sentant un Ňďil larmoyant entour√© de cŇďurs bris√©s en forme de bulles.

La marque choisie ne reste pas dans l'intimit√© du cahier. Les filles l'apposent dans tous les lieux du lyc√©e o√Ļ elles s√©journent un moment. Chacun peut ainsi reconna√ģtre √† son signe une condisciple et graver sa propre marque √† proximit√©. Car les gar√ßons en ont une. Elle prend la forme, non des symboles "romantiques" f√©minins mais du graphisme √©sot√©rique des tags. Soucieux de donner une image virile de la classe, ils ne cessent de proposer aux filles de composer elles aussi un tag √† partir de leur signature.

Situ√©s dans un autre univers, ils ne peuvent comprendre comment le signe personnel choisi par elles gouverne la totalit√© de l'√©criture des filles. Dans le second cahier de Solange, une recherche graphique constante autour du symbole de l'Ňďil ordonne le choix de l'expression, du simple "je t'aime mais tu ne le vois pas!!" au po√®me d'Eluard qui se cl√īt par ces vers:

"Le monde entier dépend de tes yeux pers
et tout mon sang coule dans leurs regards."


Est-il une image po√©tique plus commune que "les yeux de l'amour"? C'est pourtant en donnant forme diff√©remment aux th√®mes les mieux partag√©s que chaque √©crivain, fut-il "ordinaire", place sa voix propre. Solange n'a pas choisi seule et par hasard le signe de l'Ňďil, elle n'a fait qu'accentuer par ce geste ce que d'autres lyc√©ennes mettent aussi en Ňďuvre dans leur √©criture. Nous avons appris d'√ąve et d'Anne qu' "il n'est pas interdit de regarder" et comment elles pla√ßaient au centre de leurs amours de papier les images des "beaux mecs". Solange ne fait que pousser jusqu'√† son terme cette esth√©tique du regard. Son deuxi√®me cahier est, de par son "illustration", un album de visages masculins et f√©minins toujours d√©coup√©s de fa√ßon √† mettre les yeux en √©vidence.

L'√©criture de quelques-unes parcourt plus avant les d√©tours de ce que toutes les r√©dactrices explorent sur des modes diff√©rents. √Člodie, par exemple, r√©dige simultan√©ment, outre un cahier de textes et un cahier de correspondance, un "journal intime" (JI), un "agenda de mes journ√©es" (A) et un "cahier de po√©sie" (CP). On peut plonger au hasard dans cet oc√©an graphique en √©tant s√Ľr d'y retrouver le th√®me du regard. En premier lieu, comme il se doit, dans le cahier de po√©sie:

"Pour un regard (À Patrick Ménard)
C'est pour un regard
Qu'un jour tu m'as donné
Il n'est pas trop tard
Pour me donner le baiser…
Que veulent dire ces regards
Dans mes yeux que lis-tu?


"Le mal de toi (À Patrick Ménard)
D'o√Ļ m'est venue cette si douce passion?
Un jour, je crois, o√Ļ mon cŇďur √©tait libre
Ton regard transparent m'a dit que nous nous aimions
Un regard, dans lequel j'ai pris mon envol telle une ombre."


"Les saisons (À Philippe Chabrol)
De toi je suis éprise
Tes yeux me submergent."


Comme dans les cahiers de correspondance, les destinataires des po√®mes changent √† quelques jours d'intervalle. Le fait que leur nom suive toujours leur pr√©nom nous rappelle que ces amours √† distance sont des amours de lyc√©e et que la classe (le cours) est le lieu privil√©gi√© o√Ļ les regards des gar√ßons et des filles se croisent. Le "petit ami" qu'√ąve et Anne c√©l√©braient ou critiquaient dans leurs lettres, √Člodie nous en d√©crit la rencontre:

"chaque jeudi quand je vais au dessin il y a un gar√ßon qui me regarde. Si je savais faire des visages, je l'aurais dessin√© mais je ne veux pas ab√ģmer son visage! Ni surtout son regard = Puissant! Et je ne sais dire ce qu'ils veulent dire! Mais j'aime bien ses yeux! (JI)"

"Quand je suis arriv√©e, la premi√®re personne que j'ai vue, c'est le blond! Je crois que je l'aime! Il est si gentil et puis je crois qu'il me regarde pendant les cours! Mais j'en suis pas s√Ľre! (A)"


De cours en cours, l'année d'école est aussi, comme dans le cahier de textes rebaptisé ainsi par Solange, une "Love Story" qui inscrit l'intime dans/sur le scolaire. De cours en cours, des intrigues multiples se nouent:

"Bof, rien de sp√©cial, je suis all√©e au karat√© et il y avait Alain, il est trop mignon, et puis il est sympa. En fait, je ne sais pas trop o√Ļ j'en suis! Quand je vois Alain c'est lui que j'aime, quand je vois le blond, c'est lui que j'aime et pareil pour Patrick‚Ķ Alors quoi? Zut! Je les aime tous les trois, Voil√†!!" (A)

Les cahiers en organisent la collection. C'est de l'échange des regards dans la classe que naissent les amours de papiers auxquels l'écriture donne corps. Des condisciples prennent place dans une vie amoureuse que nos lycéennes composent comme un album:

"Te voir trente secondes intenses, Patrick, pour bien graver ton visage hésitant et indécis, dans mon souvenir, comme pour voler quelque chose de toi, de celui que j'aime, te voir pour me donner l'impression d'exister à nouveau." (JI)
"Aujourd'hui karaté, mais j'étais triste parce qu'Alain n'est pas venu. Par contre j'ai volé sa photo, comme ça je l'ai toujours avec moi…" (A)

Ainsi prennent sens les premiers mots de l'√©trange d√©finition de l'amour propos√©e par √Člodie dans son cahier de po√©sie:

"Le feuilleter, le lire, l'annoter, le cocher, savourer ses talents, le découvrir de jour en jour, être ou ne pas être d'accord avec lui. Se laisser conduire dans des endroits étonnants."


VERTIGES


Les lyc√©ennes rencontr√©es vivent leurs passions dans un univers graphique cr√©√© par elles. Leur pratique de l'√©criture n'est pas une simple transcription lin√©aire de sentiments et d'√©motions illustr√©e par des images. Elles est la mise en Ňďuvre d'un syst√®me d'√©chos o√Ļ les mots, les couleurs et les sons se r√©pondent. En ce sens l'√©criture elle-m√™me est un jeu de correspondances.

Nous avons vu en couverture √ąve et Anne remplacer leurs aust√®res stylos par des feutres multicolores au moment de "faire le cahier". Leur premier geste, avant que ne commence l'√©criture "en couleurs", est toujours de glisser un disque dans le lecteur ou de brancher la radio. La musique n'est pas un simple fond sonore: elle intervient dans la r√©daction. Le ton de la chanson peut infl√©chir soudainement le ton, parfois m√™me le th√®me, de l'√©criture. Les chanteurs ne sont pas pr√©sents uniquement sur les images, ils parlent aussi √† l'oreille et guident parfois directement la main qui glisse sur le papier:

"Souvent je prends de la musique et suivant ce que la musique m'inspire j'écris tout ce qui me passe par la tête. Des fois ça fait des phrases complètement incompréhensibles. Je mets le disque et puis tout ce qui me passe par la tête, des mots, tout ça, j'écris. Des fois ça fait des trucs bizarres. Je ne comprends pas trop ce que j'écris. Mais en fait, quand je relis, je comprends ce que je voulais dire."

√Člodie a √©rig√© en technique de cr√©ation ce que les autres pratiquent incidemment. Son "cahier de po√©sie" s'est un jour transform√© en registre d'√©criture automatique. Apr√®s avoir gliss√© un disque dans le lecteur, √Člodie √©crit sans autre interruption que la fin d'une chanson. √Ä chaque coupure, elle change de couleur de feutre et, dit-elle, de sentiment en fonction du rythme et de la m√©lodie. Ces exp√©riences soigneusement minut√©es voient resurgir les th√®mes qui nous sont d√©sormais familiers mais toujours en relation avec les conditions pr√©sentes de l'√©criture:

"VERA CRUZ: One way or another (4mn 47)
" Quand √ßa d√©marre √ßa fait peur comme une mort qui se d√©clenche quand le b√©b√© sort de son ventre alors qu'elle ne voulait pas tout de suite! Mais √™tre quand m√™me heureux! D'√™tre aim√© et d'aimer √† son tour! Quand il chante c'est un envo√Ľtement de paroles et de musique mal √©crit ces textes tout en fouillis et qui ne veulent rien dire quand on ne sait pas les lire comme il faudrait! Ne pas savoir interpr√©ter des paroles mal assembl√©es mais qui savent quand m√™me de quoi elles parlent! Mais ce sont des paroles cach√©es dans un texte tout √† fait incompr√©hensible √† l'Ňďil nu! Mais sans trop savoir quoi dire √† la fin! Et que √ßa fait du bien de parler‚Ķ d'√©crire √† tort et √† travers!"
"VERA CRUZ: Head over heels (4mn 32)
Tout doucement, puis un peu plus fort! Tout d'un coup il lui parle mais me regarde et me sourit! Moi envie d'un clin d'Ňďil mais n'ose pas ‚Äď trop de monde! Pas honte! pas besoin juste envie de l'aimer de me so√Ľler de lui! Le boire le manger l'humer comme une fleur trop odorante mais ce parfum si enivrant comme un opium comme une drogue vivante ne plus pouvoir s'en passer! √ätre un junky de St√©phane! S'aimer jours et nuits comme des fous d'amour! S'il savait que j'√©cris tout √ßa pour lui il n'en reviendrait pas ou alors il resterait pour la Vie et c'est ce que je souhaite de tout mon
[un cŇďur dessin√©]."

Vertiges de l'amour, vertiges de l'√©criture: par contraste avec les confidences "raisonnables" des moments de cafard, √ąve intitule "Jeune folle" ou "D√©lirium" les lettres o√Ļ elle pratique une r√©daction automatique en couleur et en musique. Pour √Člodie, les couleurs de l'√©criture colorent la vie. Les changements d'encre sur les pages de son agenda se sont peu √† peu ordonn√©s suivant les jours de la semaine. Pour elle d√©sormais le dimanche est un jour rouge, le lundi un jour bleu soutenu, le mardi un jour violet, le mercredi bleu p√Ęle, le jeudi fushia, le vendredi vert et le samedi noir. Le retour cyclique de l'esp√©rance du vendredi suivie de la solitude du samedi devient une r√©alit√© concr√®te, imm√©diatement visible. Un syst√®me complexe de correspondances entre la couleur du jour, la "couleur" des chansons et des images choisies fait alors de l'√©criture une exp√©rience pleinement et totalement v√©cue. Il ne s'agit plus de transcrire mais d'√©prouver. Elle n'√©prouve pas d'abord pour √©crire ensuite: l'√©criture elle-m√™me est une √©preuve. "Faire un cahier", quel qu'il soit, c'est s'√©prouver en √©crivant.
Si pour √Člodie l'√©criture est "comme une drogue", pour d'autres les accessoires servant √† "faire le cahier" deviennent les instruments de l'exp√©rience:

" Au secours… J'ai les poumons cramés… J'ai tellement sniffé de colle que je marche au radar, après ces sept pages aux mille couleurs je vais vraiment aller me coucher, à tomorrow!"

Pour toutes, le "délire" nécessaire est obtenu aussi bien par la variation étourdissante des couleurs que par l'odeur enivrante des feutres:

" Darling, je continue en violet c'est celui qui shoote le plus."
"J'ai encore mal au cr√Ęne et envie de gerber. √Ä mon avis cela est d√Ľ au coloriage des petits carreaux de mon bloc, √† force de forcer sur la vue qui se trouble, je me fous des migraines d'enfer! Je me destroy les yeux!"


Les "petits carreaux" auxquels √ąve fait allusion ‚Äď des compositions multicolores qui pars√®ment tous les cahiers ‚Äď ne peuvent √™tre pris pour de simples √©l√©ments de d√©cor. La mention "Ňďuvre d'art" qui les accompagne parfois ironiquement doit √™tre saisie au pied de la lettre. Ces triangles m√©thodiquement ordonn√©s, ces lignes sinueuses qui s'entrecroisent sont la mise en exergue "abstraite" de l'enchev√™trement color√© des lignes de l'√©criture.

Ordre et "d√©lire", exercice impos√© et d√©r√®glement programm√©, la raison graphique des lyc√©ennes est √† l'Ňďuvre dans cette alternative quotidiennement v√©cue. Le trouble des sens ‚Äď indissociablement √©mois et significations ‚Äď exp√©riment√© √† travers l'√©criture met √† l'√©preuve une identit√© qui cherche √† se d√©finir dans et par l'univers graphique qui l' exprime, c'est-√†-dire la manifeste en la faisant surgir.

La publicité, parce qu'elle est l'art efficace de la formule, offre paradoxalement les mots qui servent à dire l'essentiel. Une campagne intensive pour une marque de whisky, en jouant sur le noir et le blanc, le yin et le yang, a fourni sans le savoir les termes d'une philosophie de la vie à une génération de lycéennes…

Habituellement, on l'a vu, elles se contentent de d√©couper les lambeaux de phrases et les portions d'images qui rencontrent ‚Äď ou suscitent ‚Äď leur inspiration du moment. Il s'agit en effet de trouver un ton √† soi √† travers le foisonnant m√©lange des mots, des musiques et des couleurs. Chacune s'efforce de l'exprimer √† travers ses choix graphiques. Quelles que soient les variations individuelles, √† la lecture de tous les cahiers, un monde appara√ģt o√Ļ le bleu domine. Solange, dont le signe de l'Ňďil renvoyait en √©cho √† la passion des regards s'est rebaptis√©e elle-m√™me Lola Blue en t√™te de son deuxi√®me cahier. Son "portrait", une belle fille toute en bleu d'une publicit√© de mode, arbore un slogan qui sonne comme une devise:

" Du bleu, toujours du bleu… Du bleu en coton, du bleu en jean, du bleu en liberty!"

Les regards qu'elle met en scène sont le plus souvent sur un fond bleu. Il est à peine besoin de souligner que les yeux de l'aimé sont, par convention, de la même couleur dans l'écriture de l'amante. Le bleu accompagne le regard et envahit avec lui les cahiers:

"Bleu comme un océan vert quand il me regarda avec ses yeux qu'il a si profonds, mais sans y penser vraiment, fermer les yeux et le laisser me parler! Tout un vide à bleuir même si la fatigue commence à gagner mes heures d'insomnie prolongée! On ne peut rien cacher avec des yeux entourés d'auréoles bleutées alors que ma pensée est prise par la main par un amour indéfinissable…"

Les amours rêvées des vacances de l'écriture sont toujours situées aux abords d'une mer nacrée. Mais l'on s'y noie aussi dans les regards de l'autre. Des flirts furtifs sur d'anodines plages à la plongée dans les flots de la frénésie graphique, il faut se mettre à l'épreuve dans le trouble des sens, parfois jusqu'à la limite de l'asphyxie.
De telles exp√©riences expliquent sans doute en partie l'√©norme succ√®s du film Le Grand Bleu aupr√®s de nos lyc√©ennes. Elles plongent quotidiennement dans un oc√©an de fiction identique √† celui du h√©ros. Une rumeur a un temps couru. Elle annon√ßait la mort de quelques jeunes filles noy√©es dans leur baignoire o√Ļ elles auraient plong√© en apn√©e apr√®s avoir vu le film! Des parents, des enseignants, en ont pris pr√©texte pour mettre en garde "les jeunes" contre les dangers d'images qui les fascineraient. Comment trouver plus belle illustration du malentendu qui fait soup√ßonner une passion pour tout aussit√īt en rendre impossible la compr√©hension.





















 


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