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Dominique Blanc - RITES SCOLAIRES - ETHNOGRAPHIE DE L'ECRITURE 
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LE TEMPS DES CAHIERS
L'écriture "non-scolaire" des filles à l'école

par Dominique BLANC


École des Hautes Études en Sciences Sociales
LISST - Centre d'Anthropologie Sociale - Toulouse


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[ Une version de ce texte est parue dans l'ouvrage collectif sous la direction de Christine Barré-de Miniac Vers une didactique de l'écriture. Pour une approche pluridisciplinaire, Editions de l'INRP, Paris, 1996. L'ouvrage est aujourd'hui épuisé. [lien]

Cet ouvrage collectif tente de livrer les fils des apports des différentes sciences sociales abordant la question de l'écriture: histoire et anthropologie, psychologie, linguistique et didactique. Comment l'écriture est-elle prise en considération et interrogée par chacune des disciplines concernées ? Établir plus systématiquement les conditions et les enjeux de convergence autour d'une interrogation sur le rôle de l'école en matière d'acquisition des images de l'écriture, tel était le but de cet ouvrage collectif. Il repose sur la conjecture que de ces convergences peut émerger la matière première d'une véritable didactique de l'écriture. Les auteurs représentent les principaux laboratoires universitaires français, ainsi que ceux du CNRS et de l'EHESS qui centrent actuellement leurs investigations autour de la question de l'écriture et des pratiques scripturales.

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La guerre des mots

Dans un collège de banlieue d’une grande ville du sud-ouest de la France, la vie d’une classe de cinquième est perturbée par les disputes incessantes de deux fillettes de treize et quatorze ans. Amies inséparables pendant trois années consécutives, elles ont soudainement basculé dans l’affrontement permanent. Excédé le directeur de l’établissement décide de les consigner dans une classe pendant une heure et il exige d’elles qu’elles inscrivent noir sur blanc le motif réel de leur violente dissension. Sommées d’écrire sous le regard du représentant de l’institution, Pauline et Yolande, baptisons-les ainsi, détournent l’injonction, chacune à sa façon. Yolande rend « copie blanche » et Pauline écrit à Yolande la lettre suivante :


"Yolande, au faite, je voulais te dire, c’est pas parce qu’on se parle pas que tu dois raconter n’importe quoi à mon sujet. Je ne dis rien sur toi, alors pourquoi toi ? Surtout du genre : je te forçais à me suivre, et si tu voulais pas je t’écoutais plus, que je suis une clocharde car je garde une cloche en chocolat depuis un an. (alors que je m’en fou, c’est que je n’y est jamais fait gaffe, c’est pour cela, pas parce qu’elle est belle, comme tu dis, car elle est ordinaire). Et aussi tes parents m’ont insultés, ont dit des grossièretés ou, non, des méchancetés. Je leur ai rien fait, alors… Et puis que tu détestes, mon père, que tu t’ennuyais chez moi, ça ce sont des choses qui m’ont blessées lorsque je les ai entendues. Qu’il te tardait de partir à 6h00. On s’est disputés, mais je ne nie rien de notre amitié sauf qu’il y avait des disputes, mais 2 véritables amies, se disputent toujours. Comme, il paraît que tu as fait lire toutes mes lettres à tes parents, c’est dégoûtant, une chose que je ne ferais jamais. Tu vas certainement leur montré celle-ci, il n’y a rien de méchant dessus, et ils n’auront rien à me reprocher. J’ai jamais reproché quelque chose, à tes parents, au contraire, ils ont été très agréables envers moi, mais là, j’ai sauté une page, je ne comprends pas pourquoi ils m’insultent. Tu m’as dit devant le portail que tu me donnerais tout, ça ne sert à rien de garder mes affaires et moi, les tiennes, vu que c’est finie. Ce serais une simple dispute. Mais 3 mois ½, heu…
Pourquoi veux-tu les garder ?
*réponds-moi par écrit !!
Aussi, tes parents ont dit entre autre, que je serais seule, mais je crois que c’est le contraire, sauf Yan Lam, mais qui est aussi mon amie, Régine et Léa. 3 amies, c’est pas le pérou !!! Dans la classe, franchement ? moi, plusieurs, tu vois, tes parents se trompent sur plusieurs points. J’ai certainement était désagréable envers toi, pour les réflexions mais c’était pour ton bien. Mais tu es têtue et répète ça à tout le monde. Comme ça tu évitais de faire 2 fois les mêmes erreurs. Moi, on me fais une remarque, j’essairais de ne pas la faire 2 fois (l’erreur).
Alors si ça ne te dérange pas trop, je voudrais absolument TOUTES mes affaires. Sauf, les lettres que Fatima, me redonnera. Tu te demandes pourquoi, car j’ai envie de tout relire et peut-être de tout jeter pour oublier notre amitié. C’est stupide que ça se termine comme ça mais c’est peut- mieux ; Alors, rends-moi mes affaires, que je ne te les demande pas toujours. Merci d’avance de ta compréhension."


Pauline a ajouté, de bas en haut dans la marge gauche :

" Je te rembourserais la ceinture et le parfum avec les sous de mon anniversaire. C’est le dix juin. Mais il faut que tu me donnes les prix, je vais pas les inventer. Je suis pas une voleuse, et je tiendrais ma parole, à moins que tu les veuilles un conseil : change de caractère car c’est toi qui perd toutes tes amies ; Tu as dis que j’avais un caractère épouvantable mais certains m’ont dit que le tien est pareil ou pir."

La « lettre » terminée, elle joint à sa copie double une simple feuille quadrillée portant en gros caractères :


"puisque c’est fini entre nous. Mieux vaut tout se rendre.
ça sert à rien d’avoir des souvenirs entre nous.
Moi, j’en veux pas, alors rends moi mes affaires.
Et pourquoi, t’as mère ne veut pas ?
En quoi ça la concerne.
C’est pas méchant mais je veux savoir.
Je veux ABSOLUMENT TOUT
Un point c’est tout.
Mes chaussons en savon, la peluche etc…
les lettres, cartes postales.
Je rembourserais le parfum et la ceinture.
Je veux ma carte postal autrement reviend plus à l’école.
Quand on se disputer avec Suzanne, t’étais d’accord pour
qu’elle nous rende nos affaires pourquoi tu veux pas ?
Qu’est-ce qu’elle va dire ta mère ?
Si c’est toi qui me les donnais et moi pas ? Tu réagirais mal ?
Je veux tout, car j’ai gardé, sert à rien. A part des souvenirs
et c’est inutile.
Je veux savoir pourquoi ta mère veut pas.
D’ailleurs pourquoi tu le dis à ta mère. Mon père, ici, le
sait même pas, il est pas au courant.
Ramène-moi mes affaires.
MERCI"


Le principal reste perplexe devant cette correspondance inattendue. Il tend les feuillets à Yolande, leur destinataire désignée. Mais, contrairement au vœu de Pauline, elle ne répond pas. Elle fait lire la lettre à sa mère qui prend la plume à sa place sur une feuille de classeur :


"Pauline,
Tu m’excuseras Pauline, tu dis à Yolande sur ta charmante lettre que je ne suis pas concernée. Je te demande pardon, j’envoie Yolande à l’école pour qu’elle travaille et quand elle me ramène un Bultin pourri parce qu’elle est perturbée par vos Histoires à n’en plus finir, je suis directement concernée quoi que t’en penses. Quand à vos cadeaux respectifs, il n’est pas question que vous vous les rendiez. Ta théorie est idiote car quand vous verrez vos cadeaux que vous vous êtes rendus les souvenirs seront toujours là ce sont les objets qui changeront. Cette façon d’agir est digne de la vision des choses d’une gammine de cinq ans, pas de quatorze : quel age à-tu donc ? Pour que tu ennuis Yolande à ce point, que tu n’est pas le courage de venir en personne chez nous et envoyé un émissaire faut-il vraiement que tu te sentes pas bien dans ta tête. Jamais Yolande, ni nous-même regrettons les cadeaux que l’on es pu te faire, on les a fait à l’époque avec plaisir ; faut avoir une dr^le de mentalité pour les regretter par la suite. Que ca te serve de leçon elle ne pourra que t’être profitable à l’avenir tu réfléchiras avant d’agir où s’est à désespérer. Je tiens tout particulièrement à te dire quelque chose je n’aimes pas, mais alors pas du tout les menaces, qu’esce que ça veut dire j’aimerais bien voir ça que Yolande n’est pas intérêt à venir désormais à l’école, domage que papa Fernandez ne soit pas au courant mais il pourrait bien l’être plus rapidement que tu le penses, ce que tu appelles aujourd’hui tes amis pourrais bien être impliquées parce que là vous avec pousser le Bouchon un peu loin. Je gardes cette lettre de Menace afin de servir de droit s’il y a lieu ; je suis désolée de Metre les pieds dans le plat mais il n’y aurrat pas d’autre Bataille Rangée qui se termine aux couteaux comme il y a quelques mois seulement au collège. Si tu ne veux plus garder de Souvenir de Yolande c’est ton droit le plus strict respecte tes opinions et ta façon de penser jette les ou Brule les ou donne les a qui tu veux (Fatima par exemple ça c’est une bonne copine tu ne sera jamais trahi croix de Fer croix de Bois, tu connais) sauf à nous mais est au moins la politesse de respecter nos idées. On t’en demande pas plus ; fiche nous nous la paix. On ne pas être plus clair.
Mme Wesssler."


Yolande est chargée de transmettre à Pauline la lettre de sa mère. Au passage, elle utilise à son tour les marges pour y glisser sa propre réponse :


" Ah oui. Pour cette histoire de Poux. C’est vrai que j’en ai eu mais moi au moins j’ai tout fait pour qu’il n’y en ait plus. Et maintenant je n’en ai plus. Que tu me crois ou non c’est pareil. Fait attention si tu crois que j’ai des poux encore. J’aurais pu en passer à Fatima ou Suzanne. Enfin si tu veux te protéger des poux tu as râté un épisode. Si tu me crois pas reste dans ta bêtise. Et là je peux rien faire pour toi. Je suis pas psychiatre.
Alors les conneries garde-les pour toi. Des poux t’en auras aussi c’est sûr. Et les Filles qui resteront avec toi là ça sera des amies. Pas celles que tu crois.
Et maintenant je veux plus entendre parler de toi. Tu pourras toujours m’insulter, ça rentre par une oreille et ça sort par l’autre.
Sans oublier la Naine, la pétasse, pouffiasse, salope, conasse, et je sais plus quoi d’autre. Mais ça je m’en fous mais avant de prononcer ces mots, cherche dans le dico leur sens.
La futur pute te fait dire que tu dis que je répète tout à ma mère mais moi j’ai craquer 2 mois dispute. La futur pute fais dire aussi qu’il y a pas si longtemps, tu étais Bien contente de me trouver pour aller en ville !!! Signé : Futur Pute."


Ces quelques documents, cités intégralement en en respectant l’orthographe et la ponctuation, nous entraînent d’emblée dans un univers à la fois très proche et très éloigné de "l’écriture scolaire". Á tout seigneur, tout honneur, le principal lui-même a déclenché sans le vouloir un échange épistolaire qui nous introduit dans un monde où s’échangent cadeaux et correspondances, un monde où les mères et les filles s’interpellent de la maison à l’école en usant des mêmes feuilles quadrillées, un monde où s’écrivent sans doute les exercices scolaires mais aussi l’amour et la haine.

J’aurais pu en choisir d’autres. L’épisode de la "bataille à coups de couteaux" évoqué par la mère de Yolande n’est pas le seul moment de violence (dans ce cas masculine) qu’a connu, comme bien d’autres, ce même collège. Une "bataille à coups de plumes", pourrait-on dire, y a aussi mobilisé une autre forme d’agressivité (essentiellement féminine cette fois) sous la forme de menaces de mort et de lettres d’insultes contre une fillette, à l’instigation d’une condisciple qui deviendra sa meilleure amie… après l’intervention des mères informées par l’administration.

Dans chaque cas, un conflit émerge au sein de la classe, dont l’origine, à première vue, est "ailleurs" (dans les relations "privées" entre les élèves). Il n’intéresse donc généralement ni les pédagogues ni les spécialistes de l’écriture scolaire. Pour que cet intérêt soit éveillé, il faut sans doute que soit esquissée une autre perspective. Et tout d’abord prêter attention au contenu des écrits cités plus haut. Dans un moment de rupture violente, ils révèlent l’entrelacs des relations qui l’ont précédée. Au sortir de l’enfance, deux fillettes ont échangé des preuves d’amitié et des cadeaux à l’occasion de moments forts de leur vie personnelle. Et puis un changement survient, qui peut être de nature diverse : à l’occasion d’un passage de classe, de l’entrée dans un groupe de "grandes", un seuil est franchi. L’aspect de ce changement qui intéresse notre propos relève d’une pratique plus intense de l’écriture. Entre "amies de cœur", elles ont constitué, chacune de son côté, ce qui est désormais perçu comme le "trésor" de leur amitié. J’emploie ces termes à dessein : je les ai entendus souvent de la bouche des collégiennes.

C’est ce que révèle a contrario la violente rupture entre Pauline et Yolande. Arrivé au seuil d’une nouvelle étape, leur échange amical achoppe sur un malentendu. Pour Pauline, une dispute entre amies est concevable mais ce qui ne l’est plus ("c’est dégoûtant"), c’est que les parents de Yolande puissent avoir accès à leurs secrets. Logiquement, elle réclame ce qui reste pour cette dernière un échange de cadeaux, « inspiré » et "contrôlé" par la famille. La mère de Yolande interprète "à l'envers" la nature du changement en accusant Pauline de se comporter comme une petite fille capricieuse.

Dans l'échange, l'écrit occupe désormais une page privilégiée et le "trésor" devient essentiellement trésor de papier. D'où l'importance des lettres, qu'une émissaire (Fatima) ira se faire remettre en mains propres. D'où l'importance aussi de leur destruction comme rite d'oubli ("tu te demandes pourquoi, car j'ai envie de tout relire et peut-être de tout jeter pour oublier notre amitié").

Ce qui est en jeu dans cette écriture des filles vient d'"ailleurs" certes mais d'un ailleurs en prise sur le temps scolaire. Ne serait-ce que parce qu'il traverse l'espace de la classe en marquant de son empreinte les pratiques quotidiennes. Pour le comprendre, au-delà de la guerre des mots des moments de crise – elle suscite une rhétorique de l'insulte très présente dans notre exemple mais je laisserai cet aspect des choses pour une étude à venir – il est nécessaire d'exposer brièvement l'ordinaire de cette "autre écriture" en usage dans les classes.

Mots d'amies, mots d'amour

Le temps des "petits mots" commence avec la maîtrise la plus élémentaire de l'écrit. Puis vient le temps des "cahiers". Agendas de textes timidement illustrés au collège, cahiers personnels ou cahiers en circulation à l'intérieur d'un petit groupe de filles, inventée par l'une d'entre elles ou concertés à plusieurs; ainsi trouve-t-on en sixième des "cahiers de cinéma" où sont conservés textes et photos découpés dans des magazines de télévision. L'écriture se réduit ici le plus souvent au choix et à la mise en page des collages accompagnés de rares légendes manuscrites.

Plus fréquents et plus intéressants pour nous sont les "cahiers d'amitié". Celui qu'a réalisé Cynthia, par exemple, tout au long de sa classe de quatrième. De grand format, le recto de la couverture ne porte pas de signe distinctif : destiné à circuler pendant les cours, il doit être banalisé aux yeux des professeurs. Sur le verso intérieur, un carnet d'adresse est collé. Les filles de la classe sont invitées à y inscrire leurs coordonnées. Sur la dernière page du carnet, ces quelques vers :


Ton nom résonne dans mon cœur
et moi je suis en pleur
a chaque larme qui coule
je sens mon cœur qui s'écroule
de plus en plus loing dans un trou noir
ou il n'y a que des miroirs
qui reflète ton visage
en ce moment je suis un nuage
remplit de heine et de rage
malheureusement pour moi tu ne m'aimes pas.
Je l'avais regardé
et il me plaisait
mon seul tort a été
de tout lui raconté
à cette trainée
Qui voulait me le piquer
elle a réussi cette pourri
en me le prennant
FABIEN Je t'aime
I love you You're my STAR


Grâce à ce simple petit carnet noir et au cahier qui le suit, les éléments récurrents de l'écriture adolescente des années collèges et des années lycées sont en place : le cercle des amies, l'amour d'un garçon, l'amitié trahie et cette guerre des mots toujours prête à fourbir ses armes sous les mots d'amour. Chacune des dix premières pages du grand cahier est une fiche réservée à l'une des meilleures amies de Cynthia. Après le nom, le prénom, l'adresse; etc., viennent les rubriques : "ce que tu préfères", "détestées", "ami(e)s", "ennemi(e)s", "matières préférées", "détestées", "ton vœu le plus cher", "ce que tu penses de moi". Ainsi se dessine le cercle des intimes et sont confirmées les amours soupçonnées. Leur vœu le plus cher : d'une part obtenir le Brevet et avoir un métier "si possible dans le tourisme", d'autre part le désir de "rester avec X le plus longtemps possible, comme toi avec Fabien". Ces fiches signalétiques sont ostensiblement recouvertes des traces rouges des baisers donnés à même le papier et de déclarations d'amour enflammées dont on ne sait jamais tout à fait si elles s'adressent à Cynthia ou au "copain" du moment.

Á la suite des pages réservées aux affinités électives, le "cahier d'amitié" laisse la place à une sorte de "cahier d'amour" illustré de cartes postales "romantiques" (couchers de soleil) envoyées par des amies et de photos publicitaires découpées dans des magazines: pour l'essentiel des couples d'amoureux. Les paroles des chansons (ici : Roch Voisine, chanteur québécois en vogue) alternent avec les poèmes autographes et les confidences laissées par des copines de classe :


"Je ne suis pas Victor Hugot
pour t'écrire de petits mots
mais je suis moi-même
pour te dire que je t'aime
Smaacks Big Kiss…"

"Cynthia,
Moi aussi je suis déçue, doublement. On vient d'apprendre 2 nouvelles pas très plaisantes! J'ai envie de sortir avec lui. Pourtant il n'est pas le style de mec à faire craquer, mais il a quelque chose qui m'attire. J'espère que bientôt on sera ensemble : Toi et Fabien, Sylvain et moi! Wouah! Le pied! Gros bisous"


Changement de ton dans les derniers feuillets. Le "cahier d'amour" collectivement rédigé devient le "journal intime" de la seule Cynthia :


"T. le 14/12/… à 21h32mn
Ce soir, j'ai envie d'écrire mais pas n'importe quoi. J'en ai mar. Je ne sais plus : heureuse ou malheureuse. C'est l'éternelle question que je me pose depuis quinze jours. On ne peut pas dire que je suis vraiment malheureuse car j'ai des ami(e)s super sympas avec qui je m'entends bien et qui je pense m'aiment bien, je rigole mais voilà je suis amoureuse de Fabien et je me rends compte qu'il reste au fond de moi un petit même assez grand faible…
(ici : une phrase soigneusement recouverte d'effaceur blanc)
Je préfère Fabien mais je vois Eric tous les jours, il est tellement gentil, marrant et tout et tout. Plus je le connais plus je suis dégoûté qu'il m'est dit non. Certaines filles me disent bien d'espérer mais à mon avis je n'ai aucune chance et je n'en aurai jamais. Enfin on verra la suite!!! Maintenant je vais arrêter et dormir, la nuit porte conseil bien que je n'ai pas besoin de conseil. Cynthia
(paraphe)

T. le 15/12… à 14h23
Je continu d'écrire, j'ai encore envie c'est pour reppeter encore et encore la même chose et surtout la même personne. A Eric vraiment je craque de plus en plus; Pour moi il n'a aucun défaut plus je le regarde et je l'écoute plus il devient parfait à mes yeux. Pourtant je ne pense que ce soit le cas. Car personne n'est parfait mais l'amour est aveugle. Stop, j'arrête de délirer. On est vendredi! Que je vais m'ennuyer… Ce week-end va être long, long, long… Très très long. Cynthia.
(paraphe)"

Tous les feuillets étaient jusqu'ici couverts de "FABIEN JE T'AIME". Juste après les deux notations précédentes : brusque retournement. Sur une demi-page, dans le même grand format et les mêmes couleurs que les déclarations d'amour à Fabien : "ERIC YO TE QUIERO"! Un nouvel amour commence et avec lui un nouveau cahier.

Nous avons là, en raccourci et sur un seul et même support, un aperçu des types d'écrits et des modes d'écriture "non-scolaires" des filles à l'école. L'exploration ethnographique doit y être conduite dans des directions multiples et sans a priori, en posant comme postulat de départ que c'est en parcourant de proche en proche les réseaux de circulation de ces écrits et en s'interrogeant au fur et à mesure des rencontres les actrices de cette prise de l'écriture que l'on pourra dessiner une carte assez exacte des pratiques. Définir à l'avance l'intime comme ce qui s'écrit dans le journal du même nom, dont le modèle canonique est explicitement littéraire ou considérer, à l'inverse, tout exercice de rédaction sous un seul aspect utilitaire serait nous rendre aveugle à ce qui peut être central à un certain âge et dans certaines circonstances.

Le meilleur exemple de cela nous est fourni par les usages multiples du cahier de texte. Quoi de plus banal, quoi de plus scolaire a priori que cet objet depuis toujours marqué au sceau du "devoir". Quoi de plus spectaculaire en réalité pour qui veut bien prêter un moment attention. Les cahiers des filles, une fois encore, sont tout particulièrement chatoyants. Enluminures au stylo-feutre, collages, dessins, en font de véritables albums multicolores. Car l'exercice, aujourd'hui universellement répandu, consiste à transformer chaque semaine en objet personnalisé les pages périmées de la semaine précédente en recouvrant entièrement les notations scolaires qui y étaient portées. Aphorismes, confidences, poèmes d'amour, paroles de chansons les font tous ressembler au "cahier d'amitié" évoqué plus haut, dont ils empruntent le réseau de circulation : d'abord le cercle étroit de celles qui ont le droit – parfois le devoir – de lire et d'écrire sur l'agenda, puis le groupe des "autres" qui comprend virtuellement l'ensemble des condisciples de même sexe.

La pratique devenant systématique, à première vue tous les cahiers se ressemblent. Une personnalisation qui emprunte les mêmes références aux mêmes films, aux mêmes magazines et qui s'adresse aux mêmes chanteurs, aux mêmes acteurs, ne peut que définir un horizon commun. Outre que le phénomène est intéressant en soi et mériterait que l'on explore plus avant le contenu des textes et des images, il s'agit pour chacune de se construire, en puisant dans la palette partagée par toutes, un univers graphique qui la définit. Il peut se réduire à une couleur et à un signe, une "signature" en somme, reconnaissable par les autres membres du réseau et déterminante quant au style des écrits "intimes" qui émailleront les pages du cahier.

La classe (le groupe d'élèves qui vit ensemble la même année scolaire et l'endroit où cette période est vécue) est donc le lieu d'une écriture qu'il devient désormais difficile de définir comme non-scolaire. Elle peut se loger dans les creux comme occuper momentanément toute la place. En effet, si les cahiers de textes deviennent de plus en plus "personnels", c'est toujours aux yeux des autres, "à l'école", qu'ils acquièrent leur pleine valeur.

Il n'en va certes pas de même pour tous les types d'écriture adolescente. La conquête d'une identité va de pair avec la construction d'une intimité chez les jeunes filles. Dans l'univers scolarisé qui est forcément le leur – qu'elles soient de bonnes ou de mauvaises élèves et dans notre enquête les "mauvaises" élèves pratiquent plutôt cette "autre écriture" que les "bonnes" – cette conquête et cette construction passent pour la grande majorité d'entre elles par la pratique d'une écriture de soi.

On connaissait l'importance du journal intime chez les jeunes. Des enquêtes récentes ont montré qu'il s'agit d'une activité essentiellement féminine et qu'elle n'est pas réservée aux seuls milieux cultivés même si depuis bien longtemps une certaine éducation bourgeoise inclut le journal dans la panoplie des objets culturels nobles : l'écrivain Benoîte Groult rappelait récemment que sa mère souhaitait le bonsoir à ses filles en leur enjoignant de faire la prière et de rédiger leur journal… Il me semble cependant que, dans le domaine qui nous occupe ici, il nous faut appréhender l'exercice le plus intime de l'écriture personnelle dans la continuité des pratiques que nous mises à jour précédemment. Il relève d'une même observation ethnographique.

Celle-ci nous a conduit, plutôt qu'à explorer un genre différent dans l'écriture des filles scolarisées, à déplacer notre enquête en direction de situations plus intimes dans la pratique de l'écrit. C'est ainsi que la chambre de la jeune fille est apparue, hors de l'école, comme le lieu privilégié de l'expérience de cette écriture intime. L'observation a montré comment cet espace privé, domestique, était une véritable chambre d'écho où l'on retrouvait tous les éléments constitutifs de l'univers graphique présent dans les supports évoqués jusqu'ici. Des collections de revues pour adolescentes attendent d'être découpées, des billets d'entrée pour les concerts de groupes à la mode ornent les murs avant de rejoindre les cahiers. Plus significatives encore sont les conditions de l'écriture : un disque glissé dans le lecteur fournit l'ambiance musicale adaptée à l'état d'esprit du moment ou bien le thème de la rédaction, des feutres réservés à cet usage offrent leur palette de couleurs à l'expression des différents sentiments. Le moment "intime" de l'écriture apparaît fortement ritualisé. Les sons, les couleurs et les mots se répondent quand, en un temps précis et en un lieu clos, la jeune fille se met en situation de "faire le cahier", "faire l'agenda", "faire le cahier de poésie", etc., suivant les dénominations diverses que chacune donne au(x) support(s) habituels(s) de son écriture.

Quelques adolescentes vivent plus intensément ce que toutes éprouvent à des degrés divers. Pour elles, il s'agit véritablement d'une épreuve conduite et vécue comme telle. Les techniques sont multiples, de l'écriture automatique à l'usage de substances parmi lesquelles l'éther des feutres est un moindre mal. Pour toutes, il s'agit d'un "vertige de tous les sens", vertige des significations mais aussi vertige des sensations.

Cette écriture peut rester secrète et, bien que nous soyons loin de l'image de la jeune fille rédigeant un journal intime le soir dans son lit, les écrits peuvent s'accumuler dans un lieu dissimulé au regard des adultes. Mais bien souvent elle a un – ou plutôt une – destinataire qui nous ramène du côté de l'école. En début d'année, deux élèves se choisissent en effet comme correspondantes et décident de "se faire un cahier". Celles que j'ai appelées des amies de plume échangent alors le récit de leurs amours de papier. Cela peut durer des mois, voire des années et les cahiers s'accumulent, non plus sous clé au domicile de la rédactrice mais chez la destinataire qui les reçoit au fur et à mesure de leur rédaction comment de cadeaux à rendre sous la forme d'autres cahiers qu'elle écrit de son côté pour son amie. Journaux intimes, cahiers de correspondance, albums illustrés, ils sont tout cela à la fois et leur thème ne varie pas : la recherche de soi à travers les confidences adressées à l'autre et la recherche de l'amour parfait à travers le récit d'un carrousel d'aventures qui le plus souvent n'existent que dans et par le cahier.

Au terme de ce rapide tour d'horizon, nous voici revenus à notre point de départ : deux amies de cœur dans une même classe échangent régulièrement des cadeaux. Sauf qu'ici il s'agit exclusivement d'écriture : nos jeunes filles sont plus "grandes" (généralement entre la seconde et la terminale); elles ont franchi le seuil invisible qui a provoqué le malentendu à l'origine de la violente dissension entre Pauline et Yolande.

Conduire une ethnographie de la vie scolaire ne doit pas répondre au seul impératif d'observation participante d'un milieu très restreint comme la classe mais aussi à celui, plus essentiel et plus difficile, de donner un contenu ethnologique à cette observation. En prenant l'écriture comme objet central de l'analyse, nous avons pu apercevoir combien les pratiques auxquelles son usage donne lieu entretiennent un lien étroit avec la construction d'une identité sociale et sexuelle, avec quelques-uns des passages qui marquent le déroulement d'une vie. Apercevoir seulement, car cette brève incursion dans le "temps des cahiers" nous a ouvert des perspectives qu'une enquête en cours s'efforce d'explorer.



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