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Dominique Blanc - FETE - HISTOIRE - ECRITURE - MEMOIRE 
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FÊTE, HISTOIRE ET ÉCRITURE
DANS LE PAYS VALENCIEN


par Dominique BLANC

Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
LISST - Centre d’Anthropologie Sociale - Toulouse.


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[Version française de : « Con nombres y apellidos y caras. Fiesta, historia y escritura en el País Valenciano » chapitre de l’ouvrage collectif : Moros y Cristianos. Representaciones del Otro en las fiestas del Mediterráneo occidental, sous la direction de M. Albert-Llorca et J.-A. González Alcantud (ed.), Grenade, PUM-Diputación de Granada, 2003, pp.115-134.]
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Parmi les actes inauguraux ouvrant le cycle annuel des fêtes de Maures et chrétiens dans le pays valencien, il en est un qui depuis quelques années est attendu avec impatience bien qu’à première vue un regard étranger ait du mal à en saisir l’importance. Il s’agit de la présentation officielle de la Revue-Programme. Que vient faire, au milieu des bénédictions de bannières, des repas fraternels, des hommages et des divers concours (de photographies, de dessins, de projets d’affiches) sans parler des Dames d’honneur et autres Reines des fêtes, une cérémonie spéciale pour présenter le programme imprimé des réjouissances qui approchent ? Comme l’explique l’orateur chargé de sa présentation à Castalla en 1987, devant une salle comble et en présence des autorités civiles, des présidents d’associations, des délégués de toutes les compagnies et des centaines de festers (participants actifs à la fête), la Revue-Programme n’est plus un simple bulletin, « c’est la seule histoire vivante, avec des noms, des prénoms et des visages d’où l’on peut tirer une infinité de conclusionses » (Revue de Castalla, 1987) . Au-delà de son usage comme programme de la fête de l’année, la Revue est faite pour être conservée dans chaque maison où se trouvent des festers, mais aussi dans les autres car, nous dit notre orateur, il vient toujours un jour de solitude ou de nostalgie où l’on peut retrouver, en feuilletant sa collection, des données sur tous les aspects de l’évolution de la Cité avec, pour les plus jeunes, la possibilité de voir réunis des témoignages photographiques uniques sur les lieux, les métiers et les habitants disparus. Autrement dit, la Revue, autrefois dénommée el guión (le « scénario ») à Alcoi, puis communément el programa (le programme), présente plutôt, si l’on en croit un rédacteur : « une description minucieuse et complète de l’édition antérieure de la fête, ainsi que les événements festifs de l’année et toutes les initiatives qui ont eu lieu autour d’elle, ainsi pouvons-nous connaître les tendances artistiques et culturelles de la société alcoyane, un aperçu de la recherche historique, archéologique et anthropologique réalisée dans l’année, une information très complète sur l’industrie et le commerce local, l’actualité des institutions, des organismes, des clubs et des diverses associations, etc. » (Revue Alcoi, 1995).

Feuilletons une Revue parmi tant d’autres, celle de Banyeres de Mariola. La couverture présente sur fond bleu un décor évoquant un dôme tout en arabesques, en arrière-plan de la silhouette d’un village alicantin stylisé en ocres et rouge. Le titre complet est : “ FESTES de MOROS i CRISTIANS en honor a Sant Jordi – festes d’interés turístic nacional del 22 al 25 d’abril de 1995 – Banyeres de Mariola ”. L’écu de la ville complète le bas du tableau. La page de garde (un portrait de saint Georges peint sur un bouclier) est suivie de la liste des autorités et des responsables de la Commission des fêtes et des diverses compagnies. Vient ensuite le sommaire, puis le portrait pleine page du Roi d’Espagne (ailleurs : du Roi et de la Reine ; quelquefois de la famille royale au complet), le portrait et le salut du maire de la ville suivi de celui du Président de la Communauté Valencienne. On trouve ensuite le programme des fêtes de l’année, détaillé et abondamment illustré puis, après la photo de l’ambassadeur de leur camp respectif, les compagnies chrétiennes et maures déclinent chacune le nom de leur capitaine de l’année, du président de l’association, de la banderera ou abanderada, du groupe musical qui les accompagnera, puis le nombre de festers et la date de fondation (le suprême orgueil étant de pouvoir porter la mention : “ es desconeix per la seua antiguitat ”). Trois photos illustrent chaque double page. A gauche : la compagnie aujourd’hui, sous un document d’archives montrant la compagnie “ autrefois ”. A droite : ceux qui ont en charge les fonctions officielles (capitanía…) dans leur luxueux costume de fête. Viennent alors pas moins de 150 pages qui se répartissent ainsi : “ Memoria Festera ”, avec pour élément essentiel la chronique au jour le jour de la fête de l’année précédente et le texte des discours qui y ont été prononcés ; d’anciens programmes en fac-similé et des articles, “ de fond ” ou anecdotiques, sur tel ou tel aspect de la fête : la place de la musique, l’origine de la bannière de la compagnie des Pirates, etc. Une section qui se conclut par la liste des festers disparus dans l’année accompagnée de quelques lignes d’hommage et de leurs photos. Vient ensuite “ Banyeruts amb nom propri ”, une section récente qui retrace la biographie de personnages connus natifs de la ville. La section “ Història ” traite aussi bien de l’archéologie et de la faune locale que d’histoire, de botanique ou d’élevage avant de laisser la place à des dizaines d’associations, culturelles, sportives ou autres qui font le bilan (illustré) de l’année écoulée. Les “ Col.laboracions literàries ” comprennent des poèmes, de courtes fictions et quelques textes qui pourraient aussi bien rejoindre l’érudition de la section d’histoire. La “ Memòria municipal ”, bulletin officiel des activités du conseil municipal en place, semble clore le tout, mais l’on aurait tort de ne pas mentionner la centaine de pages de publicités renvoyées au cahier final car elles assurent le financement de ce gros volume tout en donnant une liste quasi exhaustive des commerces, industries et artisanats de la ville.

Cet ensemble hétéroclite est difficile à saisir dans son unité. Mais l’une de ses caractéristiques n’est-elle pas précisément qu’en dehors des sections bien ordonnées concernant la chronique de l’année précédente, la présentation des charges officielles, des compagnies et de la fête en général, les contributions sont “ libres ”, en partie parce qu’elles se font au gré des sollicitations du comité de rédaction et des propositions spontanées des festers ? La Revue, sous sa forme actuelle, semble vouée à recueillir l’ensemble de la production locale d’écriture dans des domaines très variés. Avant d’examiner plus avant cette question et de s’interroger parallèlement sur les modes de lecture possibles d’un tel objet culturel, il n’est sans doute pas inutile de jeter un regard rétrospectif sur son apparition.

Du Programme à la Revue

Fort heureusement, les Revues actuelles ne sont pas avares de reproductions d’anciens programmes. Au fil des découvertes dans les archives des institutions ou chez les particuliers, de nombreux documents ont pu être publiés en fac-similé. Les plus anciens ne remontent en général pas au-delà du dernier tiers du XIXème siècle. Il s’agit au mieux (en dehors de simples feuilles volantes) de petits livrets de quelques pages déclinant brièvement le programme des fêtes et ornées en couverture d’une gravure du saint Patron ou de la Vierge du lieu, en l’honneur de qui les réjouissances sont organisées. Le titre mentionne toujours le saint et presque jamais les défilés des Maures et des chrétiens dont le détail est donné à l’intérieur. Le plus ancien programme imprimé conservé à Banyeres fait exception en s’intitulant, dès 1891, “ Programa de las fiestas civico religiosas de moros y cristianos que se han de celebrar en Banyeres en honor de su invicto patrono San Jorge martir ”. Mais celui de 1905 ne mentionne plus que les “ fiestas populares en honor de San Jorge Martir ”. Le “ populares ” disparaîtra à son tour en 1912. Quant à la mention de “ Moros y Cristianos ” dans le titre de couverture, elle ne refera sa réapparition définitive qu’un demi-siècle plus tard, en 1941. Partout, ces programmes se contentent d’annoncer avec précision le déroulement des cérémonies sans autre forme de commentaire. Dans les années 1920-1930, cependant, une courte présentation de la ville et de sa fête peut l’accompagner, ainsi que d’austères publicités destinées à en assurer le financement. Mais c’est seulement dans les années 1940-1960 que vont s’égrener les transformations progressives des simples programmes en bulletins illustrés pour prendre enfin la forme des Revues actuelles, d’abord dans quelques villes puis dans toutes celles qui dans les années 1970-1990 prolongent, reprennent ou empruntent à leur propre usage la tradition des fêtes de Maures et chrétiens.

Si l’on peut avoir aujourd’hui l’impression que toutes les Revues se ressemblent, toutes ne sont pas sur un pied d’égalité. Il existe une hiérarchie entre elles, parfois explicite mais le plus souvent implicite. Elle s’ordonne d’abord suivant l’ancienneté et l’importance de la fête concernée. Cette importance peut être due tout simplement à la taille de la ville, qui permet des fêtes plus spectaculaires, mais elle ne serait rien sans la valeur de référence reconnue à la fête. Tel est le cas d’Alcoi . La conséquence en matière de Revue, c’est qu’écrire dans la Revue d’Alcoi, c’est un peu écrire dans la Revue officielle des fêtes et nombre d’érudits locaux savent qu’ils n’y parviendront jamais. A l’inverse “ tout le monde ”, ou presque, peut écrire dans la “ petite ” revue de sa ville ou de son village. Se met ainsi en place un réseau subtil qui fait que l’on peut retrouver des textes des “ grandes ” revues reproduits les années suivantes dans les “ petites ”, souvent avec quelques légères modifications visant à leur donner l’aspect du nouveau. Mais qu’importe : il s’agit aussi de bénéficier à domicile des mêmes commentaires sur tel ou tel élément présent dans la fête ou tel ou tel point d’histoire de la région. Par là même ont pu se mettre en place des mécanismes de régulation dans le déroulement des fêtes, dont certaines pouvaient avoir pris de “ mauvaises habitudes ”, pour les plus anciennes, ou s’être éloignées par trop de la tradition, pour les plus récentes. Tout ceci aux yeux, et au rythme de la mise en place de l’U.N.D.E.F., la “ Union Nacional de Entitades Festeras de Moros y Cristianos ”, association des villes festeras qui veille au grain depuis le début des années 1970. Et ce n’est pas un hasard si une signature omniprésente dans toutes les revues sans distinction est celle de José Luis Mansanet Ribes, licencié en droit, longtemps secrétaire général de l’UNDEF et secrétaire de l’Association San Jordi d’Alcoi. Sa collaboration n’est en aucune façon imposée, elle est au contraire recherchée par les rédacteurs locaux qui contribuent ainsi en retour à renforcer son aura d’historien et de “ mainteneur ” quasi officiel de ces traditions. La présence de telles voix officieusement autorisées à côté des textes d’auteurs plus modestes, connus bien souvent des seuls habitants de la ville, loin d’être vécue comme une intrusion extérieure dans la fête locale, est au contraire un signe de plus de l’intérêt et de la valeur irremplaçable de cette dernière.

Car la Revue reste une initiative locale. Qu’elle soit directement à la charge de la Commission des fêtes ou d’un Comité de rédaction qu’elle nomme à cet effet, elle fonctionne dans la grande majorité des cas sur le modèle de l’appel à contributions et à la collaboration des bonnes volontés. Chaque compagnie doit ainsi, si elle n’a pas déjà un porte parole attitré (le cronista dont nous reparlerons) déléguer l’un des siens, le plus souvent son président, afin qu’il accompagne d’un court texte le cahier photo consacré à son groupe. Il en va de même pour les responsables des associations culturelles qui signent parfois collectivement leurs contributions dans les pages qui leur sont réservées. Plus la ville est petite, plus les collaborations sont coûteuses en efforts et en temps mais elles sont d’autant plus appréciées, à plus forte raison si elles sont exprimées dans un genre littéraire “ noble ” comme la poésie. Les responsables des rédactions disent parfois quelle a été leur angoisse dans l’attente de contributions aléatoires mais aussi leur satisfaction de voir représentées les moindres velléités d’écriture dans des lieux où n’abondent pas forcément des professions et des individus pour qui l’écriture est une pratique familière. Cette floraison obligatoire a un effet entraînant que l’on peut mesurer à travers les textes de quelques rédacteurs occasionnels très éloignés d’une telle pratique culturelle et qui finissent par y prendre goût. Mais ce peut être aussi un gage d’intégration, comme en témoigne le curé de Biar. Récemment arrivé dans ce gros village, en 1991, il se voit contraint et forcé de donner un texte à la Revue des fêtes. Il s’exécute de mauvaise grâce en rédigeant une lettre dans laquelle il indique que, ses paroissiens lui ayant demandé de visionner un enregistrement vidéo des fêtes, il s’y est refusé, préférant vivre les fêtes en l’honneur de la Vierge “ como un Biarense más ” (c’est le titre de son article) et ne doutant pas que leur ferveur serait à la hauteur de ses espérances. Mais l’année suivante, en 1992, il s’avoue totalement intégré. La preuve : c’est avec passion qu’il livre à la Revue le poème que les fêtes lui ont inspiré : “ Lo que veía se hizo canción, pobre, pero canción que brotaba de mi alma cautivada por tanta belleza. Aquí os la ofrezco a todos, mis queridos biarenses ”. Il publiera désormais régulièrement ses vers dans la Revue de l’année. Et bien d’autres poètes ainsi sollicités vivront la même expérience. Ils se reconnaissent au genre choisi - la poésie en vers classique - et au registre dans lequel ils s’expriment : celui de la célébration. Si le curé célèbre la Vierge, une foule d’autres poètes s’exercent à célébrer tout ce qui doit l’être (la Reine des fêtes, les Dames d’honneur, les Ambassadeurs, les Capitaines et les Porte-bannières…) et tout ce qui peut l’être (la beauté de la ville, l’émotion ressentie dans les fêtes, le mystère de la musique…).

Ainsi, les chroniques historiques et autres travaux d’érudition habituellement réservés aux sociétés savantes, les poèmes et essais littéraires habituellement destinés aux plaquettes plus ou moins auto-éditées, les compte-rendus d’activités diverses, les nécrologies, à peu près toutes les formes d’écriture présentes sur la scène locale mais sur des supports auparavant très divers semblent à présent n’avoir plus qu’un seul lieu d’expression : la Revue annuelle. Plus de decimetes, plus d’aleluias, ces billets volants dans lesquels les membres des compagnies ou leurs poètes attitrés célébraient le saint Patron et les capitaines, sans oublier les filles : les papillons tant attendus les premiers jours de fête sont désormais épinglés dans les pages du lourd volume que chacun se doit de posséder.

Comment rendre compte de cet ensemble bigarré ? Une approche statistique, aussi tentante soit-elle au vu de la surabondance de la production, serait trompeuse, car l’intitulé des textes et la section dans laquelle ils sont rangés n’informent que de manière très lointaine sur leur contenu réel. Outre le fait que la montagne risque fort d’accoucher d’une souris , il n’y a pas de raison de mettre entre parenthèses l’approche ethnographique classique sous prétexte que ce matériel serait nouveau et particulier. La Revue fait partie de l’objet complexe désigné par le terme de “ Fêtes de Maures et chrétiens ”, elle appartient pleinement au terrain et doit être traitée comme telle. Tout en nous autorisant de la lecture de quelques milliers de pages, nous nous appuierons systématiquement sur les quelques fêtes et les quelques villes que nous connaissons par ailleurs pour y avoir réalisé un travail de terrain . Il s’agit donc de dérouler un fil qui traverse, non pas la seule Revue mais l’objet fête dans son ensemble. La publication annuelle n’est pas un simple écrit qui accompagnerait la fête. Dans ses pages s’écrivent l’histoire de la fête et l’histoire du lieu en écho à leur mise en scène dans le rite festif. En retour, la Revue peut dire la norme ou mettre en exergue les points litigieux. C’est en se situant au cœur de ce jeu de miroirs entre la Revue et la Fête que les pages qui suivent se proposent d’interroger les enjeux et les modalités de l’écriture d’une histoire autochtone.

Fête et Histoire : la fabrique de l’autochtonie

Revenons à Banyeres et reprenons la série des documents d’archives reproduisant les couvertures du bulletin-programme à partir du moment où il devient Revue. En 1943, pour la première fois, la couverture est illustrée. Elle est ornée d’une vignette représentant saint Georges à cheval terrassant le dragon. En 1944, la vignette devient une illustration pleine page. En 1945 apparaissent un cavalier maure et un cavalier chrétien engagés dans un combat à l’épée. Cette illustration disparaît pour réapparaître telle quelle en 1949. Alternent ensuite les saint Georges et les cavaliers. Ce dernier thème domine à partir de 1952, décliné de différentes façons et plus ou moins stylisé. On notera que jamais le Maure n’est représenté dans la position du dragon terrassé, contrairement à une multitude de tableaux et de sculptures présents dans toute la Péninsule. Plus encore : en 1958, pour la première mais non la dernière fois, le Maure est représenté seul, sous l’aspect d’un seigneur récitant des vers dans son palais au décor oriental, sans aucun doute pour célébrer la ville de Banyeres qui s’étend à ses pieds. Désormais, les images guerrières disparaissent presque totalement au profit d’une imagerie romantique, indifféremment “chrétienne ” ou “ maure ” ou bien de scènes figées où les uns et les autres posent pacifiquement au pied du château. Quand la photo remplace le dessin, à la fin des années 1960, des combattants réapparaissent mais d’une part ce sont surtout des Maures et, d’autre part, si un affrontement est représenté, c’est toujours un épisode de combat ostensiblement simulé qui est reproduit. L’évolution du thème central de la fête tel qu’il apparaît à travers l’illustration principale de la Revue-programme ne souffre donc aucune ambiguïté : ce n’est plus la victoire du camp chrétien sur l’ennemi maure qui est mise en avant. Le musulman n’a pas à se sentir insulté par la lance que Sant Jordi plante dans le Dragon “ perquè representa el Bé contra el Mal. I el Moro, com el Cristià, que obra amb sinceritat, també lluita contra el Mal ” (Revista Banyeres 1995). Ce qui vaut pour Banyeres vaut aussi pour la plupart des autres villes dont nous avons pu parcourir les publications.

Ce phénomène, déjà bien observé , a son pendant dans le contenu des articles traitant de l’expulsion des Maures du Royaume de Valence au Moyen-Age. Rien d’étonnant à ce que cette période soit privilégiée dans les études historiques qui parsèment les Revues puisque les fêtes s’organisent autour de la commémoration de la Reconquête. Ce sont souvent les noms des compagnies qui fournissent le prétexte à des recherches de la part d’amateurs éclairés. La compagnie des “ Templarios ” de Biar est la compagnie chrétienne par excellence, celle dont on attend des développements érudits sur l’Ordre célèbre qu’elle est censé évoquer. La Revue de Biar, en effet, n’est pas avare d’explications sur les cérémonies d’investitures, les règles et les mystères des Templiers. L’Ordre, créé en 1118 et introduit dans la Péninsule dix ans plus tard, était destiné à répondre à l’expansion islamique par la Guerre Sainte contre les Infidèles. Le “ secrétaire ” de la compagnie des Templarios précise cependant que l’état d’esprit des Templiers en Espagne en général et dans le pays Valencien en particulier était bien différent : “ ya que más de una vez el Papado se vió obligado a intervenir para incitar a los autóctonos a luchar contra los musulmanes en su tierra antes que ir a Tierra Santa ” (Revista Biar 1995). Plus précis, celui qui signe du pseudonyme de Palloc de nombreux articles sur le sujet dans différentes revues pendant plusieurs années de suite, explique que le roi Jaume I était templier lui-même, ou du moins qu’il avait été élevé par ceux de l’Ordre et en partageait donc les valeurs : “ Jaume I que, des dels sis als nous anys, és educat al castell de Montsó pels Cavallers de l’Ordre del Temple de Jerusalem… té la major ajuda i consells de dits Cavallers, en la conquesta del nostre estimat País Valencià, ja que, dita Orde, buscava més l’entendiment que no pas l’enfrontament, entre cristians i mahometans ” (Revista Biar 1991). C’est ce qu’ailleurs il appelle la force de la raison, opposée à la raison de la force : “ Els templers buscaven, sempre que podien, la negociació, més que no pas l’enfrontament. A més, ells buscaven l’entendiment de les dues religions, sempre que podien. El Moro, després de la conquesta cristiana, continuava vivint, tolerant-se-li els seus costums i formes de vida ” (Revista Beneixama 1986). Cette légende du roi templier, tolérant et protecteur des deux religions, fait fi de la soumission des populations conquises et oublie que le premier décret d’expulsion édicté par le bon roi date de trois ans à peine après la “ conquête ” de ce qui deviendra le royaume de Valence, même s’il ne concernait pas exactement la région qui nous intéresse ici. Il ne s’agit pas de commémorer une tragédie sanglante mais bien de célébrer la mémoire de “ tots els qui som germans ” comme il est dit dans la revue de Beneixama de 1985 : “ més que Festes, fem Història ! ”. Et “ faire Histoire ” entre frères c’est se souvenir que l’on a hérité d’une même terre et que cette “ parenté de terre ” est aussi forte que la parenté de sang : “ la mare i la terra en que s’ha nascut, estan per damunt, tenen prioritat : no eren les formes de religió ni les ideologies (com ara creuen alguns) ” (Revista Beneixama 1985).

Les interprétations de cette étonnante fraternité peuvent être de plusieurs ordres. Il ne faut pas négliger, dans le contexte de la mise en place des Autonomies au sein de l’Espagne devenue démocratique, l’insistance quelque peu vengeresse sur un esprit de tolérance refusé aux Castillans, voisins et adversaires (“ l’expulsió és obra dels reis dits els Catòlics ” est-il précisé) Mais ce n’est pas là la seule raison. “ Faire Histoire ”, c’est remonter en quelque façon à l’origine et par là affirmer son autochtonie. Or l’Histoire des historiens le démontre sans équivoque, cette région du Pays Valencien est une zone de repeuplement. L’ancienneté réelle des lignées présentes aujourd’hui dans la région ne remonte pas au-delà de la période évoquée dans les fêtes. Leurs prédécesseurs musulmans étaient eux-mêmes venus d’ailleurs quelques siècles plus tôt. Pour répondre à la question : “ qui hérite de qui ? ”, il est sans doute préférable de renverser l’expression employée plus haut selon laquelle “ nous avons hérité d’une même terre ”. En réalité, c’est cette terre qui a hérité de “ nous tous ” et c’est en la servant que “ nos sangs ” se sont mêlés. Cette interprétation n’a rien de forcé, elle s’appuie sur les textes de nos historiens des fêtes : “ Quan veiem molt difícil de trobar qui no tinga entre els seus ascendents un Mataix, un Belda o Alcaraç, reconeixem eixes gotes de sang mora que recorre les nostres venes i… barreja de sang, arrebats a unes terres, nascuts a unes altres, mos convertix en presoners d’un afany per fer conèixer-se eixes terres, enriquint-les amb el seus valors ” (Revista Beneixama 1985) ; “ Per açò, les nostres Festes tenen una força : Homenatgem els nostres ascendents cristians ; però també eixa part de sang mora que recorre el nostre cos ” (Revista Beneixama 1986). Au témoignage traditionnel de la toponymie, épaulée si nécessaire par de hardies remotivations (d’un lieu-dit “ el morer ”, par exemple, on oublie qu’il se réfère à l’arbre pour l’interpréter comme un autre nom de “ la morería ”) vient s’ajouter celui de l’onomastique. L’exemple évoqué à Beneixama est repris à Biar quelques années plus tard : “ Recordar el nostre passat i no menysprear al cultivador mussulmà, del nostre avis del poble de Biar, ja és una riquesa cultural : aquell ascendent nostre, Amed Aix que va haver de convertir-se com a Mataix o l’Al Belda que ens ha aplegat com a Belda, i tant altres que han fet que alguna gota de sang de les que recorren les nostres venes, siguen llavor islàmica, sembrada per aquells treballadors de la terra ” (Revista Biar 1995). Si l’évocation semble se limiter ici aux paysans convertis, c’est que le texte cité rend hommage à la compagnie paysanne des “ maserets ”. Mais les textes abondent où le Maure est un habile ingénieur (le système d’irrigation a acquis le statut de chef-d’œuvre emblématique du génie “ arabe ”) mais aussi un seigneur amoureux de sa terre valencienne. On retrouve alors décliné dans différents registres “ pacifiés ” l’éloge enflammé de la beauté du pays (et de ses femmes) que le texte des Ambassades maures, écrit au 19ème siècle, avait mis au service d’une revendication belliqueuse (bien que personne ne la perçoive plus comme telle) au cœur de la fête. La question de la conversion elle-même en vient à disparaître : “ Biarut : quan mires el nostre castell, des de qualsevol lloc, pensa que són els ulls de moltes generacions que l’han contemplat i, en aplegar a dalt de la torre, la mirada, ha seguit cap al cel ; independentment de que, dins del cor, duguera la creu o la lluna ! ” (Revista Biar 1991). “ Poden guiar-nos Crist o Mahoma ; però, amb sinceritat,… van al mateix Ser Suprem ! ” (idem).

Les cérémonies officielles organisées pour la célébration du 750ème anniversaire de la Conquête de la Ville par le Roi Jaume I, dont les textes et discours ont été intégralement publiés dans la Revue de Biar en 1995, ne démentent en rien cette orientation. Invité à prononcer le “ Sermon de la Conquête ” (et non de la “ Reconquête ”, cela vaut d’être noté), le curé de la paroisse mentionné plus haut célèbre sans ambiguïté ce Roi qui : “ com a resultat d’aquesta conquesta, es va donar una fussió molt positiva de pobles i cultures ”. Dans l’esprit de Vatican II, la seule Guerre Sainte invoquée est la guerre pour la Paix et la Tolérance. Quant au maire de la Ville, il avoue avoir été longtemps réticent à l’idée même de célébrer la Conquête chrétienne et celui que les livres d’histoire désignent comme l’ennemi vaincu devient dans la bouche du premier magistrat un Ancêtre malheureux : “ Una meravella es també eixe castell tan airós que rebrerem dels moros aquell día de 1245, orgull de Biar, riquesa extraordinària que configura el nostre poble i que hui també es el nostre protagonista, junt al seu Alcaid, Muça-Almoràvit el més antic biarut que coneixem i que va entregar les claus del castell (a la Corporació Municipal proposaré en breu que se li dedique un paratge plaça o carrer) ”. Le President de les Corts Valencianes est le seul orateur à ne faire aucune allusion à la présence maure, et le cahier spécial se termine par un texte écrit par un collégien de 11 ans intitulé : “ Carta al rei de tots els valencians (tant moros com cristians) ” !

Seigneurs et paysans mêlés (comme l’est la grandeur de la ville à l’éternelle valeur de la terre), les Maures appartiennent désormais à un Moyen-Age mythique remis en scène chaque année. L’une des particularités des fêtes valenciennes est cependant d’échapper au simple spectacle, fût-il celui que l’on se donne à soi-même. Chacun finit par intégrer un pan de cette histoire collective mythifiée à son histoire personnelle. Ainsi un Alcoian pourra-t-il rapporter dans la Revue des fêtes de sa ville que, se trouvant à Jérusalem, il s’est rendu à la mosquée d’Omar, l’un des trois grands lieux de pèlerinage de l’Islam et avouer “ Allí vaig recordar al nostre avantpassat AL-AZRAQ i preguí per ell. Allí on les tres religions d’un sols Déu (encara que donant-li noms diferents) es reparteixen la fe dels creients vaig pensar en Alcoi en les seues festes i en la manera que la Història tracta la realitat… (ja de menut) al mateix temps que disfrutava amb les ambaixades, on els parlaments de l’ambaixador cristià (hui encarnat meravellosament pel meu amic Salomó), feien que el pensament passara la barrera del temps ; en la fragor d’aquella batalla, jo veia els Alcoians musulmans intentant recuperar les cases, les terres i els rius que encara hui, ens donen vida… Al temple musulmà de Jerusalem, on diu la tradició que hi ha la roca on Mahoma pujà al cel, reflexionava i espontàniament el meu pensament va creuar l’espai sideral buscant l’únic Déu i vaig resar per AL-AZRAQ… Demande, per últim, a qui corresponga, que el nostre poble reivindique el nom d’AL-AZRAQ i li dedique un monument, o per què no, un Institut d’Estudis Arabs Valencians, al alcoia que preferí morir a les portes d’Alcoi, abans de malviure a terres dels moros granadins ” (Revista Alcoi 1995).

Parallèlement aux appels à la pleine reconnaissance des ancêtres musulmans, l’identité particulière que chaque compagnie du camp maure finit par acquérir dans les fêtes trouve à s’exprimer aussi hors de la fête. Ainsi telle dynastie ou telle tribu “ maure ” incarnée dans une compagnie finit-elle par explorer les lieux de son “ origine ” qui pour être festive et mythique n’en devient pas moins prégnante. Par exemple, des “ Omeyas ” de Biar ont longtemps rêvé d’aller hanter quelques heures l’Alhambra de Grenade. A l’occasion d’une rencontre festive en Andalousie, leur rêve peut se réaliser en 1993. Ils nous livrent leurs sentiments au moment de pénétrer dans le palais-forteresse : “ Mientras Europa estaba sumida en la barbarie de las guerras religiosas y dinásticas, nuestra tierra mora era un paraíso de paz. Oasis lúcido, remanso de la cultura y de la civilización y en donde tan sólo se luchaba, incruentemente, por el saber de las ciencias y de las artes, por el bien vivir y el mejor convivir… En aquel paseo vivimos in illo tempore las andanzas de la sociedad y el modus vivendi de aquellos queridos antepasados nuestros ” (Revista Biar 1996).
Dès lors, on comprend mieux la prolifération de deux types de textes dans les Revues. Tout d’abord les études concernant la vie quotidienne, les mœurs et les coutumes de l’époque “ musulmane ”, en un mot “ el legado que nuestros antepasados (musulmanos y cristianos) nos dejaron ” (Revista Biar 1993). Du détail de l’équipement guerrier aux moindres habitudes alimentaires, une érudition littéralement sans limites trouve à s’exercer dans des centaines d’articles qui s’accumulent au gré des découvertes et des bonnes volontés. Un deuxième type de publications est plutôt en rapport avec l’identité des compagnies. Ainsi les “ Marrocs ” de telle ville vont-il susciter des contributions sur la musique de ce pays ou un reportage sur la célèbre place centrale de Marrakech. Un détail du costume d’une nouvelle compagnie pourra entraîner un débat sur son origine et donc un passage en revue des coiffes maghrébines connues. Ce n’est donc plus seulement l’Histoire, cet ailleurs dans le temps, mais aussi un monde autre, un ailleurs dans l’espace, qui est sollicité pour construire et affermir une identité née de ce geste en apparence dérisoire qui consiste à “ s’habiller ” du costume d’un Autre soi-même inventé pour “ faire la fête ”. Cette prolifération de bribes de savoirs et d’informations partielles a-t-elle une quelconque cohérence ou faut-il la prendre pour ce qu’elle est peut-être, une sorte de supplément d’âme culturel à ce qui reste malgré tout un divertissement ? Pour répondre à cette interrogation il faut lire les nombreux textes qui glosent non plus l’Histoire ou tel ou tel fait de civilisation mais la fête elle-même.

Continuité et authenticité

Restons à Biar et intéressons-nous à un moment important dans le déroulement de la fête : le Ball dels Espíes (la Danse des Espions). Avant l’Ambassade maure qui précède la conquête du château par les musulmans, un cortège traverse la ville de part en part. Il accompagne l’effigie géante de Mahomet : “ la Mahoma ”. Deux ensembles de festers bien distincts y participent : des couples de danseurs habillés de vieux vêtements précédés par un groupe comprenant deux ou trois clowns et des personnages en habit portant faux nez. Ces derniers se précipitent à travers la foule et mesurent des distances imaginaires consignées dans un énorme registre. Un observateur extérieur a tôt fait de voir dans les agissements de ce dernier groupe un épisode de carnaval. Ce n’est pas l’avis de Nofre, El del Cordell, chargé depuis plus de vingt ans de “ mesurer ” le trajet qui sépare la Mahoma du château tout en fouettant les espions récalcitrants. Il pense que son rôle, malgré “ el buen humor y gracia que (le) caracteriza ” possède une signification des plus sérieuses : “ El castillo en este momento está en posesion del bando cristiano. Nosotros, con nuestros disfraces, a especie de ‘camuflajes’ nos acercamos al castillo permitiéndonos de esta forma tramar una buena estrategia y que el bando moro conquiste la plaza posteriormente ” (Revista Biar 1991). Le décalage entre le type d’action et l’explication “ sérieuse ” qui en est donnée a de quoi surprendre. Mais ce grand écart serait-il possible sans un autre effet de la fête et de son exégèse écrite, tout aussi surprenant : l’intégration des producteurs d’un discours savant, y compris d’origine universitaire, dans la production écrite locale autour de la fête et de l’histoire du lieu.

Dans l’exemple qui nous occupe, l’érudition universitaire vole au secours de l’interprétation populaire, même si cela se fait en deux temps. Dans un premier temps, tirant une conclusion prudente d’un exposé historique sur les soulèvement des Morisques contre l’occupant chrétien (en flagrante contradiction, notons-le au passage, avec la légende de la co-existence harmonieuse et pacifique), l’auteure, se référant à l’ensemble de l’épisode festif connu comme Ball dels Espíes, s’autorise une pirouette pour faire sa place à la tradition : “ Así, según la tradición, mantenida por los sucesos históricos acaecidos, el baile de ‘els espíes’ conmemora las incursiones de los moriscos a la plaza de Biar. Al conquistarla Jaime I no los expulsa pero muchos de ellos deciden marcharse, para no convivir con el invasor, asentándose en las comarcas próximas. Desde este nuevo emplazamiento hostigan con frecuencia a los nuevos dueños de sus antiguas posesiones mediante incursiones y pequeños asedios. La conmemoración de estos intentos de reconquistar sus antiguos lugares es lo que, según la tradición, daría lugar a la Fiesta ” (Anthropologue de l’Université d’Alicante, Revista Biar 1992). Deux ans plus tard, la prudence n’est plus de mise. L’interprétation sociologique de la fête par la même universitaire valide la référence à un fait historique qui n’est plus renvoyé à l’exégèse aléatoire propre à la tradition : “ Esta estructura tiene sus orígenes en los tiempos en que Biar estaba en manos de los moros y es conquistada por Jaime I. No obstante, Jaime I no los expulsa, aunque los desposee de sus propriedades que son repartidas entre los nobles cristianos que lo acompañan. A partir de este momento se crea una sociedad de clases. Los moriscos son confinados a vivir en las afueras de la villa (arrabal), mientras que los nobles se instalan en los lugares privilegiados. Su instalación no sólo comporta presencia física sino también su propria organización social y cultural. Els espies nos transmiten, desde la perspectiva de la inversión, un conflicto de la estructura social, manteniéndose hoy día la esencia de esta participación social a través de las comparsas festivas de Moros y Cristianos. Es el bando moro el protagonista y organizador del ‘Ball dels Espíes’ mientras que el bando cristiano se limita a ser espectador ” (même auteur, Revista Biar 1994).

Ce processus est exemplaire d’une double légitimation. Le “ sérieux ” d’un épisode lui vient, si l’on en croit ses acteurs et quelles que soient les apparences, de la fonction motivée qu’il occupe dans le déroulement d’une séquence majeure de la fête, ici incluse dans la représentation de la conquête du château par les Maures. De surcroît, ce sérieux est légitimé par le discours érudit d’une universitaire qui non seulement finit par le rattacher à un état de fait donné pour réel de l’époque médiévale mais qui, de plus, n’hésite pas à lui donner un ancrage social dans la ville contemporaine. Qui douterait désormais de la profondeur des racines qui attachent le Ball dels espíes à la ville de Biar, à son être et à son histoire ? En un mot qui oserait encore douter de ce qu’il faut bien appeler son “ authenticité ”, c’est à dire à la fois sa véracité et sa légitimité ? L’acte d’authentification auquel nous venons d’assister est à l’évidence l’une des fonctions dévolues à la Revue des Fêtes. Certes, ce n’est pas un discours délibérément argumenté qui s’emploierait à justifier en miroir telle séquence ou tel élément de la fête en le rapportant à tel épisode de l’histoire (le mécanisme fonctionne dans les deux sens) mais dans ce creuset de savoirs apparemment disparates et sans liens entre eux que constitue la Revue se met en place progressivement (par accumulation pourrait-on dire) une doxa implicite qui finit par faire autorité.

Ce que nous savons de ce cas particulier est aussi valable pour d’autres personnages essentiels. Les Ambassadeurs, par exemple, à qui les Revues des Fêtes réservent un traitement de faveur. Une photographie de l’Ambassadeur à cheval ouvre presque toujours la section de la Revue-programme consacrée à chaque camp et il n’est pas rare que plusieurs autres, sorties des archives ou datant de l’année précédente accompagnent un court texte consacré aux Ambassades ou aux Ambassadeurs. Ces acteurs essentiels de la fête appartiennent en général “ depuis toujours ” à une même compagnie dans le camp maure et dans le camp chrétien. On y déclare organiser des épreuves afin de choisir le plus apte à “ interpretar la embajada ”, c’est à dire à déclamer le texte par cœur selon les canons de la tradition, ces façons de dire et de faire à la fois reconnaissables et indéfinissables qui caractérisent ce type de “ récitation ”. En réalité, celui qui réussit à être habité une première fois par le rôle restera ambassadeur jusqu’à ce qu’il n’ait plus la force physique de l’incarner. Il est le garant de la continuité d’une tradition qui passe à travers lui. Comme le dit l’Ambassadeur chrétien de Biar : “ Cuando estoy montado en el caballo, y al oír sonar los clarines que anuncian la embajada, me meto de lleno en el papel que voy a desempeñar, de forma que parezco otra persona que ni yo mismo conozco. No exagero : tengo que hacerlo bien, siguiendo a mis predecesores, pues mejorar lo que ellos hacían es impossible ” (Revista Biar 1991). Ces prédécesseurs ont si pleinement assumé leur charge qu’ils n’ont été que quatre au cours du siècle. Le premier dont le nom est connu a cessé ses fonctions en 1905. Le deuxième lui a succédé pendant quatorze ans, de 1906 à 1920, le troisième trente quatre ans, de 1921 à 1955 et le quatrième vingt six ans, de 1956 à 1982, l’ambassadeur actuel étant en place depuis 1983. Quand un ancien ambassadeur meurt, l’ambassade de l’année est précédée d’un court éloge funèbre prononcé devant la foule par son successeur puis, en présence du Maure et du chrétien à cheval, le prêtre de la paroisse fait dire quelques prières pour tous les ambassadeurs disparus.
A Biar, la continuité passe par la longévité des élus qui, une fois choisis pour le rôle (ou plutôt choisis par le rôle), l’incarnent “ pour la vie ”. La charge héréditaire ou du moins transmise à l’intérieur de la proche parenté est une autre option . A Banyeres notamment, les ambassadeurs maures ont toujours appartenu à la même famille connue sous son nom de maison : del Mas. Quant aux ambassadeurs chrétiens ils combinent les deux systèmes : le dernier d’entre eux a hérité la fonction de son père après la guerre et il l’exerce depuis plus de cinquante ans ! Les ambassadeurs sont des personnages importants dans l’histoire de la fête, même si leur rôle dans l’histoire de la ville est pure invention. Il faut rappeler que le texte des ambassades date à peine de la fin du 19ème siècle mais cette profondeur historique à portée d’une mémoire d’homme (les ambassadeurs interrogés tiennent à préciser le nom de leur prédécesseur auquel le texte original aurait été “ donné ”) est précisément la mesure du temps depuis lequel la fête existe sous sa forme actuelle. Tous les regards sont donc fixés sur l’ambassadeur même si le texte qu’il récite est écouté d’une oreille plutôt distraite. C’est la manière de l’interpréter qui compte et l’émotion naît à des moments très précis que chacun reconnaît. Ainsi l’ambassadeur incarne-t-il la fête et si “ lo hace bien ”, une fois de plus, au-delà de et à travers la performance de l’individu choisi, la continuité sera assurée.

On comprend mieux, à travers ces deux exemples en apparence si différents, l’importance de personnages emblématiques dans la fête et, simultanément, l’importance de la place qui leur est faite dans la Revue. Il est cependant un personnage plus discret, quoique omniprésent, qu’il est temps de présenter car il détient la clé de tous les autres. Le traitement particulier d’une anomalie dans le déroulement des ambassades va nous permettre de l’introduire. A Biar, en effet, quand l’ambassadeur attitré est indisponible pour cause de décès d’un proche ou de maladie, c’est un fester extérieur à la compagnie qui doit reprendre sa fonction, comme s’il fallait marquer à tout prix que le rôle est primordial et ne peut être la propriété collective de la compagnie qui en a “ hérité ”. Les rares fois où cela est arrivé, les heureux élus se sont acquitté de leur tâche “ con dignidad y maestría ” et leur nom est resté dans la mémoire des festers (Revista Biar 1991). Mais à Banyeres, c’est un tout autre personnage qui a assumé à deux reprises la fonction de remplaçant : le cronista de la compagnie. Il supplée à une indisposition physique soudaine du titulaire en 1973. Mais en 1969, c’est pour une tout autre raison qu’il est devenu l’ambassadeur chrétien de l’année : l’ambassade a lieu pour la première fois non pas devant le château de bois mais au pied du château de pierre restauré et la séquence est retransmise en direct par la Télévision Espagnole. L’irruption de ce personnage mérite que l’on s’y attarde. Qu’est-ce qui qualifie le cronista pour jouer un rôle aussi emblématique à un moment aussi particulier ?

Le temps de la chronique

Pour le comprendre, il faut porter le regard au-delà des fonctions officielles de rédacteur qui définissent le cronista pour s’intéresser aux multiples activités qu’il déploie aussi bien en tant que fester dans le camp chrétien qu’en tant qu’érudit et historien au service de la fête en général. S’agit-il de concevoir un nouveau costume de la Comparsa de Cristianos, en 1963 ? “ Se lleva a cabo una pequeña reforma al traje oficial … y escudo bordado al pecho en lugar de la cruz que unas eran de galón y otras de metal, todo ello bajo la idea de (el cronista) quien diseñó el escudo dibujándolo Juan D., El Pintoret. Este escudo consiste en un San Jorge dentro de otro escudo más reducido, el cual sostiene dos leones rampantes ”. La vraie raison de cette intervention “ artistique ” nous est donnée par le cronista lui-même : “ La verdad es que existían algunos trajes que daba pena verlos por su abandono, motivando la uniformidad y a la vez consiguiendo autonomía a la hora de vestirse, lo que llevó a la reforma inicial del traje festero ”. Son intervention avait donc un double but : imaginer une symbolique reconnaissable et l’imposer de manière uniforme pour assurer à la compagnie une tenue plus rigoureuse dans la fête. Nouvelle intervention en 1971. Le costume doit gagner en “ funcionalidad y colorido ” et surtout se débarrasser des “ alpargatas ” qui ne conviennent pas à des chevaliers chrétiens du moyen-âge. Un débat s’engage dans la compagnie et l’essentiel de la réforme est adopté. Pas intégralement cependant, au grand regret du cronista : “ Lo que es una espina que todavía tengo clavada, son los pantalones, pues en el diseño que Rafael Guarinos nos dibujó según mis indicaciones, la indumentaria era con cota malla pero a instancias del Capitán de aquel año y por votación mayoritaria se implantó el pantalon democráticamente ” . Le promoteur d’un esprit résolument “ historique ” a décidément bien du mal à imposer ses vues face à ce qu’il appelle lui-même la nostalgie du “ traje antiguo ” auquel les festers restent attachés malgré son anachronisme. En 1982, le cronista écrit les paroles de ce qui deviendra l’hymne officieux de la compagnie : le pasodoble “ Els Cristians ”. Il inaugure à cette occasion le rite solennel de la remise de parchemins qui accompagnera désormais les moments marquants de la vie de la comparsa. Les deux premiers sont offerts au musicien qui a composé le pasodoble et à la banda de música qui l’interprète pour la première fois. En 1987, un nouvel écu au dessin plus simple est proposé par les dirigeants de la comparsa comme signe distinctif courant susceptible d’être apposé sur toute pièce de vêtement. Du même coup, l’écu conçu naguère par le cronista, bien loin d’être écarté, ornera “ el traje oficial ” qui servira désormais de référence. Cette entreprise, volontaire, de normalisation et de préservation du “ cachet ” historique de la fête , ici exercée dans le cadre d’une compagnie, rejoint la fonction officielle du cronista qui doit décrire et commenter pour l’année en cours le déroulement de la fête de l’année précédente. C’est donc au titre de ses deux fonctions, que le cronista s’est trouvé qualifié pour remplacer en 1969 ce personnage irremplaçable qu’est l’ambassadeur chrétien. Pour cette mission “ historique ”, aux deux sens du terme, qui consistait à déplacer les actes traditionnels vers le château de pierre et à donner à voir la fête de Banyeres au monde extérieur, un cronista ne pouvait qu’avoir la prééminence.

Mais qu’en est-il du cronista en tant que producteur d’écrit ? Celui de la Ville occupe des fonctions d’historien qui, paradoxalement, peuvent être modestes dans une grande cité où les fonctions de rédaction sont démultipliées, et relativement importantes dans des petites villes où une seule personne peut rassembler de multiples activités d’écriture au service de la Communauté. Le cronista de la fête peut être aussi cronista de la ville mais sa fonction principale dans la fête consiste à en décrire le déroulement. Très attendue, sa chronique peut comporter des critiques mûrement réfléchies pouvant donner lieu à un débat. C’est le cas notamment à Alcoi, fête-modèle qui ne doit pas échapper au contrôle de ses organisateurs : la chronique, à la charge du cronista de l’Associació de Sant Jordi, doit être lue devant l’assemblée générale ordinaire deux mois environ après la fête pour qu’elle puisse figurer, approuvée par un vote, en ouverture de la Revue de l’année suivante. Le cronista doit donc à la fois dire la fête et dire la norme. Mais il est souvent présent bien au-delà de ces fonctions officielles, soit à travers une écriture personnelle, que nous ne ferons qu’évoquer ici, soit en exerçant, outre de multiples interventions au service de la fête ou de sa propre compagnie, de multiples activités d’écriture définies précisément par leur appartenance au genre de la crónica. C’est ce genre lui-même qu’il nous faut maintenant interroger.

Nous enfermer dans le cadre strict de la Revue nous empêcherait de saisir l’enjeu d’une telle écriture. Il est donc nécessaire de donner brièvement une vision d’ensemble de cette activité en un lieu précis afin d’en saisir les conditions et les prolongements. Nous resterons à Banyeres, puisque cet exemple nous est devenu familier. Dans les années 1980, un “ Grup Cultural d’Investigació ” qui se dit mu par “ la inquietud por recuperar nuestro pasado ” entreprend un “ Estudio Histórico-Geográfico y Cultural de la Villa ” qui paraît sous ce titre en 1986 . La référence à l’Histoire y est primordiale : “ Somos conscientes de que en buena lógica el aspecto geográfico debería aparecer en primer lugar, no obstante abrimos la publicación con la Historia, por la importancia que tiene la recuperación de la misma ante la casi total desaparición de nuestros archivos ” (p.7). Cette absence de documents sera compensée par l’exploration des archives d’autres lieux. La section historique, qui ouvre donc le volume, traite l’histoire de la ville de manière chronologique mais elle s’arrête au seuil du 19ème siècle. La période contemporaine, jusqu’au cœur du 20ème siècle, n’apparaîtra que de manière thématique dans la troisième et dernière section du livre consacrée à l’ “ Aspecto socio cultural ”. L’ “ Aspecto histórico ” est classé sous trois rubriques seulement : “ Bañeres Feudal ”, “ Período de dependencia de Bocairente ” et “ Guerra de Sucesión ”. Sans nous étendre sur le détail de ce découpage, il est évident que cette entreprise d’érudition, outre sa fonction utile de mise à jour d’archives jusque-là inaccessibles, poursuit aussi, consciemment ou pas, un double but : “ oublier ” les conflits sauf un, celui qui oppose aujourd’hui encore Banyeres, pour des questions d’irrigation et de droits d’usage d’un cours d’eau, à son ancienne suzeraine Bocairent. Des documents médiévaux, nos historiens déduisent : “ Primero, la importancia de Banyeres y Serrella, como punto estratégico, por su situación en la zona fronteriza entre los Reinos de Castilla y Aragón. Segundo, la existencia de los castillos de Banyeres y Serrella, por lo que se puede afirmar el origen árabe de los mismos ” (p.29). Des guerres du 19ème et du 20ème siècle il n’est nullement question. Par contre, la section historique y insiste dans sa conclusion : “ Recordemos que hoy somos un pueblo gracias al tesón de nuestros antepasados que, como hemos visto en el capítulo correspondiente, no se cansaron de pleitear, a lo largo de casi doscientos años, hasta conseguir la separación de Bocairent, por lo que confiamos en que algún día, no lejano, Banyeres continue este pleito y se dicte una sentencia justa ” (p.110) !

La section “ culturelle ” qui fait pendant à la section “ historique ” ressemble fort aux recueils d’articles disparates qui prennent place dans la Revue des fêtes. Il y est question du château, de l’église, de l’enseignement, de la banda de Música, du théâtre, des Hommes Illustres du lieu et, bien sûr, de la fête. Dans les quelques pages qui en traitent se glissent deux brefs passages exemplaires du traitement (ou plutôt du non traitement) des conflits majeurs ayant déchiré la Communauté. L’épisode de l’opposition de la Municipalité républicaine à la présence de la procession religieuse dans la fête et les débats que cette attitude a provoqué est certes traité en quelques paragraphes. Mais le sort fait à la période de la Guerre Civile est significatif. Ce fut un temps pendant lequel “ no hubo fiestas ” et cependant c’est la survie cachée de la fête et de ses emblèmes qui, malgré les déchirements sanglants sur lesquels est fait le silence le plus total, a maintenu la continuité de la Communauté : “ Queremos rendir homenaje, sin entrar en valoraciones políticas, a aquellos festeros que aún con el riesgo de perder su vida, no dudaron en esconder y guardar, antes de quemarlos, banderas trajes y demás objetos de las comparsas. Serían incontables los testimonios de festeros y paisanos que en este tiempo de guerra, cuando llegaba el 23 de abril, se las ingeniaban para homenajear al Patró Sant Jordi ; cirios que se incendían delante de estampas escondidas, mujeres con la cesta de la compra y hombres con el aire distraído que a la hora precisa realizaban el tradicional recorrido de la procesión, etcétera ” (p.217). La description de ces pratiques continuées dans la clandestinité évoque une dévotion cachée en période de persécution, mais aussi l’épisode légendaire de la sauvegarde des objets religieux et des images des saints lors des invasions musulmanes, représenté dans certaines fêtes. Il semble que la rumeur populaire ne s’y soit pas trompée : “ En cuanto a la imagen de Sant Jordi el Vellet, hay rumores que dicen que no fue quemada, ya que no era de madera, por lo que fue escondida. La Cofradía de Sant Jordi está haciendo ímprobos esfuerzos por tratar de recuperarla, con resultados, hasta hoy, negativos ” (idem). Nous retrouvons là l’idée d’une continuité, de la permanence d’un fil insécable qui relie les générations les unes aux autres malgré les épreuves, toujours provoquées par une “ folie ” extérieure à la Communauté.

Cette continuité, si elle est exprimée dans le contenu de la chronique historique, l’est plus encore dans sa forme et dans les marques discursives qui en font un genre bien particulier. Du fait qu’elle est “ historique ”, elle consiste principalement en la publication selon un ordre chronologique (uniquement, bien entendu, pour les périodes prises en compte) de tous les documents rencontrés dans les archives. Même si l’intégralité du texte est impossible à reproduire, ce sont de très larges extraits qui sont donnés, toujours au-delà de la seule mention nécessaire à l’appui d’une argumentation ou à l’établissement d’une preuve. D’un acte de vente, par exemple, on ne cite pas seulement l’extrait établissant sa date, ses conditions et ses dispositions mais bien plusieurs pages inutiles à l’argumentation mais utiles, précisément, à sa reconnaissance comme “ document historique ”. Car ce qui fait la valeur, en dernière instance, de cette production, c’est aussi, par un effet propre de l’accumulation, la manifestation de l’existence et de la légitimité d’une histoire locale. Il est important de noter que cela ne vaut pas seulement pour les sections “ historiques ” des publications érudites mais bien pour toutes les rubriques à partir du moment où elles mettent en jeu un rapport au temps. S’agit-il du théâtre de la ville ? Quelques lignes de présentation évoquant l’importance de cet art et l’amour que lui ont toujours porté les habitants du lieu sont aussitôt suivies par le texte d’une lettre manuscrite de son fondateur donnant la liste exhaustive des premiers membres de l’association à l’origine de sa fondation. Vient ensuite une présentation chronologique, depuis les origines, des diverses transformations, décisions et rénovations qui ont marqué l’existence tant du bâtiment que des compagnies d’amateurs qui l’ont animé. Avec, toujours, de longues listes de noms recopiés. Ne manquent ni le jour précis ni le montant exact de la recette, lorsqu’il est connu :

“ 26-XII-1898 : El Trovador ; recaudación, 50 reales de vellón Beneficiencia y 45,40 reales de vellón, Compañia.
23-IV-1899 : La Huérfana ; Beneficiancia 250 reales de vellón y Compañia 238,25 reales de vellón… ” (p.264).


Il est temps de préciser que, si nous nous sommes éloignés de la Revue des fêtes comme support, nous en sommes restés très proches de par l’identité des membres du “ Grup Cultural d’Investigació ”. Ses deux principaux animateurs sont en effet au nombre des rédacteurs les plus assidus de la Revue de Banyeres : le cronista déjà longuement cité et un autre cronista éminent, celui de la compagnie des Moros Vells, “ l’une des deux plus anciennes de Banyeres ”. Ce n’est bien entendu pas un hasard s’ils se sont unis dans cette entreprise. Elle est prolongée dans les années 1990 par un autre exercice d’écriture qu’ils réaliseront non pas ensemble mais parallèlement. En 1993, nous l’avons vu, le premier, devenu entre-temps cronista oficial de las fiestas publie son Historia de la Comparsa de Cristianos. Quant à son collègue “ maure ”, lui aussi historien amateur, il publie l’année suivante un ouvrage intitulé simplement Moros Vells , dont il suffit de lire la table des matières pour s’apercevoir que la “ Cronología Festera ” y occupe 290 pages sur 335. Ce sont donc bien deux “ histoires ” qui nous sont données à lire ou, pour être plus exact, deux chroniques parallèles de la fête de Banyeres. Après une présentation succincte des fêtes de Moros y Cristianos en général, des origines de la fête locale et de la dévotion à Sant Jordi, hommage est rendu aux ambassadeurs et aux individus qui ont fait honneur à tel ou tel rôle (sargento, capitán, cabos, músicos…). Certaines séquences de la fête sont également mises en relief. Mais l’essentiel reste la chronique, année après année, des événements, le plus souvent infimes et répétitifs, qui ont marqué le déroulement de la fête du point de vue de chacune des compagnies. On ne peut en donner une idée sans citer un exemple. Soit donc une année “ banale ”, pareille à des dizaines d’autres, dont la chronique est empruntée à l’ Historia de la Comparsa de Cristianos :

“ Año 1952. – Como Capitán lució galas el gran festero José Calatayud Albera, Pepe Sensio, quien teniendo a sus hijas como Abanderadas y a su hijo Capitanet, contando con el apoyo de su esposa, dejó constancia de su amor por San Jorge y por la Fiesta.
Tuvimos la Banda de Alfafara bajo la batuta de D. José María Vicedo por 1.780 pesetas, costando el alojamiento de los músicos 3.325 pesetas, a razón de 175 pesetas cada uno de ellos.
En este año un litro de café licor costaba 11 pesetas, uno de coñac 14 pesetas y uno de paloma 20 pesetas, adquirido en la bodeguita que en la calle Serrella tenía Juan Montesinos Molina, l’Alguazil. El anis seco El Agüelo al precio de 21 pesetas y la absenta a 15,75 pesetas se adquirió en aquella expendeduría tan popular de bebidas alcohólicas, que regentaban Enrique Molina Francés, Madama, y su esposa Milagros Picó, La Rojeta.
El recibo de fiesta se fijó en 60 pesetas.
En la Fiesta de la Reliquia la Banda de Banyeres cobró 150 pesetas con cada comparsa como lo venía haciendo.
La Reliquia costó a cada cristiano 25 pesetas.
De este año tenemos dos anécdotas que nos pueden situar en la economía del momento :
La tradición de nuestra escuadra de desfilar con los escudos de madera pintados por el Maestro Martínez a finales del pasado siglo y que como una joya conservamos, hizo que se necesitaran más escudos para formar una segunda escuadra, lo que llevó a la directiva a solicitar de Juan Doménech, el Pintoret, la realización de ocho nuevos escudos copia de los del Maestro Martínez, costando la madera de los mismos y las espadas 600 pesetas, y de pintarlos 1.000 pesetas.
Este mismo año aparece la confección de un traje de cristiano seguramente destinado al sargento con los apuntes siguientes :
1,21 metros de tela roja a 112 ptas………………………...………………………..135,52 ptas
1,30 id. de tela blanca a 187 ptas……...….…………………………………………243,52 ptas
[etc…, etc…] -----------------------------------------------
Total el coste del traje…………………….……………………………………….1.451,35 ptas
En 1953 fue Capitán Gregorio…[etc…]… ”


Outre la mention, obligatoire, des charges honorifiques de la comparsa, nous retrouvons cette étrange manie des listes avec le décompte, au centime près, des prix d’un nombre étonnant de choses pour nous insignifiantes, qui semblent recopiés d’une liasse de reçus. Cependant, à y regarder de plus près, ce ne sont pas les prix qui importent, même si à l’évidence, leur précision produit un effet de véracité tout en nous renvoyant à des documents “ d’époque ” (le rédacteur y insiste en soulignant que se trata de situarnos “ en la economía del momento ”). Ce qui importe vraiment, c’est la liste des noms. Si le prix du café licor nous permet de situer l’année 1952 par rapport au moment présent de la lecture du texte, le fait important est qu’on se le procurait à l’époque “ en la bodeguita que en la calle Serrella tenía Juan Montesinos Molina ”, ce qui permet de faire exister à nouveau et la bodeguita, et la calle Serrella, et Juan Montesinos Molina. Ou plutôt “ l’Alguazil ”, car tous les noms patronymiques sont suivis du surnom, de cet apodo qui signale l’autochtonie tout en campant un personnage tel qu’il est inscrit dans la mémoire populaire. La mention de la réalisation des neuf nouveaux escudos par El Pintoret, quant à elle, donne l’opportunité au cronista d’évoquer pour la énième fois dans son livre la figure du Maestro Martínez, dont le surnom est oublié au profit du titre honorifique qui lui permet de figurer dans la galerie, sans cesse ravivée, des Banyeruts amb nom propi.

Le deuxième élément essentiel de la chronique de la comparsa (de la “ cronología festera ”), ce sont les illustrations. Pour en rester à notre exemple, les illustrations y sont distribuées comme suit : tout d’abord, la première page de couverture de la Revue des fêtes de 1952, puis huit photos de festers en costume où se trouvent présents les membres de la famille qui assure les charges de Capitán et d’Abanderada mêlés à d’autres “ autorités ” comme l’Ambassadeur chrétien ou aux capitaines des autres comparsas mais aussi à des “ anonymes ” (qui ne le sont pas vraiment puisqu’ils sont nommés par leurs apellidos et leur apodo). Une dernière illustration, enfin, représente un “ grupo de cristianos ” réunis le 25 avril, ce qui permet incidemment de faire figurer une trentaine d’autres membres de la Comparsa. Ce dispositif se répète au long des années. Parfois viennent s’y ajouter des fac-similés de documents, feuilles volantes ou pièces d’archives. Mais l’essentiel reste l’omniprésence des listes, que ce soient celles de noms égrenés sous tous les prétextes possibles ou les rangées de personnages en costume figurant sur les photographies.

Si l’on se met à la place du lecteur actuel de l’un des deux ouvrages et que l’on se remémore l’ensemble du volume après en avoir lu les textes et regardé les illustrations dans leur continuité chronologique, il est possible de mesurer l’enjeu de cette production écrite / graphique. La chronique remonte en fait jusqu’à l’extrême fin du 19ème siècle. En deçà, les documents sont sporadiques, lacunaires ou inexistants. Entre 1900 et 1930, les photos sont rares et pourtant les pages concernant ces périodes sont illustrées, elles aussi. Car le cronista a trouvé une solution pour nous pleine de sens. Les fonctions officielles de la comparsa, par exemple, sont illustrées, non par des clichés pris au moment de la fête de l’année évoquée (la plupart du temps, il n’en existe pas) mais par les photos conservées par les descendants des festers concernés où ils apparaissent dans leur âge mûr, parfois même peu avant leur disparition. Il est certes étonnant de voir une rodella (petite fille portant l’écu de la compagnie) vêtue de noir et portant mantille mais elle est en fait représentée telle qu’elle a été connue par des témoins encore vivants. Tout se passe ici à hauteur de mémoire d’homme. Les listes sans fin de noms et de visages peuvent alors être appréciées à leur juste valeur. Il est impossible qu’une famille “ chrétienne ” ou “ maure vieille ” dont les membres ont participé à la fête à un moment ou à un autre au cours du 20ème siècle ne se trouve pas présente, et par là en quelque sorte “ immortalisée ”, par la mention ou la figuration de l’un des siens dans les centaines de pages et de photos que comporte chaque volume retraçant “ l’histoire ” de l’une ou l’autre des comparsas.
La suite de la production de nos deux cronistas vient confirmer notre interprétation. En effet, ils se sont retrouvés à nouveau pour publier ensemble, en 1995, un ouvrage consacré à La Confraría de Sant Jordi . On s’attendrait à un ouvrage “ historique ” au sens que nous donnons habituellement à ce terme mais, une fois de plus, il n’en est rien. Le livre “ n’étudie ” pas la Confrérie de saint Georges mais il célèbre un événement. Et il le fait, comme toujours, sur le mode de la chronique rétrospective : l’événement – le deuxième centenaire de l’arrivée de la relique du saint à Banyeres – a eu lieu en 1980 et il est décrit quinze ans plus tard seulement, en 1995. Selon le cronista officiel qui ouvre le volume en son nom et celui de son collaborateur : au lendemain des cérémonies “ vimos la necesidad de publicar una crónica, para perpetuar aquellas vivencias como una página brillante de nuestra historia (…) pero por causas ajenas a nuestra voluntad se aparcó la idea de momento. El conservar el material y el nombrarme Cronista Oficial de Fiestas, hicieron que la idea de la publicación me forzara insistentemente a reemprenderla (…) El cronista no tiene ningún mérito sin unos hechos que narrar, así como tampoco lo tiene si no investiga y los narra ; esta publicación no tendría sentido sin la colaboración y voluntad de todo el pueblo. Por esto, los responsables de esta edición no son ninguna persona, ni ninguna Junta de la Cofradía en particular ; son todas las personas del pueblo y en especial la Cofradía de San Jorge, formada por la mayoría de familias del mismo ” (p.7-8). Et c’est bien encore la nécessité de faire figurer le plus grand nombre possible de familles du pueblo qui anime les rédacteurs. La ville, en vue des cérémonies de 1980, avait été divisée en huit secteurs. Le gros du volume est donc consacré à la chronique minutieuse de chacun de ces secteurs, sur le mode de la liste que nous connaissons bien :

“ SEXTO SECTOR – La llegada de la reliquia al altar situado en la bifurcación de las calles San Pedro y Vinalopó, el marco del templete coronado con una monumental medalla a gran escala, copia de la acuñada por la Cofradía de San Jorge para el II Centenario y el descubrimiento de una placa conmemorativa en la fachada frente donde estuvo situado el altar, es algo que no se nos olvida a quienes tuvimos la suerte de vivirlo. Siguió como ya era costumbre la visita de la Reliquia a los enfermos y ancianos del Sector, finalizando la procesión de la iglesia Parroquial, donde como en ocasiones anteriores se cantó el himno a San Jorge. Las personas que fueron visitadas por la reliquia fueron las siguientes : Samuel Bodí Ferre ; Juan Bautista Calabuig Belda ; Josefa Pascual Navarro, Antonia Albero Camarasa ; Vicenta Ma Pascual Pascual ; Milagros Silvestre Picó y Francisco Calabuig Ferre. De su coordinación y preparación se habían ocupado Carmen Calabuig Asensio y Elodia Beneyto Bellver. (…) PAELLA : Se celebró en la calle Juan XXIII, contando con la asistencia de 428 comensales. El coste por plaza fue de 450 pesetas, siendo los culinarios : José Monllor Castelló “ Morris ” y José María Albero Picó “ Miarma ”. TOLDOS : Preocupaba el fuerte calor proprio de las fechas. Los hermanos Daniel y José Albero Bodí solucionaron la papeleta, aportando lonas de camiones para cubrir espacios donde se ubicaban las mesas de la paella, completando los espacios con aportaciones de tela por parte de Miguel Calabuig Asensio…etc. ” (p.100-101).

L’ouvrage se termine, juste avant un cahier contenant photographies des festivités et documents en fac-simile, par le texte d’une pièce de théâtre dont l’auteur n’est autre que notre cronista lui-même. Il s’agit, nous dit-on, d’ “ una obra histórica ”, autrement dit, nous le savons désormais, d’une mise en scène de tous les Banyeruts mais, cette fois-ci, deux siècles en arrière, au moment du traslado de la Reliquia. Selon un extrait de presse : “ Banyeres fa dos-cent anys es un interesante espectáculo en el que se plasman momentos y vivencias del pueblo bañerense con relación al momento social e histórico de la venida de la Reliquia de san Jorge hace exactamente dos siglos. Miguel Sempere, su autor nos explica que la idea surgió para dotar al acto de la Presentación de algún aliciente especial. Es su primera obra de teatro pero nos confiesa que no fue difícil ‘porque estoy acostumbrado a escribir, llevo ya 25 años colaborando en la Revista de Fiestas’ ” . Comme le dit la voix off qui ouvre le spectacle : “ Sigam tots actors d’esta comèdia que ens ha tocat viure, unintse a les inquietuts dels nostres avantpasats, axí com ells varen pensar en nosaltres. Air i huí ; principi i fí, alfa i omega ; segles que són menuts davant Déu i davant l’historia ” .

In Memoriam

Il y a deux Temps de l’Histoire. Il y a celui des Ancêtres - los Moros-Cristianos históricos - renvoyés à un Moyen-Age mythique et puis celui des Anciens - los Moros-Cristianos en la fiesta - qui a commencé en cette période pas si lointaine jusqu’où remonte la mémoire, celle des vieilles images quand ce n’est pas celle que peut encore faire vivre la parole des plus âgés. La Revista de las Fiestas n’est pas seulement ce creuset de récits et de savoirs disparates qu’un premier regard extérieur avait cru nous faire apercevoir. Elle noue ensemble, certes en désordre mais opiniâtrement, année après année, une crónica histórica tournée vers la restitution d’une origine et la légitimation d’une autochtonie et une cronologia festera qui tisse les liens entre tous les membres de la Communauté rassemblés dans et par la fête. C’est son retour périodique, au rythme du retour annuel de la fête qui différencie la Revista de toutes les autres formes d’écriture qu’elle côtoie ou qu’elle a tout simplement captées et remplacées. La Revista est à l’image, à la fois de ce monument fragile qu’est le château de bois que l’on remonte chaque année pour le temps de la fête - l’un et l’autre n’ont qu’un temps - mais aussi du monument de pierre, le château garant de la permanence d’une continuité historique, car les écrits (et les images) restent et résistent à l’usure du temps .

A Banyeres, le dernier jour de la fête, toutes les compagnies parcourent le territoire de la ville qu’elles traversent de part en part en remontant jusqu’au cimetière. Dans l’enceinte de ce dernier, un bloc de pierre à la taille inachevée est entouré d’une plantation de cyprès, un par compagnie. Il était destiné à devenir un “ Monument al Fester ”. Il est devenu l’autel où chaque année, à la même date, le curé de la paroisse - ce fut longtemps un moro vell – dit une messe pour tous les défunts. Une fois l’office terminé, après les salves collectives tirées dans l’ordre par les compagnies dans un bruit assourdissant, chaque fester en costume s’en va seul avec son fusil devant la tombe où repose les siens. Il se penche légèrement en avant tout en brandissant le tromblon au-dessus de sa tête et là, solitaire, il tire vers le ciel sans plus chercher à retenir ses larmes. Il refera ce même geste l’année prochaine, et la suivante encore, jusqu’à sa propre disparition. Dans la Revista de las Fiestas de toutes les villes, tous les festers disparus depuis la dernière fête sont honorés d’une notice qui situe leur biographie dans l’histoire de la fête. Ainsi, “ con nombres y apellidos y caras ” les morts rejoignent, dans cette “ historia viva ” qu’est le livre de l’année, les Anciens qu’un fil insécable relie aux Ancêtres communs, ces Moros y Cristianos que les participants au rite festif font revivre en les incarnant chaque année.


Bibliographie

ALBERT, Jean-Pierre & ALBERT-LLORCA, Marlène, 1995. “Mahomet, la Vierge et la frontière”, Annales HSS, 4 : 855-886.

ALBERT-LLORCA, Marlène & BLANC, Dominique. 2001. “Faut-il brûler Anachronisme ? Souci historien et déni de l'histoire dans les rites festifs”, en A. Bensa y D. Fabre (ed.), Une histoire à soi. Figurations du passé et localités, París, Éditions de la Maison des Sciences de l'Homme, p. 87-102.

BLANC, Dominique, 2000. “Châteaux de pierres, châteaux de bois. Maures et chrétiens à la reconquête du monument”, en D. Fabre (ed.), Domestiquer l'Histoire. Ethnologie des Monuments Historiques, París, Éditions de la Maison des Sciences de l'Homme, p. 71-84.

BLANC, Dominique, 2002. “Le rite saisi par l'Histoire. Une fête traditionnelle et ses nouvelles références historiques”, Terres et Hommes du sud, Actes du 126e Congrès des sociétés historiques et scientifiques, París, Éditions du CTHS.[lien]

CERDA CONCA, Melecio, 1986. Miscelánea Biarense, Biar.

GRUP CULTURAL D’INVESTIGACIÓ, 1986. Banyeres. Estudio Histórico-Geográfico y Cultural de la Villa, Banyeres de Mariola.

SAGNES, Sylvie, 1995. “De terre et de sang: la passion généalogique”, Terrain, 25 : 125-146.

SEMPERE MARTÍNEZ, Miguel, 1993. Historia – Comparsa de Cristianos – Banyeres de Mariola, Banyeres, Asociación Festera Comparsa de Cristianos.

SEMPERE MARTÍNEZ, Miguel & VAÑÓ PONT, José Luis, 1995. Confraría de Sant Jordi, Banyeres, Fundación José Valor.

VAÑÓ PONT, José Luis, 1994. Moros Vells, Banyeres de Mariola, Comparsa Moros Vells.






 


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